Un dossier Pierre Pachet dans “Les moments litteraires”. Son dernier ouvrage “Devant ma mère” dans “La Quinzaine” par Laurent Margantin

La revue en ligne les moments littéraires la revue de l’écrit intime (http://perso.orange.fr/les.moments.litteraires/) consacre à Pierre Pachet qui a signé en quarante ans dans la Quinzaine littéraire plus de 400 articles, un dossier dans son numéro 18.

Nous reprenons la présentation des “Moments littéraires”:

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`Pour les amateurs de journaux intimes, Pierre Pachet est l’auteur d’une remarquable étude Les baromètres de l’âme. Naissance du journal intime. Un autre de ses livres a réjoui les lecteurs de récits autobiographiques, un livre au titre révélant une cassure sémantique et à la démarche singulière : Autobiographie de mon père. Dans ce livre, Pierre Pachet raconte, à la première personne du singulier, l’histoire de son père. C’est l’occasion de donner à son père la possibilité de parler comme il ne l’avait jamais fait. Comme souvent, l’auteur prend la place d’un autre pour comprendre ce qui se passe en lui.
Né en 1937 de parents juifs d’origine russe, Pierre Pachet est écrivain, traducteur et critique littéraire. Il a enseigné la philosophie grecque et la littérature française à l’Université de Clermont-Ferrand et de Paris-VII ainsi que dans différentes universités étrangères.
Le dossier que nous lui consacrons débute par un portait réalisé par sa fille Yaël Pachet, écrivain (On est bien, on a peur, Mes établissements, Point de vue d’un lièvre mort) et choriste à l’Opéra de Nantes. Il se poursuit par un entretien que l’auteur a accordé à la revue et une chronique d’Anne Coudreuse. Enfin, Pierre Pachet nous livre des notes prises de 2003 à 2006 au chevet de sa mère qui vit dans une institution spécialisée de soins pour grands vieillards. Elles ont servi de matériaux à son dernier livre Devant ma mère (Gallimard, 2007). Pierre Pachet indique que ces notes restituent « la perplexité ressentie devant le spectacle de cette pensée qui se défait, qui se trouve peu à peu dépossédée des instruments ou des savoirs avec lesquels nous appréhendons le monde, l’organisons, tentons d’y trouver une place pour nous-même ».

Perdre langue

Quoi de plus terrible pour un écrivain (mais pour tout être humain en fin de compte) que d’affronter la perte du langage chez un être cher ? C’est ce qu’a vécu Pierre Pachet auprès de sa mère, dans un face à face angoissant à travers lequel on redécouvre, au milieu des décombres, ce qu’il appelle ” l’humanité du langage “.

par Laurent Margantin

Pierre Pachet
Devant ma mère

Stock éd., 174 p., 16 euros

Pendant quelques années, un homme assiste à la dégradation neurologique d’une femme autrefois capable de cacher ses émotions et ses peurs, et qui, peu à peu, perd tout contact avec le réel pour être engloutie par son monde intérieur. Sont ainsi décrites, de manière à la fois clinique et critique, les différentes étapes d’un processus de décomposition de soi, d’une personnalité, d’une histoire personnelle, et même d’un visage.

On relève d’abord l’absence aux autres, à la parole des autres. À la place, c’est une langue libérée des contingences extérieures qui se développe, une langue de la solitude. La très vieille femme – elle sera centenaire – est parcourue par un flux continu de mots, à l’écoute de ce que l’auteur appelle sa ” radio intérieure “, laquelle diffuse des histoires apparemment lointaines, et qui sont en fait les siennes, dont celle d’un jeune homme en Lituanie, soudainement interrompue. Le fils essaye de la ramener à la surface : ” Tu sais, tu m’as déjà raconté cette histoire, autrefois : c’est l’histoire de ton frère. Et si tu ne connais pas la suite, c’est parce que tu n’y étais pas ; tu ne connais que ce que ton frère t’en a raconté “. Cette voix étrangère n’est pas la sienne, elle la reçoit comme une parole inconnue – en russe, langue de sa jeunesse – et il s’avère qu’elle conduit la vieille dame à vivre dans un monde séparé des autres, puisque cette voix n’est plus générée par un commerce avec ses proches qu’elle a cessé d’entendre et même de voir. Le fait même qu’elle recoure au russe constitue une régression, en ce qu’elle se sert d’une langue qu’elle n’a plus enrichi depuis longtemps. Presque une langue morte en somme, qu’un vivant susurre au seuil de la disparition.

