Le premier article de Jean Chesneaux paru dans la “Quinzaine”

Il y a 41 ans !

Où va la Chine ?

(Quinzaine littéraire du 1er avril 1966)

par Jean Chesneaux

Charles Bettelheim
La construction du socialisme en Chine.
Maspéro éd.

René Dumont
La Chine surpeuplée, Tiers Monde affamé.
Le Seuil éd.

Robert Guillain
Dans trente ans, la Chine.
Le Seuil éd.

Ces ouvrages sont bien différents à beaucoup d’égards. Le premier est un travail d’économiste, dont le caractère un peu technique apparaît principalement dans les études consacrées à “ la planification et la gestion des unités de production ”, aux “ systèmes de rémunération dans les communes populaires ” (1), à la politique des prix, mais qui s’ouvre et s’achève par deux chapitres d’un très grand intérêt général : “ cadres généraux de la planification chinoise ”, “ style spécifique de la construction du socialisme ”. Le second est une enquête agronomique, dont le noyau central (un carnet de voyage dans cinq régions rurales typiques) est précédé d’une assez longue étude de seconde main sur l’évolution de la politique agraire chinoise depuis 1949, et se prolonge par des réflexions générales dans le style paradoxal et poignant que connaissent bien les lecteurs de René Dumont. Le troisième est construit comme un reportage journalistique classique, signé par un maître du genre.

Leur ton diffère autant que leur structure. Sans aller jusqu’aux outrances récentes de Jules Roy, dont il est plus charitable de négliger dans cette chronique le cri un peu forcé de “ papillon qui tapait du pied ”, René Dumont s’est visiblement entendu assez mal avec ses interprètes et informateurs chinois, et conte ses impatiences à son lecteur par le menu. Charles Bettelheim s’en tient à une analyse théorique sereine et à un ton pondéré, qui ne font guère place au souvenir personnel et au détail concret ; mais il sait formuler avec une fermeté discrète des interrogations qui conduisent souvent à des critiques implicites : “ risque ” de dogmatisme et de dépérissement de la démocratie socialiste, que comporte l’actuel style de construction du socialisme chinois (pp. 173 - 175) ; opposition entre les exigences à long terme de la division socialiste internationale du travail et le mot d’ordre de Pékin “ compter sur ses propres forces ”, etc. Robert Guillain, auquel ses précédents écrits n’avaient guère fait une réputation de propagandiste de la Chine populaire (“ les fourmis bleues… ”), réussit ce tour de force de relater les analyses et les données qu’on lui a proposées là bas sur un ton parfaitement ambivalent, en évitant à la fois de les critiquer et de les prendre à son compte.

Pourtant ces trois ouvrages sortent également du lot ; ils tranchent sur la série fastidieuse des livres hâtifs qu’a inspirée la Chine depuis plusieurs années. Leurs auteurs, qui avaient tous les trois voyagé déjà en Chine populaire, bénéficiaient de leur propre expérience et étaient capables de dissocier leurs réactions objectives du “ choc émotionnel ” bien connu chez quiconque affronte pour la première fois l’immensité chinoise. Ils ont su tous les trois réfléchir, et nous aider à réfléchir. Posons leur quelques questions !

La Chine, dont la marche au socialisme était assez conforme au “ modèle classique ” jusqu’en 1957 (reconstruction jusqu’en 1952, puis premier quinquennat), s’en est fort éloignée depuis : bond en avant, crise de 1960 62, “ réajustement ” depuis 1962. Aucun des trois auteurs n’apporte beaucoup de précisions sur la brusque accélération de 1958, sur ce soudain abandon des prévisions économiques encore très classiques du VIIIe Congrès (il ne s’en est pas tenu depuis) du Parti communiste en 1956. Mais sur la crise de 1960 62, au sujet de laquelle on reste fort discret à Pékin, ils admettent tous les trois qu’il y a eu conjonction entre le retrait des experts soviétiques, trois années agricoles catastrophiques, et de très sérieuses erreurs de gestion. Le réajustement de 1962 n’a de sens que par rapport à cette crise. Ses dispositions les plus neuves : réduction du taux d’accumulation, limitation de l’industrialisation urbaine accélérée, arrêt des exagérations de l’industrialisation rurale (les “ hauts-fourneaux de poche ”), mesures que Guillain considère un peu vite comme contraires à “ l’orthodoxie marxiste ” (p - 127), apparaissent à Ch. Bettelheim comme des applications originales de celle ci ; il souligne l’intérêt du renversement de la hiérarchie classique industrie lourde industrie légère agriculture, notamment par rapport à la tradition de la Russie stalinienne. C’est l’agriculture qui devient maintenant ce que les soviétiques ont appelé le “ chaînon conducteur ” ; l’industrie est “ placée dans l’orbite de l’agriculture ”, disent les économistes chinois.

