Ces esclaves importés dans la ville

mai 4, 2008

Revue N° 209 parue le 01-05-1975

“Je suis entre les mains d’un grand voleur. II ne me paie pas,
et je ne peux rien lui tirer de la bourse… Je deviens fou avec
ce voleur… Je voulais bien t’envoyer de l’argent, mais je n’en
ai pas ce filou me doit plus de 3 000 francs… Je me
considère comme travaillant dans une prison, et innocent…
Beaucoup de baisers aux enfants.”
Quand arriva au Portugal cette lettre d’Albano Gomez, dont
J,-L. Dariel raconte l’histoire, il était mort ; le fils de son
patron avait manqué un virage en le conduisant au travail.
Pendant neuf mois, il avait travaillé chez un entrepreneur de
maçonnerie de Monpazier (Dordogne), sans sécurité sociale,
sans feuilles de paie, sans même récupérer les 18 000
escudos (3 150 francs) investis pour payer au départ le
pasador. L’ASTI finit par faire rendre à sa veuve les salaires
dus. Mais il n’y a qu’un seul inspecteur du travail pour toute
la Dordogne, et des milliers d’esclaves y sont dispersés.
L’enquête de J.-L. Dariel, la solide thèse de sociologie de B.
Granotier, la réflexion plus politique du Cedetim, l’itinéraire
du militant sénégalais Sally N’Dongo convergent et donnent
tout leur sens à ces quelques chiffres : plus de 3 millions de
“T.I.” en France, 7 % de la population totale, 12 % des
travailleurs industriels, jusqu’à 25 % dans la métallurgie, plus
de 35 % dans le bâtiment.
Les T.I. sont frappés de discriminations multiples : salaires
plus bas, degré de qualification plus faible, instabilité plus
élevée, heures de travail plus longues, logement plus
sordide. Plus de 50 % d’entre eux vivent à plus de cinq par
pièce. Mais la discrimination, c’est aussi la surveillance
policière de la “circulaire Fontanet-Marcellin” (liant carte de
travail et carte de séjour), c’est aussi l’humiliation constante.
“Amenez la viande”, disait-on à Lyon sur le chantier
Maillard-Duclos quand on manquait de bras (Cedetim, p.
319). Sur le terrain malsain du racisme quotidien, surgissent
les accès criminels, les coups et blessures, les vols, les
assassinats, comme ce fut le cas dans l’été 1973, en
Provence-Côte d’Azur.
Le Cedetim (Centre d’études anti-impérialistes) insiste sur
l’idée que, en dernière analyse, il serait faux de parler de
“surexploitation” des T.I. : aucune exploitation n’est
“normale”. Et dangereux, car à trop insister sur les
différences qualitatives entre travailleurs français et
immigrés, on rendrait plus difficile leur lutte commune. Soit !
Mais c’est là précisément que gît le problème. Car il y a à la
fois exploitation spécifique et exploitation commune, et ceci
ressort autant de l’étude du Cedetim que des autres
ouvrages examinés ici.
En ce qu’elle a de spécifique, l’exploitation des T.I.
correspond en métropole à une stratégie économique très
cohérente (même si elle ne fut pas délibérée à l’origine) :
— diminution des coûts directs et indirects de la production ;
— imposition des cadences et des coûts de travail favorables
à l’exploiteur ;
— mobilité de la main-d’oeuvre et possibilités accrues de
licenciement ;
— économie sur les investissements ;
— division politique de la classe ouvrière (Cedetim, p. 33).
Dans le cadre du VIe Plan, le recours massif aux T.I. permet
d’économiser le capital dans les secteurs médiocrement
rentables, où la modernisation de l’équipement n’est pas un
impératif international. Les investissements s’effectuent ainsi
au bénéfice des secteurs “de pointe”, plus rentables mais
aussi où la compétition mondiale est plus âpre. Sur le plan
politique, le poids et la combativité de la classe ouvrière sont
diminués, et notamment son poids électoral.
Mais le phénomène de l’immigration ouvrière a en même
temps une signification internationale. Il est frappant qu’y
insistent les quatre ouvrages examinés ici, à travers des
genres très différents : étude militante collective ou
biographie individuelle, thèse de IIIe cycle ou reportage : le
mouvement des T.I. est aussi opératoire à son point de
départ qu’à son point d’arrivée et les deux aspects sont liés,
à travers le phénomène général du néo-colonialisme.
Sous-développement et immigration sont indissociables.
Complicités et profits
L’émigration, localement, nourrit déjà toute une chaîne de
complicités et de profits : racoleurs, recruteurs spécialisés,
correspondants des firmes occidentales (que les paysans
turcs nomment avec lucidité des “ambassadeurs”), passeurs,
intermédiaires de toute sorte. Le reportage de Dariel, mené
en Turquie, au Maroc, en Yougoslavie, et pas seulement à
Gennevilliers ou à Nice comme on s’en contente trop
souvent, montre de façon très vivante le jeu de ces trafics
d’hommes. Il est plus difficile de saisir l’intervention des
grands groupes privés et des Etats exportateurs de
main-d’oeuvre (mise à part la Yougoslavie, où l’exportation
étatique du travail fonctionne au grand jour). Mais il est clair,
montre le Cedetim, que le système de solidarité entre
exportateurs et importateurs de main-d’oeuvre se situe à un
niveau beaucoup plus élevé ; il met en question tout
l’équilibre social, financier (rentrées de devises), politique des
pays exportateurs, et les choix délibérés de leurs dirigeants.
Il est vraiment un peu simple, comme le faisait le maire
S.F.I.O. de Roubaix à un banquet en l’honneur de militants
noirs syndicalistes, de déclarer avec bonhomie qu’il s’agit,
“d’une race particulière, qui aime voyager” (Sally N’Dongo, p.
53).
Eloignés du pays dont la misère les a chassés, les T.I. y
restent profondément liés. Une fois arrivés en France, ils se
donnent des organisations à caractère national, tantôt plus
politisées, tantôt plus coutumières ou culturelles, dont le
Cedetim présente un inventaire très fouillé : Algériens,
Tunisiens et Marocains, Espagnols et Portugais, Antillais,
travailleurs d’Afrique noire. Les “foyers” (résidences
collectives) des gens d’Afrique noire, qui correspondent à
des ethnies précises, reproduisent ainsi le caractère à la fois
communautaire et autoritaire du village africain : fabrications
artisanales commercialisées au bénéfice de tous, accueil des
errants et sans-travail, mais aussi hiérarchie très stricte.
Pourtant, quelle que soit la solidité de leur enracinement
propre, les T.I. sont en même temps pris, happés plutôt,
dans les rouages de la machine sociale de France. On
pourrait même dire qu’ils démasquent la vraie nature de ces
rouages… Tant leur misère même est incompatible avec le
bon fonctionnement bien huilé des institutions françaises,
avec les institutions dont elles se réclament. Ainsi l’école,
incapable de “traiter” les 700 000 enfants d’immigrés qui
viennent à elle, au moins dans son organisation actuelle.
Ainsi l’appareil médical-hospitalier, contraint par les T.I. de
reconnaître la maladie comme fait social malgré les
dénégations de l’Ordre des médecins : la tuberculose prend
les Africains à leur arrivée en France ; le taux de maladies
mentales est particulièrement fort chez les T.I., de même que
celui des ulcères d’estomac, fruit de la solitude et de
l’angoisse. Et le système représentatif, dont le masque
“démocrate” s’effrite du seul fait que des millions de
travailleurs en sont exclus parce que “non-citoyens”. Et le
droit pénal, qui tolère qu’une impunité de fait soit réservée à
une catégorie précise d’homicides “par imprudence”, à savoir
ces accidents du travail qui font tant de victimes chez les T.I.
Et le sexisme, puisque les T.I. vivent largement dans un
“monde de mecs”, avec toutes les conséquences d’une telle
situation (mis à part certains groupes nationaux arrivés en
France depuis plus longtemps). A y regarder d’un peu près,
les T.I. jouent bien le rôle d’un révélateur subversif, d’un
dénonciateur collectif des mécanismes sociaux dans
lesquels nous vivons…
Sont-ils pour autant un ferment de subversion sociale ?
Ont-ils un rôle révolutionnaire à jouer ? Ou du moins un rôle
politique propre ? Le Cedetim, groupe de militants actifs dès
avant Mai 68 dans les luttes anti-impérialistes, discute à fond
cette question, et il est sans doute le premier à l’avoir fait
systématiquement. Pour lui, il ne faut pas dissocier les trois
insertions des T.I. : riposte à l’exploitation spécifique et
commune qui les frappe en France (racisme, etc.), solidarité
avec le pays d’origine et les luttes populaires qui s’y
déroulent, appartenance à la classe ouvrière française et
donc participation aux luttes des travailleurs de France.
Trois voies principales se dessinent, selon qu’on met l’accent
sur l’un ou l’autre de ces trois aspects. Certains, en effet,
insistent surtout sur la lutte spécifique des travailleurs
immigrés, par exemple pour obtenir la carte de travail ou
protester contre le racisme ; mais leurs grèves de la faim si
déterminées, leurs mouvements de grève particuliers sont
restés un peu à l’écart de la classe ouvrière française (à part
quelques contacts sporadiques avec la C.F.D.T.) ; les
soutiens dont ils bénéficiaient venaient surtout des milieux
libéraux ou chrétiens, sur des bases humanistes. D’autres
mouvements et groupes se définissent par rapport au pays
d’origine (Afrique noire, Espagne, pays arabes), mais
n’échappent pas, de ce fait même, au risque de
cloisonnement. Quant à la troisième voie, elle est encore
bien incertaine. Il est plus facile d’analyser les mécanismes
sociaux qui frappent à la fois travailleurs français et
immigrés, que de les réunir en fait. Les grands partis et
syndicats de gauche laissent à l’arrière-plan les T.I., du fait
même de leur non-insertion dans les institutions ; de petits
groupes, notamment “m.-l.” ou trotskystes, en font un
partenaire privilégié dans leurs luttes, mais seulement au
niveau de la théorie, et sans perdre pour autant leur
caractère marginal.
Pierre Messmer, avec le rude franc-parler des vieux
légionnaires, déclarait en 1973 :”Le problème de
l’immigration est un piège tendu par l’histoire. Jusqu’à
présent, la France était habituée à coloniser une partie du
monde, et aujourd’hui c’est le Tiers Monde qui vient chez
nous”(sic). Certes, il y avait bien longtemps (en fait depuis la
chute de la Rome antique) que les sociétés à base de classe
n’avaient organisé sur une aussi vaste échelle les transports
de main-d’oeuvre. Ni le capitalisme ascendant (mises à part
les plantations du Nouveau Monde), ni le monde féodal n’en
avaient eu besoin : les campagnes et les paysans
répondaient à leurs besoins de main-d’oeuvre ; mais les
campagnes sont vidées aujourd’hui. Pour autant, les sociétés
capitalistes développées sont-elles prises à ce “piège de
l’histoire”? Disposent-elles d’une politique de rechange, qui
permettrait de desserrer celui-ci ? Rendre la main-d’oeuvre
immigrée “plus chère”, comme cela s’est dit récemment dans
les milieux giscardiens, en imposant des mesures tendant à
égaliser la condition ouvrière ? (Ce qui réduirait les
avantages à employer les travailleurs émigrés, dans un
contexte de montée du chômage.) Développer la
mécanisation et l’automation, réduire donc l’”investissement
humain” et les ennuis y afférant ? Ou encore déplacer vers le
Tiers Monde les centres de production, même pour les
industries de transformation qui déjà s’établissent à
Singapour, à Taiwan, dans les régions “sûres” ? Mais
celles-ci sont-elles si nombreuses dans le Tiers Monde ?

