« Le cercle de boue beckettien », un article de Maurice Mourier
ÉRIC CHEVILLARD
CHOIR
Minuit, 271 p., 19 €
Il existe, dans l’œuvre déjà fournie d’Éric Chevillard, quelques sommets mémorables. Citons, en fonction de nos goûts, jadis « La Nébuleuse du crabe » (1993), naguère « L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster » (1999), plus récemment « Du hérisson » (2002). Mais la dernière parution de ce romancier entre tous inclassable, Choir, qui est aussi le premier texte de son auteur où la volonté d’amuser se fasse très sporadique, se situe à notre avis loin au-dessus de ces pourtant excellents titres.
« Une nuit au Ritz », un article de Norbert Czarny
PATRICK ROEGIERS
LA NUIT DU MONDE
Seuil, coll. « Fiction & Cie », 180 p., 18 €
Le 22 novembre, il y avait beaucoup de monde au Père-Lachaise, pour suivre Marcel Proust jusqu’à sa dernière demeure, selon le cliché consacré. Shakespeare et Cervantès, Thomas Bernhard et Italo Calvino, Perec et Flaubert, Diderot et Jarry. Joyce aussi, que l’auteur de « La Recherche » avait rencontré au soir du 18 mai, dans un salon du Ritz. Tout cela s’est passé – enfin presque.
« Quand le sens du réel vacille », un article d’Agnès Vaquin
CHRISTIAN GAILLY
LILY ET BRAINE
Minuit, 190 p., 14,50 €
Christian Gailly en est à son quatorzième roman et la bonne nouvelle, c’est qu’on le connaît nettement mieux depuis que le cinéma s’en mêle. Deux films sont sortis quasi simultanément à la f in de l’année dernière : celui d’Alain Resnais, « Les Herbes folles », d’après « L’Incident » paru en 1996, et « Un soir au club », de Jean Achache, inspiré du roman éponyme paru en 2002. À notre humble avis, si Alain Resnais a su épouser avec une grande aisance le tempo de l’écriture, tel n’est pas le cas de Jean Achache. La tâche était ardue, Un soir au club étant peut-être le plus fascinant des romans de Gailly.
« Trou noir », un article de Hugo Pradelle
LEONARD MICHAELS
SYLVIA
trad. de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy
Christian Bourgois, 154 p., 17 €
CONTEURS, MENTEURS : UNE ANTHOLOGIE
The Collected Stories
trad. de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy
Christian Bourgois, 608 p., 28 €
De la rencontre fulgurante à la détérioration de sa relation compliquée avec sa femme Sylvia, jusqu’à l’ultime disparition qui laisse « désespérément heureux », Leonard Michaels (1933-2003) revient, plus de vingt-cinq ans après, sur l’un des moments-clés de sa vie. Il signe un récit chirurgical en même temps que poétique, inventif, conçu comme une vaste reprise émouvante, une confrontation avec la réalité de sa vie et son œuvre.
« L’architecte des sons », un article de Frédéric Sylvanise
PAUL BEATTY
SLUMBERLAND
trad. de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard
Seuil, 327 p., 21 €
Paul Beatty est presque un inconnu dans nos contrées. Ce romancier Noir américain, déjà auteur de cinq livres, distingué comme un grand slammeur aux États-Unis, est en effet traduit pour la première fois en France. Il faut saluer cette initiative tant Slumberland est une réussite, un roman d’une grande inventivité, humoristique à souhait.
« L’écrivain écrit par le livre », un article de Gisèle Sapiro
YORAM KANIUK
LE DERNIER JUIF
trad. de l’hébreu par Laurence Sendrowicz
Fayard, 624 p., 25 €
Pièce maîtresse de l’œuvre de l’écrivain israélien Yoram Kaniuk, ce roman de la quête identitaire paru en hébreu il y a près de trente ans voit enfin le jour en français dans la superbe traduction de Laurence Sendrowicz. Le problème de la mémoire y est incarné en un personnage fantastique, le « dernier Juif », qui est à la fois l’anti-héros, le narrateur involontaire et l’objet de la recherche croisée que mènent un écrivain allemand et un professeur israélien en vue de retracer cette histoire qui ne peut s’écrire qu’à deux, sous une double forme romanesque et savante.