Le récit est motivé par un ” intérêt presque scientifique “, mais surtout par le désir toujours patent de retrouver, au milieu de cet évanouissement, cette mère d’autrefois, toujours présente dans la mémoire du fils. Mais est-ce encore possible si la communication est définitivement interrompue, ou semble du moins l’être ? Pachet explore ainsi page après page – dans une écoute attentive, d’abord au domicile de sa mère, ensuite dans la chambre d’hôpital où elle a dû être internée – ” ce qui reste de langage “, phrases hachées et incomplètes, sans cohérence apparente, désordonnées, à la recherche d’un sens qui surgirait, dans l’attente d’une éclaircie où un lien se rétablirait entre elle et lui. Lui qu’elle ne reconnaît plus comme son fils, mais au mieux comme l’un de ses fils, au pire comme son frère, son père ou même son mari décédé.

Pachet réfléchit sur la ” dissidence ” dans laquelle nous vivons tous, pris que nous sommes par un dialogue intérieur incessant (même dans le sommeil), dialogue qui, s’il n’est pas activé et nourri par un apport extérieur, peut finir par se couper de tout et de tous, et devenir cette langue de la solitude dont la vieille femme est la prisonnière. La question est posée de savoir si une personne ainsi séparée du dialogue avec les autres est encore un être humain à part entière. Sont notés puis analysés les mille signes qui semblent renvoyer le proche à l’inconnu, dans une espèce d’animalité qui pourrait autoriser le visiteur possesseur, lui, de ses mots et de sa mémoire à ne plus venir ” perdre son temps ” auprès d’une femme incapable de lui répondre. Et pourtant… Les pages les plus fortes de Devant ma mère sont celles où, soudain, un dialogue – même ténu, même bref – s’établit, au milieu du désastre. Il est alors question de rire et d’humour, déclenchés par le visiteur, devenu alors l’ultime dépositaire de l’humanité de sa mère, hors d’elle-même. En lisant cela, on pense à ses maisons désertées par un vivant enterré, peut-être trop vite enterré, et dont de nombreux objets et traces nous disent qu’il vit encore en nous, dans notre regard et notre pensée. C’est alors une forme de respect religieux qu’on développe, dans l’absence de l’autre, auprès des quelques reliques que sont des mots laissés derrière soi, comme des échos d’une vie disparue.

EXTRAIT :

En réalité à nouveau j’ai tort de désespérer, de croire que c’est fini.

Voici qu’aujourd’hui (27 avril 2006), comme je vais la voir et m’apprêtais à me tenir coi patiemment près de son lit, elle a les yeux fermés, trop de lumière me dis-je à tout hasard et je baisse le store à demi, en effet elle entrouvre les yeux. Je lui parle, elle ne réagit pas, mais voici qu’une phrase russe insensée sort de sa bouche, et je me résigne.

Alors une aide-soignante d’origine roumaine entre, énergique et active, portant les petits pots du goûter, et me propose de les faire manger à ma mère, à la cuiller. Mais d’ abord elle entreprend de la stimuler. Elle se penche vers elle, écarte les cheveux de son oreille droite, et lui parle – en français – directement dans le conduit auditif, et assez fort. Bonjour madame Pachet ! – Bonjour.

Tiens ! elle réagit, et en français. Puis : Vous voulez manger ? Pas de réponse. Il faut manger, insiste-t-elle. Et, me désignant : Vous le reconnaissez ? Ma mère ne réagit pas. Mais l’aide-soignante insiste, me demande mon nom, s’adresse à ma mère dans l’oreille : Vous le reconnaissez ? C’est Pierre. – Pierre Pachet, dit alors distinctement ma mère.