Jean Chesneaux

CEDETIM.Les Immigrés. Stock éd., 382 p.

Jean-Loup Dariel. La traite des pauvres, racolage et
exploitation des travailleurs étrangers
. Fayard éd., 208 p.

Bernard Granotier. Les travailleurs immigrés en France. Maspero éd., 277 p. (édition revue, 1974).
Sally N’Dongo. Voyage forcé, Itinéraire d’un militant. Maspero éd., 224 p


Loi Debré sur l’immigration par Maurice Nadeau

mai 4, 2008

Journal en Public. Loi Debré sur l’immigration
Revue N° 711 parue le 01-03-1997

Mercredi 12 février (1997). En rentrant, le soir, sur le “répondeur”
m’attend une voix amie: “Les écrivains doivent s’associer aux
cinéastes pour refuser le projet de loi Debré sur l’immigration.
J’attends votre signature, avant minuit”. Je ne me demande
pas si je suis écrivain, ma signature je la donne, d’autant plus
que j’avais dit, il y a quelques jours, avant les cinéastes, “ils
pourront toujours courir avant que je dénonce un étranger
que j’aurais abrité…”
Jeudi 14. Je me vois dans Le Monde, près d’Edgar Morin,
avec 154 autres. J’en reconnais quelques-uns, des “anciens”
parmi les 121, — ceux qui rassemblent les signatures
doivent avoir consulté la fameuse liste — les autres sont
évidemment plus jeunes, je les connais plus ou moins. Tiens
tiens! est-ce que les écrivains, les “intellectuels” que, depuis
un certain temps, on accuse de dormir, commenceraient à se
réveiller?
Je pense que le détonateur ça a été l’élection de Vitrolles, la
parade insolente du couple Mégret. Le Pen gagne du terrain,
un peu plus tous les jours, le gouvernement et le triste Debré
lui emboîtent le pas, espérant le battre à la course
démagogique. La Gauche fait dodo. Les jeunes cinéastes et
une centaine et demie d’intellectuels ont fini par s’en
apercevoir.
Vendredi, samedi, dimanche, le feu gagne. Voici qu’entrent
en lice les universitaires, les chercheurs, les techniciens, les
traducteurs… tout le monde veut en être. Tout ce monde —
l’élite, dit-on — déclare haut et fort qu’elle violera la loi,
qu’au-dessus de la loi, quand elle devient inique, existe le
respect de soi, le respect de l’autre, une loi morale
supérieure à toute règle concoctée par une majorité de
soi-disant “représentants du peuple” auxquels une partie —
qui n’est pas la plus imbécile — de ce peuple crie son
dégoût.
J’attends la suite. Feu de paille? Les socialistes se sont tus,
et pour cause: ce sont eux qui, en 1982, Badinter garde des
sceaux — Libération nous le rappelle — ont imaginé le
certificat d’hébergement. Debré va un peu loin, Jospin le lui
fait timidement remarquer: “pas jusqu’à la dénonciation, ça
ne se fait pas, c’est vilain!”
Pour le week-end, un assez long week-end, j’ai emporté
Tanizaki en Pléiade, une grosse Pléiade, plus de 2 000
pages, et ce n’est que le premier volume (il y en aura deux).
J’avais lu autrefois Un amour insensé. Je reprends depuis le
début, les oeuvres de jeunesse. C’était le temps en Occident,
de Gide et d’Oscar Wilde, Tanizaki les apprécie. Il ne le leur
cède en rien dans la liberté, sinon des peintures, du moins
des situations où la sensualité (le désir de carnation blanche
féminine, le froissement de la soie) s’exerce à plein, où se
donnent libre cours avec une joie brutale fétichisme et
fantasmes sadomasochistes. C’est le début du siècle, le
Japon est en train de basculer dans une modernité qui ne
garde du samouraï que le tranchant du sabre, l’honneur,
autrefois guerrier, se portant ailleurs. Le Japonais Tanizaki
est obnubilé par l’Occident, où il ne mettra jamais les pieds.
Plus que par ses glorieux aînés, comme Sôseki, il jure par
Flaubert et Maupassant.
Lundi. De Sôseki, justement, La Quinzaine et Louis Vuitton
publient des récits de voyages. J’en reçois les premiers
exemplaires. Hilka a de nouveau réussi une très belle
couverture.
Avant de partir, j’avais commencé de lire Ostinato, le livre de
Louis-René des Forêts en chantier depuis vingt-cinq ans.
Libération et le Monde des Livres en ont fait la semaine
dernière leur “ouverture”. Excellents articles de Gaudemar
dans l’un, de Kéchichian dans l’autre, admiratifs mais
prudents et préférant laisser la parole à l’auteur sous forme,
ici et là, d’entretiens. Des entretiens où Des Forêts redit ce
qu’il dit dans son livre, mais en plus rapide et à la portée du
lecteur pressé.
Les 50 premières pages d’Ostinato m’avaient à ce point
bouleversé, me transportant dans des souvenirs d’enfance
que je faisais miens, illuminations d’instants portés à
l’incandescence par une écriture d’une efficace beauté, que
je décidai de ne pas emporter Ostinato en week-end. Je ne
voulais pas le galvauder, le traiter en ouvrage ordinaire, ce
n’était plus de “lecture” seulement qu’il était question.
Certains de ces textes, je les avais lus autrefois, dans des
revues, des plaquettes, par quel tour de magie sautaient-ils
maintenant de la page dans mes propres souvenirs?
Ostinato, je l’ai repris au retour. Toujours ces illuminations
dans les souvenirs de guerre et de maquis (je pense aux
“épiphanies” joyciennes), dans la déception, stupéfiée et
amère de l’après-libération, et ce goût de la métaphore qui se
meut entre ciel et terre, dans les territoires de l’enfance. Le
deuil immense qui a frappé Des Forêts et sa compagne,
comment l’auteur s’en remettrait-il dès lors que l’homme de
chair et de vie en porte la marque crucifiante? L’homme et
l’auteur, faisant mentir l’autre rêveur endurci qui s’en est pris
à Sainte-Beuve, se confondent ici et ne font qu’un, appelant
le lecteur à former un trio d’un seul tenant, et c’est bien en
quoi Ostinato s’écrit hors de tout discours, fût-ce le discours
autobiographique. Sur tous les modes, du grave à l’aigu, du
confiant au désespéré, de l’à quoi bon? à l’élan pour repartir
dans la fabuleuse aventure d’un langage qui permet de
rebondir. Des Forêts, hanté par la mort qu’il veut voir proche,
s’arc-boute dans des ruminations sans fin sur “l’échec” de
son projet. On aura compris qu’il ne s’agit pas de l’échec d’un
ouvrage de littérature. Ce qu’il redoute et désire à la fois c’est
d’atteindre “le lieu premier, le non-lieu, le rien de rien où tous
les mots étant heureusement abolis, le silence même perd sa
nature et son nom”.
En son temps j’avais écrit sur Le Bavard, son premier livre. Il
m’avait fait savoir que je n’y avais rien compris et il en était
même un peu indigné: j’avais usurpé la place que j’occupais.
Par la suite, je publiai dans Les Lettres Nouvelles “Les
grands moments d’un chanteur” et La Chambre des enfants.
Louis-René était devenu un ami que je retrouvai dans le
projet de cette Revue internationale qu’avec Blanchot,
Mascolo et Vittorini nous avons essayé de mettre sur pied. Et
bien sûr, nous étions ensemble contre la guerre d’Algérie et
parmi les 121.
Secret et ténébreux, Louis-René? Sans doute. Et “obstiné”.
Bien sûr. Mais son rire, vous connaissez?