« Une expérience hongroise « , un article de Gabrielle Napoli
BÉLA ZSOLT
NEUF VALISES
trad. du hongrois par Chantal Philippe
Seuil, 415 p., 23 €
Béla Zsolt, journaliste politique et écrivain reconnu puisqu’il a à son actif une dizaine de romans, plusieurs pièces de théâtre, et qu’il a également dirigé la revue littéraire « A Toll », livre, dans « Neuf valises », un témoignage bouleversant de son existence de Juif hongrois livré aux affres de l’Histoire du XXe siècle.
« Émotion et maîtrise », un article de Marie Etienne
CLAUDE ADELEN
LÉGENDAIRE
Flammarion, coll. « Poésie », 330 p., 19,50 €
La discrétion aimable et la hauteur de ton : deux qualités qui frappent chez le poète Claude Adelen.
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« Le charme de Shéhérazade opère dans Cranford », un article d’Alain Jumeau
ELIZABETH GASKELL
CRANFORD
trad. de l’anglais par Béatrice Vierne
Éditions de l’Herne, 271 p., 18 €
La romancière Elizabeth Gaskell (1810-1865), qui jouissait d’une réputation prestigieuse en son temps, a retrouvé la faveur des lecteurs en son pays depuis un bon demi-siècle, en raison de son engagement féministe et de sa conscience sociale. Son roman Cranford vient d’être mis à l’honneur pendant les fêtes de Noël en 2009, avec la diffusion d’une belle adaptation à la télévision dont la BBC a le secret, où jouait la grande actrice Judi Dench. À leur tour, les Français redécouvrent Gaskell, grâce à des traductions récentes : « Charlotte Brontë » en 2004 (QL n° 877, la première biographie de la romancière dont Gaskell était l’amie), « Femmes et filles » en 2005 (QL n° 901), « Nord et Sud la même année » (QL n° 914). Et voici maintenant que Béatrice Vierne, à qui l’on doit déjà « Femmes et filles », propose une nouvelle traduction de Cranford, alors que la précédente, publiée par Dominique Jean chez Aubier Montaigne, ne remonte qu’à 1981. Toute cette activité ne suffit peut-être pas pour conclure que Cranford est le chef-d’œuvre de Gaskell (on en discute vigoureusement entre spécialistes et amateurs), mais signale à l’évidence l’importance et l’attrait de cette œuvre.
« L’autre philosophie allemande « , un article de Pascal Engel
MORITZ SCHLICK
THÉORIE GÉNÉRALE DE LA CONNAISSANCE
trad. de l’allemand et présenté par Christian Bonnet
Gallimard, 551 p., 22 €
Le mur de Berlin est tombé, mais à quand celui de Königsberg ? Dieu merci tous les philosophes allemands ne sont pas des idéalistes post ou néokantiens, des hegeliens, des marxistes, des nietzschéens, des heideggeriens ou des transcendantalo-habermassiens. Il y a une autre philosophie allemande, qui comprend des noms moins familiers : Johann Friedrich Herbart, Friedrich Beneke, Hermann Lotze, Hermann Lipps ou Carl Stumpf, Friedrich Trendelenburg et Gottlob Frege.
« Une image vivante de Friedrich Engels », un article de Jean-Jacques Marie
TRISTAM HUNT
ENGELS, LA VIE RÉVOLUTIONNAIRE D’UN GENTLEMAN COMMUNISTE
trad. de Marie-Blanche et Damien-Guillaume Audollent
Flammarion, 570 p., 28 €
On éprouve d’abord une certaine inquiétude lorsqu’on lit dès la deuxième page du prologue que : « la plupart du temps les dirigeants du monde socialiste iraient chercher du côté d’Engels plutôt que de Marx les arguments pour asseoir leurs politiques, justifier leurs excès et consolider leurs régimes ».