Une fois la Roumaine sortie de la chambre, reprenant courage, je m’emploie à poursuivre l’entretien, et j’obtiens en effet des réactions assez appropriées à mes paroles, même si ce sont des réactions un peu automatiques.

Mais voici que sa parole s’émancipe de ce cadre conventionnel.

De façon un peu forcée, je m’essaie à rire en lui disant une banalité. Ce rire, elle le reprend, elle en subit la contagion. Comme un bébé, elle me renvoie mon rire, le fait sien. Bouffée de bonheur entre nous. Je lui ai imposé ce rire (que je m’étais imposé), elle me le rend avec une sorte de gratitude, et ce faisant elle se l’approprie. Je n’avais jamais éprouvé autant que devant cette femme qui est près de sortir de la vie combien le rire – qui précède historiquement le langage dans le développement visible de l’enfant – est porteur de langage, est l’un des fondements du langage. Le rire partagé – et le rire est sans doute essentiellement partage, même le rire dément d’un solitaire – m’apparaît subitement comme ce qui rend pensable de se comprendre : se comprendre soi-même, comprendre quelqu’un d’autre.

“Destins de Stars”. Drames et Paillettes 7 11 07

Evocations et Hommages

Les Obsédés Textuels ®
vous donnent rendez-vous

le mercredi 07 novembre à 20h00
à l’hôtel Lenox Montparnasse
15 rue Delambre 75014
entrée libre
consommation de rigueur

pour une rencontre littéraire consacrée à :

“Destins de Stars”
Drames et Paillettes

avec la participation de :

Jean-Yves REUZEAU : Janis Joplin
Folio biographies

Valérie LEHOUX : Barbara. Portrait en Clair-Obscur
Fayard/Chorus

Jean-Noël COGHE : Jimmy The Kid. James Dean Secret
Hugo doc

Consultez le programme détaillé

et le compte rendu de “Récits de Voyages” sur :

lesobsedestextuels.com

le Prix de Poésie Orpheus

Orpheus
Revue Internationale de Poésie

Directeur : Quentin Desclaux

quentindesclaux@voilà.fr

Perros-Guirec, le 21 octobre 2007

Nous vous remercions de bien vouloir porter à la connaissance de vos
lecteurs le communiqué suivant :

COMMUNIQUE DE PRESSE

La revue Orpheus vient de décerner
le Prix de Poésie Orpheus à un recueil de poèmes inédits.

ELOGES & DEDICACES
de André-Laurent Mathécade

Cet ouvrage paraîtra le 15 novembre 2007 aux Editions Anagrammes :
www.editions-anagrammes.com

Une journée hommage à Jean Chesneaux le 10 11 07

Une journée hommage à Jean CHESNEAUX aura lieu le
samedi 10 novembre 2007 de 14h à 18h
à l’Université Pierre et Marie Curie
dans l’amphi Farabeuf
Site des Cordeliers
15 rue de l’école de médecine, 75006 Paris
métro Odéon

Ce sera l’occasion d’évoquer ses idées, son action et entendre les témoignages de
quelques « alliés substantiels » (René Char) qui ont partagé ses divers engagements et
sujets d’intérêt dont
- la Chine
avec Marianne Bastid-Bruguière, membre de l’Institut, sinologue,
- le Pacifique
avec Alain Bensa, directeur de recherche au CNRS, anthropologue,
- l’Histoire
avec François Dosse, professeur à l’Université de Créteil, historien,
- la Société Civile
avec Stéphane Hessel, ambassadeur de France,
- l’Écologie
avec Gert Leipold, directeur exécutif de Greenpeace International,
- l’Engagement
avec Jean-Marc Levy-Leblond, professeur émérite à l’université de Nice,
physicien et essayiste,
- la Modernité
avec Philippe Merlant, rédacteur en chef de la revue « Transversales »,
- la Chronique Littéraire
avec Maurice Nadeau, éditeur, écrivain et critique littéraire, rédacteur en
chef de la revue « La Quinzaine Littéraire »,
- l’Université
avec Michelle Perrot, professeur émérite à l’Université Paris VII, historienne,
- le Temps
avec Jean-Marc Ramos, maître de conférences en sociologie à l’Université
de Montpellier III, rédacteur de la revue « Temporalités »,
- Jules Verne
avec Christian Robin, directeur de la bibliothèque Verne aux éditions du
Cherche-Midi,
et avec aussi
- Geneviève Azam, professeur d’économie à l’Université de Toulouse II, membre
du Conseil d’Administration d’ATTAC
- Jean-Pierre Pagé, président du cercle Condorcet de Paris,
La journée sera animée par Thierry Paquot, professeur de philosophie à l’Université
Paris XII et éditeur de la revue « Urbanisme ».