Maurice Nadeau


L’Immigration. Un problème ?

mai 4, 2008

Revue N° 694 parue le 01-06-1996

“Bien que la lecture d’une enquête sociologique soit souvent
ingrate (abondance de données statistiques, impersonnalité
et sécheresse du style), il vaut la peine de faire un effort et
de lire attentivement celle qu’avec l’aide de l’INSEE et de
l’INED, Michèle Tribalat a réalisée sur les immigrés. Non
seulement parce que c’est la première enquête d’envergure
sur les diverses populations étrangères — Maghrébins,
Africains, Asiatiques, Turcs, Portugais, Espagnols — qui
résident en France, mais encore parce qu’elle dissipe bien
des préjugés et souligne, indirectement, la stupidité des
politiques suivies jusqu’à présent par tous les gouvernements
français.
Des analyses très fouillées que fait l’auteur des pratiques
matrimoniales, linguistiques, religieuses des immigrés, de
leur rapport au pays d’origine, de leur attitude à l’égard de la
naturalisation, il ressort — et c’est la première leçon de ce
travail — qu’il n’est pas possible, ou pas opératoire, comme
on le fait couramment, de parler des immigrés en général.
Origine sociale, moeurs, aspirations, formes de sociabilité
diffèrent d’un groupe à l’autre et à l’intérieur d’un même
groupe. Qu’y a-t-il de commun entre des Turcs, très repliés
sur eux-mêmes, très attachés à leur religion, qui ne se
marient pratiquement pas avec des Français(es), des
Algériens qui fréquentent fort peu les lieux de culte, mais se
montrent très peu enclins à demander la nationalité française
(il est vrai qu’une fatoua de 1989 fait d’un naturalisé un
apostat, lequel risque la mort) et des Asiatiques, à la fois
“communautaristes” et les plus nombreux à vouloir être
naturalisés. Les immigrés n’ont en commun que d’être venus
d’ailleurs. Ce qui ne dit pas grand chose sur ce qu’ils sont,
mais induit toutes sortes de généralisations abusives.
Si d’une population à l’autre, les immigrés sont très divers, la
même diversité se retrouve à l’intérieur de chaque groupe:
par le biais des nouvelles générations, nées dans
l’Hexagone, ou des nouveaux arrivants, ou encore des
mariages, les moeurs se transforment, les différences
s’estompent et l’assimilation s’accomplit. Lentement, sans
doute — c’est à la quatrième génération, estiment les
sociologues, que l’intégration est achevée — mais
obstinément, inexorablement.
C’est ce que montre, entre autres, l’examen des pratiques
matrimoniales. Si, chez la moitié des immigrés algériens nés
en Algérie, les mariages ont été arrangés par la famille, ce
n’est plus le cas qu’une fois sur dix pour les Algériens nés en
France: ils n’épousent plus leur cousine. Etape
intermédiaire? 46 % de ceux qui sont arrivés avant l’âge de
16 ans épousent encore une femme de leur communauté.
Le mariage mixte — qui est assurément la meilleure façon de
s’intégrer — n’est pas la règle, mais il n’est pas non plus
l’exception: un quart des Algériennes nées en France
n’hésitent pas, malgré les réticences de leurs familles, à
épouser un Français, les Algériens qui immigrent
actuellement — et qui appartiennent souvent aux classes
moyennes et supérieures — se choisissent souvent une
compagne dans la société qui les accueille.
Il n’y a donc pas, comme certains le prétendent, d’obstacles
insurmontables à l’assimilation. La polygamie? Elle ne
concerne qu’1 % des Maghrébins — et pas les plus jeunes.
Elle touche davantage les Africains, essentiellement les
Mandés — mais 2/3 des immigrés d’Afrique noire sont
monogames.
La religion? “La faible assiduité des lieux de culte pour les
migrants algériens est générale… Le désintérêt semble
massif parmi les jeunes… La pratique est faible.” Se dire
musulman est beaucoup plus de l’ordre de l’affirmation
identitaire que de la foi; l’observance des rites, entre autres
du ramadan, s’inscrit dans la même perspective.
L’immigration, un problème? Sans doute. Mais rien n’est fait
pour le résoudre et tout se conjugue pour l’aggraver. Loin
d’avoir une politique active d’assimilation, ou simplement
d’ouverture, le pouvoir politique, qu’il soit de gauche ou de
droite, balance, selon les époques, entre indifférence,
méfiance, répression. Pire: des lois Pasqua aux projets
Debré, il verrouille, refoule, exclut. Oubliant que ce sont des
hommes et des femmes venus d’ailleurs, au cours des
siècles, qui ont façonné ce pays, que les Français “de
souche” sont les immigrés d’hier, que les immigrés
d’aujourd’hui seront les Français de demain et que, par
quelque côté qu’on l’examine — démographique,
économique, culturel, “humain” — l’immigration a été une
chance pour la France, et le demeure.”

Michèle Tribalat
De l’Immigration à l’assimilation : enquête sur les
populations d’origine étrangère en France

La Découverte
Maurice T. Maschino


Partir, s’intégrer, cultiver ses différences

mai 4, 2008

Revue N° 891 parue le 01-01-2005

“On célébrait, en août 2004, la Libération de Paris et l’entrée des troupes de Leclerc dans la capitale. Au premier rang, trois chars dans lesquels avaient pris place des vétérans, tous espagnols, et français. Ces Républicains qui avaient fui leur pays natal pour combattre ensuite contre l’Occupation nazie en France disaient, en un raccourci ce que fut l’immigration dans le siècle.