La succession de ces trois étapes récentes (bond en avant, crise, réajustement) se reflète très nettement dans le destin des communes populaires, dont l’échec total et la disparition de fait avait été annoncés tant en Union Soviétique qu’en France dans le feu de la controverse sino soviétique. Nos trois auteurs sont unanimes à considérer qu’il n’en est rien, ils ont vu fonctionner les communes sous leur forme “ réajustée ”, c’est à-dire avec des brigades et des équipes autonomes au sein de ces collectivités politico économiques de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Si Robert Guillain estime un peu sommairement qu’elles ont été “ un échec économique mais un succès politique ”, René Dumont, expert exigeant, considère qu’il y a là une “ formule positive ” du point de vue agricole, dont il souligne les faiblesses dans tel ou tel cas concret, mais dont le principe lui semble adapté aux besoins de la Chine. Pour Ch. Bettelheim, la commune sous sa forme actuelle (“ à trois échelons ”) est une forme originale de “ médiation ” entre forces productives et rapports de production la petite dimension des unités de travail se combine avec une propriété d’Etat et avec une propriété communale qui portent sur de grands ensembles ; mécanisation agricole et industrialisation rurale pourront se réaliser à l’échelon supérieur, sans gêner une longue persistance de l’artisanat rural et la mise en oeuvre de techniques agricoles plus modestes à l’échelon de la brigade.

Le problème démographique, vu de Chine, est il aussi aigu qu’on se le représente généralement en Occident ? Si Bettelheim est assez discret à ce sujet, Guillain y consacre un chapitre bien documenté et Dumont en fait son leitmotiv essentiel. Tous deux se demandent, même en l’absence de toute statistique officielle depuis 1960, dans quelle mesure la croissance démographique n’absorbe pas au moins une part notable du progrès de la production agricole. D’autre part, ils relient aussi cette question à celle de l’emploi ; Dumont, d’après son expérience villageoise, tend à considérer qu’il y a plein emploi, mais au prix du maintien de la production à un très bas niveau technologique ; Guillain a eu dans les villes l’impression en revanche d’une certaine tendance au sous emploi, au personnel en surnombre. Le contrôle des naissances, envisagé de façon éphémère en 1956¬-57, négligé dans le climat d’optimisme du bond en avant, est aujourd’hui “ mené avec vigueur ” (Guillain), et c’est bien “ un fait nouveau ” en Chine.

Au total, ces trois ouvrages concordent pour présenter de la Chine populaire un bilan nuancé et complexe (cf. le chapitre de Gulllain sur le climat culturel), mais fortement positif. Guillain note l’aspect “ décontracté ” de la foule de Pékin, il donne la note “ extrêmement bien ” à un Shanghaï “ méconnaissable ”, il considère de façon plus générale ( p. 8 ) que “ quand les dirigeants de Pékin affirment qu’ils ont réussi… ils disent la vérité ”. Dumont estime “ impressionnants ” les résultats obtenus dans les communes qu’il a visitées ; encore s’interroge t il avec inquiétude sur les “ deux milliards ” d’habitants que les dirigeants chinois semblent prévoir dans un avenir assez proche. L’horizon 1980 lui semble chargé d’inquiétude, et une famine générale menaçante pour tout le Tiers Monde sauf pour la Chine. Enfin, ce sont sans doute les pages de conclusion de Bettelheim qui constituent la défense la plus solide et la plus réfléchie de la “ voie chinoise ” qui ait été présentée en Occident. Il va au delà de la seule analyse des mécanismes économiques, pour tenter de saisir une conception nouvelle de l’homme : attitude envers le travail manuel, réserve à l’égard des stimulants matériels (qui contraste avec les tendances récentes du libermanisme), et surtout “ rejet des valeurs de la société de consommation ”. A travers les phrases si denses qu’il consacre au “ modèle américain ”, à la société où la “ consommation élargie ” n’aboutit en fait qu’à une “ insatisfaction croissante des besoins ”, il met en question l’avenir de l’Occident, et non seulement le choix des Chinois ; par un raccourci saisissant, il rétablit ainsi entre la Chine et les pays industriels cette solidarité de destin que tendent aujourd’hui à nier certains amis un peu naïfs de la Chine.

Aucun de ces trois ouvrages ne fait large place à la politique étrangère chinoise et à ce qu’on appelle couramment les “ thèses chinoises ” en matière internationale. Ce qui est une façon heureuse à notre sens de dégager l’étude de la Chine de celle de la controverse sino soviétique. Si cette controverse constitue aujourd’hui l’aspect le plus spectaculaire et le plus sensationnel des affaires chinoises, elle n’en est sans doute pas le plus fondamental à long ternie. Ce grand pays compte par lui même.

Charles Bettelheim. La construction du socialisme en Chine.. Maspéro éd..
René Dumont. La Chine surpeuplée, Tiers Monde affamé.. Le Seuil éd..
Robert Guillain. Dans trente ans, la Chine.. Le Seuil éd.

Pour prendre connaissance et consulter sur notre moteur de recherche la liste des quatre cent autres articles de Jean Chesneaux parus dans la Quinzaine aller à notre interface “archives”

Une réponse vers «Le premier article de Jean Chesneaux paru dans la “Quinzaine”»

  1. chales d'orenbourg à dit:

    Oups,
    Ce texte est effectivement surprenant…. si on ne le replace pas dans le contexte où il a été écrit, … en 1966.
    Depuis, la Chine a fait son chemin et semble promise à un avenir plutôt prometteur (avec un présent tout-à-fait spectaculaire).
    Il est clair qu’avec deux milliards d’individus, le moindre mouvement significatif a un impact majeur sur le reste de la planète.
    Quant au modèle de consommation de l’occident, il semble bien qu’il commence à montrer ses limites effectivement.
    Mais je me trompe peut-être…
    Irina

Laisser un commentaire