Déroulement
13h45 – 14h : Accueil
14h – 15h45 : Témoignages
15h45 – 16h15 : Pause
16h30 – 18h : Témoignages
18h : Le verre de l’amitié

Il est indispensable de bien vouloir confirmer votre présence auprès de :
Jean-Marie Chesneaux, 47 rue esquirol, 75013 Paris, tél : 01 44 23 84 57,
jean-marie.chesneaux@upmc.fr
ou de
Mady Mantelin, 8 bd de l’hôpital, 75005 Paris, 01 43 37 27 34, mady.theatre@free.fr

Doris Lessing (Prix Nobel 2007) se racontait ainsi en 1995

Née en 1919 de parents qui ont été ” détruits par la guerre ” (son père a perdu une jambe, sa mère n’a jamais retrouvé son équilibre psychique) et qui ont fui jusqu’en Rhodésie l’Europe-cimetière et ses millions de morts, Doris Lessing se compte lucidement parmi les Enfants de la violence — ce titre de sa trilogie majeure n’a rien d’un effet littéraire. Jean Chesneaux qui vient de nous quitter avait chroniqué en avril 1995 Dans ma peau un récit autobiographique captivant.

Par Jean Chesneaux

Doris Lessing
Dans ma peau
trad. de l’anglais par Anne Rabinovitch
Albin Michel

Elle a grandi en broussarde qui cherche sa voie, entre le silence des Noirs ” qui font partie du décor ” et la vie cachée des kopje (tertres arides) et des vlei (avallées humides). Elle a été pensionnaire dans un couvent de nonnes westphaliennes, bonne d’enfants, secrétaire au centre téléphonique local, épouse consciencieuse du petit fonctionnaire Frank Wisdom (un nom qui ne s’invente pas…).

Elle est entrée en communisme, un peu comme un rite de passage dans le monde des adultes. En 1942, il est vrai, c’était le soutien à l’allié soviétique qui comptait pour Martha Quest-Doris Tayler, le défi à la bonne société de Salisbury, la camaraderie avec les aviateurs de la base voisine. Bref le Zeitgeist, dit-elle à cinquante ans de distance faute de meilleure explication. Ces jeunes communistes n’étaient ils donc que des ” enfants privilégiés “, mus surtout par ” le plaisir de faire un pied-de-nez à l’autorité ” !

Elle s’est surtout découverte femme. Bien avant que le Carnet d’Or devienne un texte majeur de la protestation féministe, elle a pris la mesure ambiguë de sa féminité, entre la joie de contempler ses jambes, l’amertume des interdits sociaux, l’épanouissement sexuel.

Avec la brousse, le communisme, la féminité tiendrait-on les trois axes fondateurs de cette autobiographie à la fois narrative à première lecture, et réflexive sinon théorisante (pourquoi raconter sa vie se demande inlassablement Doris Lessing) ! Oui, si l’on considère que l’Afrique est entrée en elle à jamais, qu’elle n’a jamais perdu le besoin impérieux des analyses politiques, qu’elle est devenue une des grandes figures de la littérature mondiale. Et pourtant !… c’est plutôt sur le mode de la rupture qu’elle a mené cette même vie. Scolarité inachevée, désertion précoce du nid familial certes minable, abandon ” à la Rousseau ” des deux enfants Wisdom, rupture (difficile) avec le communisme, départ d’Afrique pour Londres. A chaque fois, ” Le Tigre ” (elle aime à se désigner ainsi) bondit dans une nouvelle direction dès qu’il se sent piégé.