Gens d’ici venus d’ailleurs. C’est le titre choisi par Gérard
Noiriel, spécialiste du sujet depuis son Creuset français en
1992 pour raconter avec des photos, cette histoire que nous
partageons tous. N’oublions en effet pas, au milieu des
polémiques et des haines, qu’un Français sur trois compte un
ancêtre d’origine étrangère. Les patronymes en témoignent,
mais pas seulement, comme on le voit en lisant ce bel
album.
La table des matières, constituée de verbes à l’infinitif,
rappelle les grandes étapes de l’immigrant : “Partir”, “se faire
une place”, “s’intégrer”, “cultiver ses différences”. Ces quatre
grands moments structurent l’ouvrage. Noiriel emploie le
terme d’immigrant, utilisé dans un autre “creuset”, les
Etats-Unis. Il le juge moins péjoratif qu’immigré. En cette
matière, on le sait, les mots sont des balles. Plutôt qu’un
traitement chronologique, il a choisi d’aborder des thèmes.
Là non plus, le choix n’est pas indifférent. On connaît
l’antienne : “avant, ils s’intégraient, maintenant, ils sont
inassimilables.” Or comme le montrent rappels historiques et
photos, cette vision idyllique est fausse. Des pogroms
anti-italiens d’Aigues-Mortes en 1893 aux manifestations
antisémites des années trente, (pour des quotas en faculté
de médecine), on a souvent jugé l’étranger comme quelqu’un
de dangereux. Une photo prise lors des grèves dans
l’industrie automobile en 1983 sert d’indice : parmi les
travailleurs maghrébins, l’un s’adonne à l’une des prières
quotidiennes. Islamisme. Le mot est suggéré, et l’on n’est
pas encore entrée dans la terrible période ouverte par le 11
septembre. L’intérêt de cet album rédigé par un historien, est
de remettre les faits en perspective, et d’abord de montrer le
formidable apport que constitue l’immigration.
En effet, que ce soit par calcul cynique ou par humanisme, il
ne faut pas se tromper : sans l’aide massive des immigrants,
la France serait un petit pays sur le plan démographique
économique et culturel. Trois vagues ont sauvé son industrie,
comme le montre l’auteur. La première a permis
l’industrialisation à l’époque du Second Empire. La deuxième
vague a remplacé les un million trois cent mille morts de la
guerre de quatorze. La troisième a contribué à l’expansion du
pays pendant ces trente glorieuses qui s’achèvent vers 1973.
Et Noiriel explique que jamais nous ne supporterons le choc
du manque de main-d’oeuvre dans la restauration, le
bâtiment et les travaux publics, sans une nouvelle
immigration.
Les 400 photos du livre racontent cette histoire, présentent
les héros anonymes d’une épopée. On découvre des pans
entiers, ignorés. Ainsi ces Javanais dockers à Marseille, ou
ces Chinois, 400 000, qui travaillaient dans les usines
d’armement entre 1914 et 1918, et que l’on parquait dans
des camps plus ou moins équipés après la journée de
labeur. On voit les Polonais du Nord de la France, venus de
Galicie et de Poznanie, et bien sûr les Maghrébins. Un
portrait de mineur est remarquable : l’homme est marocain. Il
a le visage encore rempli de poussière et sourit. Le
photographe veut faire un “beau portrait”, privilégie
l’esthétique. Ce souci revient dans de nombreuses photos.
Notamment celles qui montrent des femmes et enfants dans
les bidonvilles et autres habitats précaires dans lesquels on
accueillait les nouveaux venus. Le pittoresque l’emporte, et
avec lui le stéréotype. Toute dimension politique est
évacuée. Il semble, à contempler ces images que la femme
harki ou la jeune africaine, ont toujours vécu dans la crasse
et s’y sont habituées pour préparer la cuisine ou s’occuper
d’un enfant. Les clichés, au sens figuré du mot, ne sont pas
pour rien dans l’ignorance qui est la nôtre. Et dans l’hostilité
qui en découle.
Les luttes pour la reconnaissance, la dignité, occupent une
place importante dans la vie des immigrants. Lorsqu’ils
comprennent que le voyage sera sans doute sans retour,
lorsque la crise qui les frappe en premier les oblige à revoir
tous leurs projets et à oublier leurs rêves de retour, ils se
battent. On a souvent dit que la désyndicalisation était de
leur faute. La aussi le préjugé tombe. On revoit les photos
des luttes, des grèves, des manifestations. Les visages sont
encore joyeux, le regard est déterminé. Et puis quand le
chômage frappe, les premiers touchés sont les travailleurs
peu qualifiés, maîtrisant mal ou pas la langue française. Et
quand les sans-papiers entament leur lutte, on trouve au
premier rang ces esclaves chinois ou vietnamiens qui
constitue le volant si pratique des ateliers clandestins de
confection, ceux-là mêmes qui permettent à la haute couture
et au prêt-à-porter de réduire ces coûts de production, dans
la plus parfaite hypocrisie.
Mais le calcul n’est pas tout, et l’on ne saurait réduire
l’accueil des étrangers à sa dimension économique ou
démographique. Ce vaste mouvement qui traverse le XXe
siècle a aussi enrichi notre patrimoine culturel et politique.
Noiriel rappelle tout ce que nous devons aux Italiens, aux
Polonais, aux Africains, à tous les autres, en montrant, à
travers les photos les quartiers qu’ils transforment en petite
Arménie ou Italie, les lieux de culture et de culte qu’ils
ouvrent, les fêtes qu’ils organisent, les métiers qu’ils font
vivre et revivre. Cela fait tellement partie de notre quotidien
que nous l’oublions. Ainsi apprend-on que le commerce
ambulant n’a rien de clandestin et qu’organisé par la
communauté sénégalaise, il occupe toutes les strates
éduquées de cette communauté. C’est un exemple, parmi
d’autres.
On tourne les pages et l’émotion nous étreint. Ces réfugiés
qui passent la frontière des Pyrénées en 39, ce sont nos
proches, comme ces adultes algériens ou harkis qui
apprennent à écrire dans une austère salle de classe. Et puis
il y a l’Affiche rouge, chantée par Aragon, les Africains morts
au Chemin des dames, de froid ou de maladie, les tombes
musulmanes d’Alsace et d’ailleurs. Ces pages racontent nos
échecs et nos réussites : les cités anonymes qui ont
remplacé les jardins privatifs et les coins dans lesquels on
échangeait souvenirs du pays et recettes de cuisine, la fin de
l’ascension sociale par le mérite et le travail. Mais aussi
l’intégration, quoiqu’on en dise, quoiqu’on en croie, parce que
la télévision aime pointer ce qui ne va pas et le dramatiser.
Noiriel nous replace dans le flux de l’Histoire, la durée qui
seule éclaire. L’histoire de l’immigration n’est pas finie,
puisqu’elle est la nôtre.”
Gérard Noiriel. Gens d’ici venus d’ailleurs, Chêne-Hachette
éd., 2004, 296 p., 450 photos, 45,50 euros.

Norbert Czarny


Israël prépare son 60e anniversaire

mai 4, 2008

A l’occasion du 60e anniversaire de l’état d’Israël le 8 mai 2008, nous vous proposons ce mois-ci différents éclairages à travers des articles qu’a publié la Quinzaine entre 1966 et 2005.


Figures in a Landscape, Elias Sanbar

mai 4, 2008

Retour sur le superbe recueil de photographies, photographie d’une terre et de son peuple, consacré aux Palestiniens, de 1839 à nos jours. Le nouvel ouvrage “Silhouettes dans un paysage” de Elias Sanbar peut être lu comme une mise en mots, mais aussi une explicitation, de ce que donnait à voir le livre précédent.