« Le Japon analysé par un des siens », un article de Cécile Sakai
SHÛICHI KATÔ
LE TEMPS ET L’ESPACE DANS LA CULTURE JAPONAISE
Nihon bunka ni okeru jikan to kûkan
trad. du japonais et annoté par Christophe Sabouret
CNRS éditions, 272 p., 30 €
Né le 19 septembre 1919, Shûichi Katô est décédé le 5 décembre 2008 à Tokyo. Il avait 89 ans. C’était une des dernières grandes figures intellectuelles du siècle passé. Médecin hématologiste formé à l’Université de Tokyo, savant et engagé, bon connaisseur du marxisme mais critique à l’égard de tout dogmatisme, il a traversé le XXe siècle japonais en observateur critique.
« Les redites innovantes de Žižek », un article de Laurence Zordan
SLAVOJ ŽIŽEK
APRÈS LA TRAGÉDIE, LA FARCE !
OU COMMENT L’HISTOIRE SE RÉPÈTE
Flammarion, 242 p., 20 €
Lorsque la redite est porteuse d’une parole neuve, il y a ce ressassement où Gracq voyait la marque de la littérature. Lorsque la répétition philosophique traite de la répétition de l’histoire, il y a entreprise de déniaisement, surtout lorsqu’elle est le fait du « philosophe le plus dangereux d’Occident », peut-on lire à propos de Slavoj Žižek. Son dernier livre, répétition des précédents, échappe à la redondance, comme si, lorsque tout a été dit, tout restait à dire. Au sein de l’abondance d’ouvrages parus sur la crise et la sortie de crise, et sur les crises qui reviennent toujours et sur la crise qui ne disparaîtra jamais car elle est structurelle, et sur la crise de la pensée de la crise, l’analyse de Žižek tranche par une forme de parallaxe. Sans qu’il mentionne cette notion abstraite, on peut toutefois y faire référence en le lisant, d’autant qu’il a consacré de longs développements, en 2008, au « déplacement apparent d’un objet que provoque un changement du point d’observation ». L’idée communiste, mise en avant par l’auteur en guise de remède aux errements capitalistes, pourrait alors s’inscrire dans cette perspective, sans se confondre avec l’exhortation d’un retour vers le passé disparu avec la chute du mur de Berlin.
« Échos du silence », un article de Lucien Logette
Quatre films muets russes
Éd. Montparnasse & Lobster Films,
coll. « Classiques de poche du cinéma russe », vague n° 2, 10 € chaque
Quinze millions de spectateurs bientôt pour Avatar : excellente opération pour le fonds de soutien du cinéma français qui, en récoltant les miettes de toute cette f inance, pourra favoriser quelques f ilms moins assurés de plaire au grand nombre. Mais cette domination des créatures bleues a fait quelques dégâts : peu de titres ont pu résister aux miasmes émis par la planète Pandora, et, « Le Ruban blanc » et « Un prophète » exceptés, bien des films d’auteurs certifiés, Jarmusch ou Chéreau, se sont tôt retrouvés sur le chemin du purgatoire. Souhaitons que les hybrides Navi’s laissent une chance à Jane Campion, dont le superbe « Bright Star » mériterait mieux qu’un passage éclair. Et qu’en sera-t-il d’Eastwood et des frères Coen qui vont eux aussi affronter le monstre Cameron ? Plutôt que suivre ces terrifiants combats, revenons à des valeurs patrimoniales moins épuisantes.
« Histoires d’exilés « , un article de Monique Le Roux
MARIUS VON MAYENBURG
LA PIERRE
Mise en scène de Bernard Sobel Grande salle de la Colline Jusqu’au 17 février
DEA LOHER
MANHATTAN MEDEA
Mise en scène de Sophie Loucachevsky Petite salle de la Colline Jusqu’au 20 février
« La Pierre » et « Manhattan Medea » se jouent en même temps dans les deux salles de la Colline. Leurs auteurs, Marius von Mayenburg et Dea Loher,
nés en Bavière, ont passé leurs jeunes années dans une Allemagne divisée, puis réunifiée. Mais évoquant, dans des registres fort différents, le déraci-
nement, le déplacement, la perte des origines et des repères, ils dépassent la situation de leur propre pays.