Autres sauts de tigre, ceux qui relient presque à chaque chapitre les souvenirs du passé et les soucis du présent. De son temps, note Doris Lessing, les femmes n’étaient pas ” libérées ” mais elles allaient partout sans problème — chose impensable aujourd’hui à Harare (ex-Salisbury) comme à Londres… Et pourquoi, se demande-t-elle, la ” WW-II ” n’avait-elle alors été perçue que dans ses développements militaires, ses fronts, sa logistique, alors qu’à distance nous y voyons surtout l’ouverture génocidaire des remontées de barbarie qui ont nom Vietnam, Rwanda, Somalie, Croatie.

Bien naturellement, le lecteur cherche ici des pistes, des clés pouvant éclairer la genèse des œuvres. On est comblé, mais au point d’être un peu déçu. Fallait-il, presque mécaniquement, nous donner les correspondances entre tel épisode de la vie de l’auteur, et telle de ses nouvelles, tel épisode de ses romans ! Cet indexage au premier degré ne va pas loin. Encore que… Car si on apprend tout des origines de son cycle africain, on s’interroge en vain sur un texte comme Le Cinquième enfant et son indicible sauvagerie. On doit se contenter de l’aveu furtif que vers dix ans, Doris avait atteint ” le sommet de la méchanceté enfantine “…

Dans ma peau est un grand livre de Doris Lessing, littérairement et humainement. Le récit de son voyage à travers la Russie des Soviets en 1924, depuis Téhéran où son père avait vainement tenté fortune dans la banque, est une page d’anthologie. De même que les chapitres où apparaît enfin Gottfried Lessing, le marxiste allemand qui fut peut-être le seul et véritable ” homme de sa vie “. D’instinct, elle trouve le trait juste, la formule forte. Tout l’échec de ses parents tient dans cette malle d’effets ” habillés ” qu’ils n’ouvrirent jamais tant leur vie en Rhodésie était besogneuse. Toute la rigueur de son départ d’Afrique tient dans cet appel à ” la reconstruction intérieure que la plupart d’entre nous doivent réaliser au moins un fois dans leur vie “.

Ceux qui ont gardé le souvenir du passage de Doris Lessing ” chez ” Bernard Pivot il y a quelques années, alors qu’Apostrophes était au sommet de son succès, ceux qui ont perçu l’abîme d’incompréhension alors manifesté entre la frivolité badine du présentateur et la dignité discrète de la visiteuse, retrouveront ici la même impression. Doris Lessing est quelqu’un qui continue à donner un sens à des mots qui l’ont perdu aux yeux de beaucoup : le non-conformisme et la médiocrité, la chaleur des moments singuliers et la force des exigences morales, le refus et l’engagement. Quelqu’un qui prend au sérieux la vie, les humains.

Doris Lessing. Dans ma peau. trad. de l’anglais par Anne Rabinovitch. Albin Michel éd., 487 p., 150 F.

La Quinzaine Littéraire a aussi chroniqué les ouvrages de Doris Lessing traduits en français suivants que vous pouvez trouver en archives sur le site de recherche
Abonnement
75 euros , tarifs pour étudiants et abonnés à la revue : 40 euros, contact : ql@quinzaine-litteraire.net

Le Carnet d’or 1976
Les Enfants de la violence 1978
Nouvelles africaines 1980
La Cité promise. Les Enfants de la violence, t. 3 1981
Shikasta 1981
L’été avant la nuit 1981
Les Mémoires d’une survivante 1982
Mariages entre les zones trois, quatre et cinq 1983
Le Cinquième enfant 1990
Rire d’Afrique, voyage au Zimbabwé 1994
Dans ma peau 1995
La Marche dans l’ombre : 1949 – 1962 (Walking in the shade) 1998
Le monde de Ben (Ben in the world) 2000