Il y a six mois Elias Sanbar, l’infatigable rédacteur en chef de la Revue d’Etudes Palestiniennes avait publié Figures du Palestinien? Identité des origines, identités du devenir chez Gallimard (Essais)
D’emblée la référence est visuelle : elle renvoie à un film un
peu raté de Joseph Losey qui porte le même nom qu’un
tableau de Francis Bacon, Figures in a Landscape. Il s’agit
de donner l’épaisseur et la profondeur d’une histoire au
peuple palestinien dont l’existence même a si souvent été
menacée de déni. Cette histoire est présentée comme une
succession de figures, qui chacune participe d’une même
identité, l’identité se définissant par le fait d’être identifiable.
“La permanence d’une identité ne relève plus dès lors de son
immobilité mais de son mouvement, de sa chaîne de figures
sans cesse différentes mais toujours identifiables”.
Désireux de faire échapper l’histoire de la Palestine aux
récits mythiques et à leur folle remontée des temps, Elias
Sanbar situe sa première figure, celle des Gens de la Terre
Sainte au dix-neuvième siècle, quand la Palestine, terre
arabe, fait partie de l’empire ottoman, après avoir été incluse
dans l’Etat mamelouk d’Egypte. En dépit de l’absence d’un
Etat, et malgré les divisions administratives imposées par la
Sublime Porte, la Palestine est entièrement présente, avec
ses frontières, sa langue et son peuple formé de “gens
conscients d’être les gens d’ici”. C’est l’époque des rivalités
entre les chefs des clans locaux, de la transformation du
statut des paysans dont beaucoup renoncent à leurs droits
de propriété au profit de marchands ou de collecteurs
d’impôts, et des répercussions du mouvement de réformes,
les tanzimat, qui agite un empire ottoman chancelant. Les
élites urbanisées sont gagnées par les idées nouvelles, en
particulier celles du nationalisme arabe, y compris sous sa
forme la plus moderne, celle d’une citoyenneté
supra-confessionnelle, voire laïque qui trouvera son
expression dans l’OLP.
Mais ce pays a aussi la spécificité d’être une Terre sainte, à
la fois juive, chrétienne et islamique. A la géographie
séculière s’ajoute une géographie sacrée dont Jérusalem
occupe le centre. Cette sacralité n’est pas conflictuelle. Les
différentes communautés religieuses de cette
terre-réceptacle, coexistent sans s’exclure l’une l’autre, dans
la symbiose d’une unité qui est celle d’un peuple : le peuple
qui se désigne lui-même comme “Grande Famille de la Terre
Sainte”. Les divisions qui traversent cette société sont avant
tout régionales et les luttes qui s’y déroulent n’y opposent ni
les communautés confessionnelles ni les classes en
formation mais les grandes familles qui visent à l’hégémonie.
C’est la transformation de cette terre sainte en terre élue puis
en terre cible, qui sous-tendra les visées européennes avec
l’appui donné aux vagues successives de l’immigration
sioniste et à la fondation des colonies.
La deuxième figure que fait alors apparaître Elias Sanbar,
surgit dans les années qui suivent immédiatement la
Déclaration Balfour, de 1917. C’est celle des Arabes de
Palestine, habitant une terre que la majorité des immigrants
sionistes voient comme une terre sans peuple, mais qui,
déclaré “territoire ennemi occupé” est placée sous
l’administration militaire britannique. L’unité d’un pays
constitué par ses enfants musulmans, chrétiens et juifs est
rompue. Le territoire doit être vidé d’un peuple qui persiste à
être là. Pour chaque Palestinien le rapport à la terre, à sa
terre, se confond avec le refus du déplacement ou du
transfert. La patrie est dès lors vécue comme patrie
menacée. Les émeutes, les révoltes, les grèves, et enfin la
grande révolution de 1936-1939, sont autant de façons de
tenter de résister à cette menace.
Ezzedine Al-Quassam
Dans cette fresque où l’unité nationale palestinienne est
toujours mise en avant, et les divisions internes - ce que l’on
a appelé le factionnalisme - largement gommées subsiste un
personnage énigmatique : c’est Ezzedine Al-Quassam, dont
la mémoire, transformée par la légende, est toujours vivace
chez les Palestiniens. Comme beaucoup de héros de
légende, il était venu de l’extérieur, cheikh syrien infiltré pour
se battre en Palestine et tombé en 1935 à l’issue d’un
accrochage avec les troupes britanniques. Son enterrement
à Haifa donnera lieu à des manifestations populaires d’une
telle ampleur que tous veulent se réapproprier le héros.
L’écrivain Ghassan Kanafani, militant d’extrême gauche, le
comparera à Che Guevara, et en fera le précurseur d’une
guérilla paysanne. Quant au mufti de Jérusalem, Amin
al-Husayni, passablement réactionnaire, il prétendra que
Qassâm était secrètement sous ses ordres. Elias Sanbar
préfère le présenter comme un “patriote au sens large”, c’est
à dire un patriote arabe, qui a lutté contre le mandat français
en Syrie et “qui vit intensément son arabisme à travers deux
aspirations qui n’en font qu’une : l’indépendance de la
Palestine et l’unité de tous les Arabes”.
Le Palestinien invisible : l’absent
Cette résistance populaire, l’attachement viscéral à la terre,
une vie culturelle intense, n’empêcheront pas la défaite, la
catastrophe (Al-Nakba), et le départ. Le premier livre d’Elias
Sanbar avait été consacré à cette année de l’expulsion (2).
Depuis d’autres travaux d’historiens étayés par de nouveaux
documents sont venus confirmer sa thèse : loin d’avoir fui,
les Palestiniens se sont battus avec des moyens militaires
inférieurs à ceux de leurs adversaires, et près de quinze mille
sont morts au combat. L’historien israélien Benni Morris,
partisan par ailleurs d’Ariel Sharon, a recensé vingt quatre
villages palestiniens dont la population qui ne voulait pas
partir a été massacrée.
Mais à ces faits, déjà connus, Elias Sanbar ajoute de
nouvelles explications : d’ordre stratégique, d’abord,
l’implantation des colonies sionistes encerclant et isolant les
localités palestiniennes prises au dépourvu par cette
méthode encore ignorée et qui est devenue le quotidien des
habitants de Cisjordanie ; d’ordre plus psychologique ensuite,
car tous sont convaincus que leur exil sera de très courte
durée. C’est alors l’ère de la troisième figure, celle du
Palestinien invisible, de l’Absent. Invisible dans son propre
pays, ou absent quand il a été contraint de se réfugier
ailleurs. La patrie devient une terre interdite. Elias Sanbar en
dit plus sur le statut de la patrie absente que sur le vécu
effectif des réfugiés. Il y a désormais, écrit-il, “deux
centralités pour une même terre. Celle de la patrie, de la
terre interdite, et celle de l’exil de la majorité d’un peuple
désormais absent de cette même patrie”. Faire coïncider ce
qu’il désigne comme les deux primats, le pouvoir de l’exil
qu’a incarné l’OLP et la pesanteur de la terre natale passe
par la réalisation du retour.
On sait que le droit au retour des Palestiniens, quelles qu’en
soient les modalités concrètes, est encore loin de leur être
accordé ni même reconnu. C’est dans cette perspective qu’il
faut comprendre le livre d’Elias Sanbar qui n’a pas la
lourdeur d’un travail d’historien avec tout l’appareil critique
qui s’y adjoint, ni la prétention d’être un programme politique
de plus. Il polémique contre tous les “négationnismes” qui
ont pu prétendre ou qui disent encore qu’il n’y a ni Palestine
ni Palestiniens. Il le fait avec la ferveur nationale qu’on lui
connaît, pour qu’enfin on cesse d’oublier les absents, ceux
des camps de Gaza, du Liban, ou d’ailleurs, qui devront bien
retrouver un jour une pleine humanité, une vraie maison et
un droit à la citoyenneté.
1 Elias Sanbar, Les Palestiniens. La photographie d’une terre
et de son peuple de 1839 à nos jours. Ed Hazan, avril 2004.
2 Elias Sanbar, Palestine 1948, l’expulsion, Les Livres de la
Revue d’études palestiniennes, 1984.
Elias Sanbar, Figures du Palestinien, Identité des origines,
identité du devenir, NRF Essai, Gallimard. 19,50 Euros

Sophie Dayan-Herzbrun


Guerres Israélo-arabes, la spirale infernale

mai 4, 2008

Morris, Benny ” Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste “. Un article de Bensoussan, Georges ” La spirale infernale ” Revue N° 855 parue le 01-06-2003

