Jean Chesneaux nous a quitté le 23 juillet 2007 – Collaborateur de la Quinzaine littéraire depuis le tout début (1966) il se définissait ainsi en juin 1976

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Aux historiens et aux autres,
Jean Chesneaux pose quelques questions

article paru le numéro 234 de la Quinzaine littéraire du 1er juin 1976. (422 articles de Jean Chesneaux sont accessibles sur notre base “Archives” par abonnement ou achat à l’article)

Notre ami Jean Chesneaux publie dans la “Petite collection Maspero” un essai : Du passé faisons table rase ? où, dans la ligne des initiatives prises par le groupe Forum Histoire (voir la Q.L. n° 199) il remet en cause non seulement le rôle et la fonction des historiens universitaires (y compris les historiens marxistes), mais aussi et surtout le concept, “histoire” (sous ses aspects scientifique et mythique) en tant que “science du passé”. Professeur à Paris VII (Jussieu), connu pour ses travaux sur la Chine et le Vietnam, Jean Chesneaux a appartenu durant vingt et un ans au parti communiste. Après mai 1968 il prend ses “distances à la fois vis à vis du parti communiste et de l’institution historienne” au cours d’une démarche ‘qui allie la réflexion personnelle à la pratique des luttes populaires. Dans la présentation de son ouvrage, il définit ainsi son projet :

“Cet essai sur le savoir historique est écrit par un professionnel (in)confortablement installé dans sa chaire et sa situation. Pourtant, il ambitionne d’aller au delà des réflexions générales sur l’histoire que publient maints « collègues” depuis quelques années, toujours à l’intérieur du discours intellectuel et du “territoire” de l’historien. Quelle place tient le savoir historique dans la vie sociale ? Joue t il en faveur de l’ordre établi ou contre lui ? Est il un produit hiérarchisé, qui descend des spécialistes vers les “consommateurs, d’histoire” à travers le livre, la télé ou le tourisme ?

Ou est il d’abord enraciné dans un besoin collectif, un rapport au passé agissant dans tout le corps social, et dont les recherches spécialisées ne seraient qu’un aspect parmi d’autres ? Toutes ces questions sont politiques.

J’ai donc essayé de les aborder en termes directement politiques, à partir d’une réflexion d’ensemble fondée sur le refus du capitalisme, à partir en même temps de la pratique sociale, des luttes concrètes auxquelles j’ai pu participer depuis quelques années. Disons à partir d’une position marxiste et communiste, quelles que soient l’imprécision et l’ambiguïté de ces deux termes. Quels que soient aussi les handicaps que représentent, pour mener à bien cette réflexion politique, ma qualité d’universitaire et l’isolement social qui est la contrepartie de mes privilèges. J’ai essayé à la fois de réfléchir sur les problèmes les plus fondamentaux du savoir historique sur le caractère scientifique de la connaissance historique, sur l’objectivité et les limites des documents et des techniques, sur les rapports de l’événement et de la longue du¬rée, sur l’insertion de l’histoire dans l’espace géopolitique et dans le monde naturel, sur tout ce qui empêche l’histoire humaine d’être réellement universelle… et de penser historiquement la société dans la¬quelle nous nous débattons tous. C’est pourquoi, ici, les rappels politiques de l’actualité concrète et des luttes militantes sont aussi fréquents, sinon plus, que les références livresques aux écrits des autres historiens. Ces luttes constituent le terrain privilégié, à partir duquel la réflexion historique devient possible ; ce sont elles, et elles seules, qui la rendent nécessaire et légitime, qui en sont la raison d’être profonde.

Presque tous les “collègues” acceptent et même revendiquent de vivre en état de personnalité dé¬doublée. En tant qu’historiens, ils sont neutres, objectifs, scientifiques ; le militant anti impérialiste pourra donc cohabiter à l’intérieur de l’institution avec l’ex communiste ayant gagné les bonnes grâces de la C.I.A. et ayant su rentabiliser habilement ses voltes face. Mais chacun, en tant que personne “privée”, est consi¬déré comme ayant droit à des “options” politiques que ses collègues respecteront par principe, et qui en tout cas ne sont pas censées avoir d’incidence sur son “travail scientifique”. Ici, ce cloisonnement conventionnel est délibérément re¬fusé, bousculé.