In Situ! n°6 est en ligne

Chers amis, lectrices et contacts,

In Situ! n°6 vous attend au tournant avec de l’art contemporain sous toutes ses formes : textes, vidéos, audios, peintures, photos, etc.
La preuve, encore une fois, qu’ Internet est un support merveilleux, du moment que l’on a quelque chose à dire.
Bonne lecture, bonne écoute, bonne vidéo
Insituesquement !,
Nunzio d’Annibale

P. S : La vidéo sur Cronenberg prend 4, 30 min. de téléchargement, patience, elle le mérite.

Notre revue en ligne: http://www.insiturevue.com/
Adresse postale: In Situ! 189 rue du Temple, 75003 PAris
Tel. 0662813884/0142740135

La Quinzaine littéraire est de nouveau en deuil

Le 9 septembre 2007, nous avons appris, par sa sœur, le suicide d’Anne Thébaud. Elle avait quarante et un ans.

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Anne Thébaud par Louis Monier

Anne collaborait à La Quinzaine depuis les années quatre-vingt-dix. Elle fit rapidement partie de notre comité de rédaction. Nos lecteurs appréciaient ses articles, lucides et sensibles.
Elle souffrait depuis quelques mois d’une crise de dépression qui nécessita plusieurs hospitalisations. Elle assista le 29 août à notre comité, prit deux ouvrages pour en faire la recension, nous la pensions guérie.
Elle avait publié en 2001 Reliquaire que nous avions caractérisé comme ” inclassable, insolite, monstrueux ” et à propos duquel nous avions retrouvé dans nos notes d’édition : ” Un vade mecum pour le lecteur pris du désir insensé de se sentir vivant. Peu de chances de succès. En avertir l’auteur “. Prévision réalisée : au 31 août 2007, 232 exemplaires vendus depuis la parution.
Ouvrant au hasard Reliquaire : ” “Jetez-vous dans l’écriture à corps perdu !” lui ordonne l’ogre bienveillant. Elle obéit, lâche prise, écrit comme on s’enfonce dans la mer, lentement, inexorablement, un pied devant l’autre, le corps plombé “. (p. 59)
Ce 9 septembre Anne s’est jetée dans la Seine, son sac à dos lesté de trois pavés. Il est difficile à ” l’ogre bienveillant ” de ne pas se sentir coupable.

MAURICE NADEAU

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Fixer le noir
par Anne Thébaud



Anne Thébaud s’est donnée la mort le 9 septembre. ? Elle nous avait remis il y a quelques mois un nouveau manuscrit, ouvrage qui devait succéder à Reliquaire (2001). ? Nous en donnons les premières pages.