La politique sioniste est à la fois entravée et soulagée par un refus arabe qui un siècle durant repousse tout compromis avec la réalité. Un refus répété qui pousse le camp adverse à radicaliser à son tour son attitude. Spirale infernale qui conduit à une situation inouïe dans l’histoire diplomatique où l’on voit le vainqueur de 1967 venir demander la paix, quand le vaincu exige, lui, la reddition inconditionnelle de son vainqueur… Le 19 juin 1967, en effet, Israël fait discrètement savoir
à l’Egypte et à la Syrie qu’il est prêt à rendre sur le champ le Sinaï et le Golan contre un traité de paix. Refus immédiat.
Benny Morris
Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste
trad. de l’Anglais par Agnès Dufour et Jean-Michel
Goffinet
Complexe-IHTP-CNRS
Au travers d’une étude documentée mais partielle (les
archives arabes sont inaccessibles aux chercheurs), Benny
Morris rappelle combien nombre d’aspects de l’Intifada
actuelle trouvent leur source dans la révolte arabe de 1936
comme dans la guerre de 1948 : ainsi en va-t-il de la
stratégie arabe d’attaque des routes, point faible du
peuplement juif, ainsi du dépérissement de la révolte dans
des formes de brigandage et de corruption, ainsi de la
pratique du double langage à l’endroit de la terreur. Très tôt,
aussi, les émeutiers arabes prennent l’habitude de déraciner
les arbres fruitiers ; 200 000 arbres “juifs” sont ainsi jetés bas
dans la seule révolte de 1936.
Le refus arabe prend aussi la forme d’une collusion de
certains de ses leaders avec le nazisme, collusion facilitée
par l’antisionisme radical du Führer. Un certain nationalisme
arabe s’est en effet rapproché du Reich, tandis qu’Amin
Al-Husseini fut lui-même directement complice de la Shoah.
L’effondrement palestinien de 1948
Le massacre perpétré par le groupe sioniste de l’Irgoun
contre le village palestinien de Deir Yassine le 9 avril 1948
(entre 100 et 110 victimes) est suivi en retour (13 avril) du
massacre d’un convoi de médecins juifs et d’infirmières (70
morts) montant vers Jérusalem. Cette violence
exterminatrice rend compte du pessimisme de Ben Gourion
le soir du vote de la résolution de l’ONU : “Je ne pouvais pas
danser avec eux. Je ne pouvais pas chanter cette nuit-là. En
les voyant tous si joyeux, je n’avais qu’une pensée : ils
allaient partir pour la guerre.”
Faits à l’appui à partir des archives désormais ouvertes de
l’Etat d’Israël, Morris montre comment la direction sioniste
aborde la question du “transfert” (de la population arabe). Il
ramène à ses justes (et modestes) proportions le fameux
“plan Dalet” de 1948, en l’éclairant par la volonté de rendre
viable un Etat juif qui ne l’eut jamais été sans échange de
populations. Il rappelle que la fuite précoce de l’élite
palestinienne a sapé le moral de la population en insistant
sur l’amplification par la propagande arabe (254 tués au lieu
de 110) du massacre de Deir Yassine, laquelle a exacerbé la
panique et l’exode. Il y eut rarement expulsion directe,
analyse Morris (sauf dans le cas de Lod et de Ramleh) :
comme toute population civile, les Arabes s’enfuient devant
la guerre, mais peut-être, aussi, parce qu’ils craignent de
subir ce qu’ils eussent eux-mêmes fait subir aux Juifs s’ils
avaient été victorieux.
L’effondrement palestinien de 1948 doit beaucoup à des
élites arabes dont Benny Morris écrit qu’elles étaient
“fondamentalement corrompues et vénales”, et n’avaient
“aucun sens de la chose publique”. Dès la fondation de la
Ligue arabe au Caire, le mouvement national palestinien
comprend que les leaders arabes le dépouillent de son
autonomie politique. Que les buts de guerre des Etats frères
en 1948 ne sont pas tant d’édifier une Palestine
indépendante que de s’en partager les dépouilles. Entre
1949 et 1967, ni l’Egypte qui administre Gaza ni la Jordanie
qui annexe la Palestine arabe (Cisjordanie) ne songent un
instant à faire respecter le droit des Palestiniens et la
résolution 181 de l’ONU.
Cette étude montre aussi la situation stratégiquement
dramatique de l’Etat juif : d’interminables et d’indéfendables
frontières à l’Est, une largeur de 15 Km au centre du pays,
une forte minorité arabe légitimement anti-sioniste et
anti-israélienne, une hostilité ininterrompue aux frontières
(infiltrations, sabotages, assassinats, etc.). Morris montre
aussi la précarité des alliances comme l’inanité des
engagements de l’ONU. Il détaille les conflits les plus
connus, en mettant en lumière derrière la puissance militaire
la précarité existentielle de l’Etat juif : lors de la guerre du
Kippour (octobre 1973), plus de 1,8 millions soldats
égyptiens et syriens sont mobilisés contre l’Etat juif. Les 6 et
7 octobre, sur le Golan, au cours de 36 heures décisives
pour les deux camps, 177 chars israéliens affrontent 1400
chars syriens. Les exemples abondent qui montrent l’aspect
dérisoire de la propagande relative à l’”hyper puissance
impérialiste” d’Israël. C’est là tout l’intérêt d’un livre qui
échappe au côté hagiographique de tant d’études
pro-sionistes comme au travers diabolisant des
anti-sionistes.
Un manque : les archives arabes
Nonobstant ses qualités de synthèse, l’étude de Benny
Morris pêche toutefois par l’absence d’accès aux archives
arabes. Le titre de l’ouvrage (le même en anglais) pose aussi
problème dès lors qu’il oppose un peuple, les Arabes, à une
idéologie, le sionisme, en délégitimant ce faisant la présence
juive sur ce territoire. Plus grave nous apparaît le mésusage
des mots : ainsi du vocable “colons” quand il s’agit du
territoire israélien dans ses frontières de 1967, et des
“colonies israéliennes” à propos des villages faisant face au
Liban. On peut regretter aussi que l’auteur se laisse aller à la
banale erreur de l’historien qui, sachant la fin de l’histoire,
déforme sa vision et son propos. Ainsi évoque-t-il la “victoire
annoncée” de 1948 alors que tout son récit montre le
contraire. Quoiqu’il ait pris ses distances avec ces “nouveaux
historiens” qui font la joie du Monde diplomatique, Benny
Morris retombe dans l’un de leurs travers quand il oublie la
vieille leçon de Fustel de Coulanges : pour écrire l’histoire,
l’historien devrait ne jamais connaître la fin.

Georges Bensoussan


Jérusalem, le sacré et le politique

mai 4, 2008

Impossible à oublier : Jérusalem
Jérusalem, le sacré et le politique
Sindbad-Actes Sud