Dans cette tentative pour clarifier politiquement les problèmes du savoir historique, je me suis appuyé à la fois sur l’héritage théorique du marxisme, non comme dogme, mais comme création continue (notamment avec Gramsci), sur les acquis de la révolution chinoise, quelles que soient ses contradictions (”lutte entre les deux lignes”) et ses réticences à formuler théoriquement ses positions sur maints problèmes, et enfin sur l’expérience concrète du gauchisme occidental, New Left américaine ou “après-¬mai” de France. Le moment arrive où il vaut la peine d’essayer de ra¬masser, de remembrer tous ces ac¬quis et toutes ces expériences, et ma critique du savoir historique académique espère y contribuer un peu. Sûrement de façon partielle et provisoire. Mais sûrement pas à la façon des doctrinaires dont le dis¬cours marxiste tourne sur lui même inlassablement, nourri complaisamment de citations théoriques et de références livresques, loin des luttes populaires et de leurs sommations concrètes. Sûrement pas non plus à la façon de ces demi soldes du gauchisme intellectuel, dont la dérision cynique et la morgue destructrice sont insupportables ; de “ces désenchantés qui se réfugient dans une métaphysique de la révolte, qui prétendent fuir les dogmatismes en jetant Marx avec les eaux sales de la Kolyma, et que le refus de l’idéalisme soi disant prolétarien oblige à se jeter dans les machines dési¬rantes ou l’illumination mystique”, comme le disent si bien nos cama¬rades de Révoltes logiques.

Pour qui écris tu ? dit Lu Xun. C’est là “une question fondamentale, une question de principe”, dit une affiche qu’on achète dans n’importe quelle librairie de Pékin. Pourtant, bien peu d’historiens commencent leurs ouvrages en essayant de définir leur projet. Il leur paraît évident qu’ils s’adressent d’abord “à leurs pairs” (M. de Certeau), puis au public “cultivé”, disponible avec bonne volonté et respect pour s’instruire auprès de ceux qui “font de l’histoire”.

Ici, je m’adresse bien sûr aux autres historiens. Et surtout à ceux qui sont mal à l’aise dans la corporation, dans l’institution universi¬taire en général, parce qu’ils sont mal à l’aise dans la société capitaliste, sans nécessairement être à l’aise dans les structures “organisées” de la gauche ou de l’extrême gauche. Les intellectuels en conflit plus ou moins latent avec l’ordre établi ont leur place dans le combat commun. Depuis la fin pitoyable de ces militants arrogants qui, vers 1970, pratiquaient le terrorisme “anti intello” et la culpabilisation, notamment dans les milieux “maos”, une page est tournée. Pas plus que les autres intellectuels, les historiens ne peuvent attendre la disparition de la culture bourgeoise et de la société bourgeoise pour s’interroger sur leur domaine propre (ici l’histoire) comme, enjeu de luttes, politiques. A condition de ne pas rester entre eux, confortablement.

L’histoire est en effet un savoir intellectuel qui touche des milieux très larges : des millions d’élèves face à leur manuel, de téléspectateurs choisissant leur programme, de lecteurs de revues populaires, de touristes visitant un château ou une cathédrale. Bien sûr, c’est d’abord à eux que je devrais m’adresser, pour parler un peu avec eux de tous les pièges du discours historique. Mais ce n’est guère qu’un voeu pieux, tant est rigide l’enfermement des intellectuels dans notre société (mis à part ceux qui plaisent aux puissants de la presse ou de la télé). Les portes invisibles de nos universités sont aussi hermétiquement fermées que celles des usines, des grands ensembles ou des blocs hospitaliers.

Le passé est à la fois un enjeu, des luttes et un élément constitutif du rapport des forces politiques. Pourtant, au sein du “mouvement” au sens américain du terme, c’est à dire de tous ceux qui luttent à leur manière contre le système, qu’ils soient militants “organisés” ou francs tireurs, on ne se soucie pas toujours des pièges du discours historique dominant. On chante “du passé, faisons table rase !”, mais on accepte trop facilement les fausses évidences du savoir historique, le découpage chronologique par tranches, le goût du récit au passé, l’autorité de l’imprimé, la dissociation, des documents et des problèmes, ou l’utilisation non critique des travaux des spécialistes. J’es¬père encourager ceux qui participent à toutes ces luttes, ouvriers ou écologistes, femmes ou Occitans, à rompre avec ces automatismes du savoir historique dominant. C’est à eux de construire eux mêmes leur rap¬port au passé, sur la base bien sûr des acquis communs, mais tout au: tant en s’appuyant sur leur expé¬rience propre et leurs besoins propres, leur passé formant un des ancrages de leur ‘réflexion fonda¬mentale. Renverser le rapport hiérarchique entre passé et présent, entre spécialistes et non spécialistes de l’histoire, pour savoir de quelle histoire a besoin aujourd’hui la lutte révolutionnaire!”

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