On pouvait penser ces derniers mois que l’insistance des
médias à mettre en avant la question de Jérusalem dans le
blocage du processus de paix palestino-israélien tenait d’une
méconnaissance des dossiers qui faisait prendre le plus
spectaculaire, mais aussi le plus symbolique, pour le plus
important. Le maintien des implantations israéliennes sur le
territoire morcelé de la Cisjordanie et de Gaza, l’absence de
véritable souveraineté palestinienne, la prolongation de
l’existence des camps de ces réfugiés dont le droit à revenir
dans leur ville ou leur village d’origine n’est toujours pas
reconnue, tels étaient, tels sont toujours les points qui
rendent impossible un compromis qui ne peut s’opérer que
sur la base minimale de la résolution 242 des Nations Unies
qui exige le retour aux frontières d’avant la guerre de 1967.
Si la partie Est de Jérusalem se trouvait ainsi restituée, rien
ne s’opposait à ce que s’y établisse la capitale de la
Palestine. Il n’était pas terriblement compliqué alors de
trouver des moyens de garantir aux juifs qui le souhaiteraient
un libre accès au Mur des Lamentations. Theodor Hertzl
lui-même projetait une internationalisation de la ville. Au lieu
de cela, on a vu s’accentuer l’emphase sur la sacralité de
Jérusalem. A la télévision française, Schlomo Ben Ami, le
ministre israélien des affaires étrangères, pourtant un
historien distingué et un homme de gauche, expliquait à la fin
de l’été qu’Israël ne renoncerait jamais au Mont du Temple,
en raison de la sacralité du lieu. Dans ce contexte, la visite,
quelques semaines plus tard, d’Ariel Sharon sur l’Esplanade
des Mosquées n’a plus rien de surprenant. Il ne s’est pas agi
d’une provocation individuelle, mais bien d’une affirmation de
la souveraineté israélienne sur ce lieu très fortement investi
par les musulmans. L’affrontement politique a décliné alors
au profit de la lutte confessionnelle. Au-delà des zones
classiques de confrontation la carte des zones de combat
s’est modelée aussi sur la topographie mythique des ” lieux
saints “. La revendication palestinienne, si elle était
entendue, n’avait guère eu la possibilité de dérouler son long
argumentaire. Il y a si peu de temps que l’on a commencé à
s’intéresser au récit arabe des Croisades que cette voix
manquait.
Le recueil de textes rassemblés par Farouk Mardam-Bey et
Elias Sanbar vient donc à point nommé. Son objet est
précisément d’étayer la revendication palestinienne et plus
généralement arabe sur cette ville dont le nom est aussi Al
Quds, ce qui en arabe signifie ” le lieu de la sainteté “. Si le
souci exprimé est bien celui de la dissociation du politique et
du religieux, hors de quoi aucune solution territoriale ne peut
être trouvée, le livre accorde la place nécessaire à la poésie
et au mythe. Car il existe un mythe musulman tout à fait
vivace à propos de cette ville de sainteté, vers laquelle le
prophète Muhammad s’envola une nuit, enfourchant
Al-Burâq, son coursier céleste.
Un article de l’historien Youakim Moubarak rappelle que le
califat omayyade, qui n’avait pas la mainmise sur La Mecque
et Médine, a donné une importance considérable à
Jérusalem, faisant construire la Mosquée d’Omar, puis le
Dôme du Rocher. On peut penser qu’aujourd’hui, où les lieux
qui ont vu se dérouler les principaux épisodes de la vie du
Prophète, sont privatisés par la dynastie au pouvoir en
Arabie Saoudite, Al Quds a repris ce poids symbolique
extrême. Toutes les étapes historiques de l’existence de
cette cité sont minutieusement retracés dans les textes qui
se succèdent dans l’ouvrage. Aucun d’entre eux n’est exempt
de passion politique ou religieuse pour cette ville sanctuaire,
” trop investie d’une polysémie redoutable et suicidaire “,
comme l’écrit Pierre Aubé en conclusion d’un récit sans
complaisance sur Jérusalem et les Croisés où l’on voit à quel
point la Jérusalem céleste et imaginaire s’entremêle à la ville
réelle. Ce qui émerge à chaque fois est bien la centralité
symbolique de ce lieu sur lequel se surimpose le caractère
moderne de capitale.
Il faudrait citer chacun des auteurs qui décline sur son mode
propre et dans son champ disciplinaire, son savoir et son
enthousiasme. Au milieu de la sécheresse et de la précision
des tableaux de chiffres, Henry Laurens remarque que ce
n’est que lorsqu’elle est devenue, sous l’autorité des
Britanniques, capitale de la Palestine mandataire que
Jérusalem a acquis le caractère austère qu’on lui connaît
aujourd’hui. La sacralité des lieux paraissait incompatible aux
yeux des Britanniques avec le maintien des bordels, et la
prospérité des cabarets et autres débits de boisson. C’est
alors aussi que la ville a revêtu son statut moderne de
capitale administrative de la Palestine. La coïncidence du
religieux et du politique apparaît alors comme une
conséquence du ” biblisme ” de la puissance coloniale. On
entrevoit ici une alliance quasi objective entre l’aile la plus
fondamentaliste du sionisme qui va peu à peu coloniser la
vieille ville et chercher à s’emparer du Mont du Temple, et
certains groupes fondamentalistes chrétiens que Michaël
Dumper qualifie de chrétiens sionistes. De véritables réseaux
politico-financiers sont ainsi constitués, et ils ont des
ramifications jusque dans les milieux extrémistes d’Afrique du
Sud. Les croyances et les idéologies qui les animent sont
diverses, mais tournent toutes autour d’une assimilation de
l’Israël moderne à l’Israël biblique, la reconstruction du
temple de Salomon (qui implique la destruction des
mosquées de l’enceinte du Haram) devant être le prélude à
la fin des temps et à la seconde venue du Messie.
C’est Ibrahim Dakkak qui a rédigé le texte le plus émouvant
de ce recueil. Grande figure du mouvement national
palestinien et président du comité de restauration de la
mosquée d’Al- Aqsâ, il raconte la manière dont lui et les
siens ont vécu ces journées de juin 1967 puis les mois qui
suivirent, quand les Israéliens s’emparèrent de Jérusalem
Est, comme Baudouin et ses croisés l’avaient fait quelques
neuf siècles plus tôt. C’est d’abord toute une mémoire de la
vieille ville qui revit, avant, par exemple, la destruction du
Quartier des Maghrébins destinée à dégager l’accès au Mur
des Lamentations. Ibrahim Dakkak remarque que l’hystérie
religieuse des fondamentalistes juifs qui n’hésitèrent pas à
mettre le feu à la mosquée Al-Aqsâ, est née à la fin de la
guerre des Six Jours. A travers son récit on assiste à la
transformation progressive de la partie arabe de Jérusalem
cernée puis rongée par les colonies de peuplement, en un
véritable ghetto dont les habitants n’ont aucun droit,
puisqu’ils n’en sont que les résidents, et que ce statut de
résident peut leur être ôté à tout moment, leur interdisant de
rentrer chez eux et de retrouver les leurs. En dépit des
épreuves et des souffrances subies, Ibrahim Dakkak aspire à
une solution pacifique et négociée, mais équitable.
Car les solutions existent. L’historien Walid Khalidi et la
juriste Monique Chemillier-Gendreau le rappellent en
s’appuyant aussi bien sur le droit international que sur les
données historiques. L’annexion de la totalité de Jérusalem
faisait partie d’un projet clairement exposé dès 1948. Les
arguments sécuritaires ou religieux avancés par les
Israéliens ne sont donc que des prétextes. On comprend qu’il
faut sortir de cette logique folle pour enfin trouver la paix et
imaginer les conditions de la démocratie dans l’ensemble de
la région. Au-delà de ses qualités littéraires qui font de ce
livre une lecture enrichissante et attrayante, on voit se
dessiner une véritable perspective politique, dans un retour à
la raison, mais aussi dans le rééquilibrage qui concède de
façon égale à chaque groupe national ou religieux le droit de
rêver et d’espérer.

Sonia Dayan-Herzbrun


Retour sur l’ouvrage Aimé Césaire : une traversée paradoxale du siècle

mai 4, 2008

Le Livre qui, en 1994, les a le plus intéressés
A un certain nombre de nos amis, grands lecteurs, nous avons posé la question suivante : ” Parmi les ouvrages publiés en 1994, quel est celui qui vous a le plus intéressé ? “
Aimé Césaire : une traversée paradoxale du siècle
Stock

L’oeuvre littéraire et les choix politiques, la grandeur, les
audaces, les prudences, de l’inoubliable auteur du Discours
sur le colonialisme. Les tournants de l’itinéraire d’Aimé
Césaire, décrits par Raphaël Confiant, s’inscrivent très bien
dans l’histoire du XXe siècle mondial : 1956-1958 la mutation
anti-assimilationniste et autonomiste, 1967 et 1974 la
découverte de la nation martiniquaise et l’alliance avec les
indépendantistes, 1981 le début du ” Moratoire “, l’accent mis
sur les problèmes économiques et sociaux, le
rapprochement ” réaliste ” avec le P.S., la voie de
l’intégration ?
Raphaël Confiant

Plus tard Nicole Maurice salue l’excellente idée des éditions Stock qui, en un beau volume qui appelle la lecture, présentent sous le titre Fables créoles et autres écrits, l’essentiel de l’oeuvre de Gilbert Gratiant qui, à maints égards, apparaît comme une figure exemplaire de la Martinique.

Gilbert Gratiant
Fables créoles et autres récits
Stock

Et tout d’abord parce que, couvrant presque le siècle
(1895-1985), cet écrivain fut aussi bien témoin direct des
terribles catastrophes naturelles qui endeuillèrent son île —
éruption de la Montagne Pelée en 1902 / cyclône de 1903 —
que des avatars politiques des Antilles françaises liées aux
péripéties historiques de la Métropole:
“France des Marseillaises soûlantes poussées aux pointes
subaiguës des voix nègres ou dramatisées par le Soprano
des mûlatresses…”
Ainsi n’est-il pas surprenant de voir Gilbert Gratiant
gravement blessé en 1914, avec tant d’autres Antillais, dans
les tranchées de la Somme ni de le retrouver, sous le
pseudonyme de “Jean Nous-Tous”, conspuant de sa plume
l’envahisseur de 1940. Mais ce n’est pas non plus un hasard
si ce bon élève de la Communale empruntera le parcours
quasiment obligé de tout Noir bien doué et fils de
fonctionnaire, avec très vite la Métropole en tête, ce
“Pays des maladies guériesEt des chirurgiens qui
sauvent…”(!)
et par la suite l’agrégation d’anglais en poche.
Réussite indéniable “d’intellectuel bourgeois de couleur” qui
lui sera violemment reprochée dans un article de la revue
Légitime défense publiée en 1932 par de jeunes Antillais
révoltés. Mais attaque particulièrement blessante pour cet
“homme de la gentillesse et du coeur, homme d’ouverture et
de culture” ainsi que le définit Aimé Césaire dans sa
préface-hommage aux Fables. Et qui plus est querelle
fallacieuse.
En effet, si conformément à sa formation très classique,
Gilbert Gratiant pratique avec élégance la langue française et
admire ses écrivains-phares — Hugo, Flaubert, Valéry… —
très tôt cependant, en raison de la fidélité à son enfance
martiniquaise, l’écrivain choisit le créole comme moyen de
“tout dire” et le sacre, à travers des réflexions théoriques
fondamentales, “langue adulte” qui mérite l’écrit avec sa
grammaire et son génie spécifiques.
A preuve, les Fab’ Compè Zicaque, oeuvre maîtresse de
l’écrivain à laquelle il ne cessera de travailler de 1935 à
1976, année de parution, en édition bilingue, de cette façon
“d’épopée antillaise”. C’est sous cette présentation que les
117 poèmes qui la composent — fables, histoires diverses,
moralités — figurent dans l’édition Stock, assortis de textes
inédits dont Pierre Piralie à proposé la version française.
C’est que ce bilinguisme est essentiel pour saisir l’originalité
de la réflexion de Gilbert Gratiant sur le devenir de sa langue
originelle. Langue qu’il ressent comme seule capable de
transmettre les sensibilités plurielles et singulières de “l’âme
créole” “où se mêlent les mots et s’épousent les langues”.
Or, ces exigences linguistiques qui rendent compte des
“contacts de civilisations” ainsi que le souligne Michel Leiris,
permettent de comprendre pourquoi aujourd’hui les écrivains
de la créolité — Chamoiseau, Confiant… — considèrent
volontiers Gratiant comme un précurseur.
Le fait est que, dès ses premiers textes, ce Martiniquais
s’éloigne de la vision stéréotypée de l’époque qui voulait
cantonner le créole à l’expression “des doudous
langoureuses, des foulards et des madras”. Et s’il sait
joliment dire la sensualité contenue dans les “… Mains
longues des mûlatresses lentes dans leurs caresses”, ou les
paysages de l’île quand “le vent qui soufflait doucement de la
mer avait un goût salé et sur nos persiennes disposait
quelques gouttes que je suçais au bout de mes doigts avec
délice. La mer, par ses perles distillées entrait ainsi en nous”,
il excelle aussi à faire surgir les rythmes obsédants:
“Et vibre la peau du tambourAvec toutes nos peaux
intérieures……. Là où prennent naissance les enfantsAvant
qu’ils ne voient le jour.”
ou l’ambiguïté de l’ombre avec ses zombis et ses nègres
gros-sirop…
Encore l’humour avec cette ode à la chaussure vernie
cric-crac qui jadis posait son homme:
“Voulez-vous, s’il vous plaît, me mettrePour deux sous de
cric-crac dans ces souliers.”"Bonnes gens regardez-moi
marcher.N’allez pas me prendre pour un vagabond.”
Mais est-il nécessaire de préciser qu’en véritable humaniste
Gilbert Gratiant a aussi rencontré tous les grands thèmes de
notre condition: amour et mort, ce “dernier cache-cache”;
sans oublier notre misère essentielle:
“Il n’y a qu’un seul trésorqui ne s’épuisera jamaisc’est la
bêtise humaine!” (1)
Or, c’est sans doute pour lutter contre la bêtise du
colonialisme que cet écrivain, de naissance bourgeoise, a
choisi le peuple, “d’être le peuple”, selon l’expression de
Césaire.
D’évidence, à travers cette présentation de Gilbert Gratiant
écrivain martiniquais majeur, le présent volume permet au
lecteur curieux d’entrer sans leurre dans la problématique
antillaise, d’autant que tout est fait — notes des éditeurs,
publications bilingues, lexique — pour nous permettre
d’entendre enfin, dans toutes les acceptions du terme, le
créole.


Il y a 40 ans. Robbe-Grillet

février 20, 2008

Robbe-Grillet Par Madeleine Chapsal (15 février 1967)

Le transfert au cinéma de ce qu’on a appelé le monde de Robbe-Grillet et, en généralisant, du Nouveau Roman, est une expérience qui a d’autant plus d’intérêt qu’elle est, pour le spectateur, plus immédiate que la lecture, et grossissante. Le monde de Robbe-Grillet, dit-on communément, est un monde sans personnages, sans histoire, sans chronologie, sans logique, sans véracité - que reste-t-il dans ces conditions de l’homme et de l’émotion ? Rien.

Si c’était tout le contraire ?

Dans Trans-Europ-Express (son deuxième film, le premier était L’Immortelle), Alain Robbe-Grillet dénonce en effet dès le départ les illusions courantes qui font un film tout autant qu’elles font encore la plupart des romans : dénonciation (c’est la plus banale) du cinéma, mais aussi dénonciation de l’auteur (lourdement joué par Robbe-Grillet lui-même), de l’acteur (”tiens, mais c’est Trintignant !”), des personnages (montrés comme imaginaires), du scénario (qui n’en finit pas de se contredire), de la chronologie, de la logique, du sens commun et bien entendu du public : les deux personnes qu’on a vues mortes et obsédées sexuelles s’embrassent juvénilement sur un quai de gare en nous jetant un coup d’oeil légèrement scandalisé : mais qu’êtes-vous donc allé vous imaginer dans la salle !

Pas mal de choses, en effet. On se serait cru dans le TEE (pourtant dans tous les reflets de glace apparaissait sans se cacher l’oeil de la camera), on aurait pensé débarquer à Anvers trafiquant de drogue (c’était du sucre) pour le compte d’une bande (vraie ou fausse) de trafiquants (ou de policiers) dans la peau d’un jeune homme qui ressemble à Trintignant “mais c’est Trintignant !” - d’un jeune homme, taisez-vous, qui ressemble à Trintignant et qui a une obsession sexuelle - “mais ce jeune homme n’existe pas, c’est un personnage que Robbe-Grillet est en train d’inventer !” - qui a une obsession sexuelle, taisez vous - “mais c’est pas la sienne, c’est celle de…” - une obsession sexuelle : enchaîner et violer les filles. Cf. son regard lourd de désir.

Quel désir ? Qui parle de désir ? Rien ne permet d’affirmer que le personnage (imaginaire) joué par Trintignant ressent ce que nous imaginons qu’il doit ressentir au cours de scènes qui peut-être nous troublent mais alors c’est notre affaire et elle seule. Robbe-Grillet non plus ne paraît pas concerné : auteur-acteur-réalisateur, il sort de son film, et de la gare, les mains dans les poches, n’ayant, si on analyse les choses de près, rien dit, rien fait que photographier quelques lieux, gares, docks, intérieurs de cafés, d’hôtels, quelques visages d’acteurs et d’inconnus, quelques gros plans de filles dans des poses très suggestives du genre de celles qui passent dans ces revues qu’on achète, justement, dans les kiosques de gare. En somme des “objets”.

Le reste, c’est le spectateur qui l’invente, ou ne l’invente pas, peu importe, puisque tout - et particulièrement la psychologie - est dénoncé sauf une chose : l’émotion.

Sur le port, un homme dont nous ne connaissons que les gestes (ses pensées, son histoire, son but et même son existence, tout a été successivement affirmé et mis en doute), un homme marche. Il rencontre un adolescent, blond, qu’il a déjà vu servir (vrai ou faux serveur ?) dans un bar. L’homme s’approche de lui (cette rencontre était elle due au hasard ou au contraire l’homme est-il traqué, poursuivi, dans quel but, par le jeune homme ?) et demande : “Comment t’appelles-tu ?” Le jeune garçon hésite (parce qu’il ment ou parce qu’il dit la vérité ?) et répond : “Mathieu”.

L’émotion de cette scène - et tout le film est organisé autour de scènes de cette nature - où quelqu’un qui n’est pas “situé” demande son nom à un autre dont on ne sait guère plus, ni s’il ment, cette émotion qui peut être intense est inexplicable.

A moins qu’on ne puise dans nos propres souvenirs pour en trouver, à titre d’exemple, d’aussi insensées : “Toi tu es la mère, dit la fille en tendant au garçon un ours en peluche, moi je suis le père et voici notre enfant.” Pourquoi n’oublie-t–on plus par la suite la couleur du plancher, l’odeur de la pièce et, sur le pelage mité de l’ours, la moiteur des mains qui se rencontrent ?

Pourquoi n’oublie-t-on plus cette scène de Trans-Europ–Express où une bande de vrais, ou de faux trafiquants de vraie ou fausse drogue, joue pour les besoins du film à poursuivre, ou plutôt fait semblant de jouer à poursuivre un acteur qui joue à être ou plutôt à faire semblant d’être poursuivi, vraie scène filmée sur les vrais docks d’Anvers où des hommes qui sont de vrais ouvriers jouent, pour les besoins du film, ou malgré lui, à travailler pour de bon dans la vraie noirceur d’un vrai froid capitaliste européen ?

“Tu es une putain” dit Trintignant dans l’escalier à la jeune personne qui vient de le racoler dans la rue. “Non, je suis une jeune fille de bonne famille et vous, vous venez raccorder le piano” dit Marie-France Pisier, vraie jeune fille de bonne famille qui pour les besoins d’un film joue, etc. Mais qui est -ce alors qui déchire sa robe et dénude sa vraie peau de fille jouant à s’exhiber pour quels vrais regards ? Le spectateur ?

J’ai toujours aimé la chair des femmes“, écrit Robbe-Grillet dans la Maison de rendez-vous tout en maniant savamment, comme un collectionneur de cartes postales, les clichés, de jeux de mots et d’images, de vraies et fausses blagues, vraies et fausses images (la tête de Trintignant se détachant un instant sur une affiche représentant Belmondo prend une vitesse accélérée).

Probablement trop bousculé, l’emplâtre du conventionnel dévie enfin et, soudain, la vraie chair des choses. Un vrai film.