Les fêtes de fin d’année sont passées. Des nappes de brume stagnent au-dessus du fleuve, on dirait des voiles de mariée que l’hiver a piétinés. Le temps file entre les doigts ou stagne en mare d’huile. Rares sont les occasions où il se montre prodigue, montgolfière gonflée à bloc qui s’élève dans les airs. Sans cesse elle se déçoit. Comment trouver la joie, la voie qui permette de vivre sans mentir, sans trahir celle d’autrefois ? Les lézardes du temps, elle les mesure à une amertume récente, encore ténue. Promesses non tenues, amitiés défaites, amours effilochées, ravaudées, sa mémoire les épingle avec la méticulosité maniaque d’un collectionneur de papillons. Ses rêves toujours répètent la première fois. Elle décompte les jours et les heures, croise les doigts, conjure les contretemps en égrenant des formules magiques de petite fille en mal de miracle. Elle s’applique à couvrir la trame de points sages. L’ennui passe en revue les jours serrés tels les soldats de plomb sous vitrine. À chaque fois qu’elle entame une nouvelle tapisserie, le cœur défaille. Car il en faut du courage pour envisager avec sang-froid tout ce temps à venir, dans l’inutile et futile travail d’aiguille qui trompe le désir en mal de devenir. Les promeneurs vont et viennent, des pastilles de couleur dansent entre les branches. Des conversations taquinent le temps, la braise d’une cigarette rougeoie. Le soir tombe, une fleur perd ses pétales. La vie est là. Le cœur s’abandonne à la présence qui palpite avant que la fatigue ne retire l’échelle. Devant l’immense plage vierge, elle suspend son pas, sent dans son dos un gros chien noir tapi dans l’ombre prêt, à la première défaillance, à bondir sur sa proie. Elle se tient à distance, sur le qui-vive. Le spectre passe son chemin. L’entame de la lumière est abrupte et franche comme une blessure ouverte. La soirée diffuse une douceur de buvard propice à la mélancolie. Le brouillard tombe sur le canal. Le corps pèse comme un sarcophage. Sur la table de nuit, une pile de livres, une carafe d’eau et une plaquette de somnifères. Tous les soirs, elle avale ses petites pilules pour dormir. Elle se roule en boule, déjà lasse du voyage. Des cernes lui endeuillent le visage. Du fond du précipice, ses souvenirs lancent des borborygmes, ses rêves décrivent des obsessions circulaires pareilles aux roues des fêtes foraines où prise de vertige, elle se raidit. Elle s’imagine ailleurs, dans un monde où le désir s’alimenterait de lui-même sans craindre les eaux croupies de l’habitude et la saveur saumâtre qui entame chaque trouvaille. Ce qui lui donne l’air si las, c’est la vie et ses aléas. Elle ne sait comment combattre le mal qui l’accapare. Elle rêve de poser sa tête contre l’épaule d’un ami ou de coller son oreille au coquillage qui réinvente la berceuse des origines. Elle se fatigue vite et grince des dents. Quand elle enrage, son corps se détraque. Elle se rue dans le premier café venu, livide se dirige vers les toilettes sans passer commande. C’est la grande vidange du ressentiment. À corps et à cri, elle réclame des raisons de vivre. Elle n’a pas demandé à naître. Elle contemple l’amas chaotique de ses apprentissages, se demande sur quel chaland charger reliques et souvenirs, pertes et profits accumulés sans distinction de genre. Elle aime le feu et la glace, les pluriels contradictoires, vire de bord sans prévenir. Le temps découvre ses récifs. Elle boit la tasse, dérape, vit en automate. C’est la débandade d’un esprit qui se rêve libre et sans limites. Le ciel est gris, la boîte aux let-tres vide. L’esprit mouline, le cœur chavire, promène sa lampe au-dessus du puits où gisent les débris. Il est tellement facile de se poser en victime, de cracher sur la vie. Elle dit rarement merci, laisse l’ennui anéantir le rêve fraternel. Le temps s’enténèbre, il n’est nulle part où aller. Elle trouve toujours un prétexte pour se distraire, a plus d’un tour dans son sac pour remettre à plus tard. On la croit tenace. C’est mal connaître son tempérament velléitaire. L’effort l’effraie. Par tous les moyens, elle fuit l’épreuve du feu, tout plutôt que d’affronter le blanc de la page. Elle s’épuise à simplement survivre, achète des livres qu’elle empile sans trouver la force de les ouvrir. Dans la lumière blafarde elle va son chemin, cherche un signe qui allège son fardeau, une trouée dans le cachot où l’angoisse la tient prisonnière. Elle dérive dans la ville, déniche des curiosités sans valeur dont elle s’entiche. Sa détresse ferait sourire ceux qui se sont arrangés avec la réalité, bricolé un bonheur de fortune sans exiger que les rêves tiennent leurs promesses. Chacun a mis de l’eau dans son vin. Elle reprend son chemin de pèlerin sans foi, dans le labyrinthe du désarroi espère croiser son sauveur. Elle guette la connaissance qui marie les contraires, amalgame les genres et les _espèces, confond le masculin et le féminin, l’homme et la bête. Cette façon qu’elle a de tout mêler sans discernement. L’émoi toujours la ramène à la confusion, au grand transbordement de l’ancêtre dans ses bras. Elle reconnaît ses frères dans les simples d’esprit à l’œil vague, qui se réveillent la nuit, en nage. Comme eux, elle se tord les mains, poursuit d’impossibles chimères qui crèvent en migraines. Elle s’arc-boute, conteste les figures tutélaires. Il lui plaît de croire que son père en secret l’approuvait. Pour se prouver qu’elle existe, elle résiste, va à l’encontre de son penchant craintif. Tel le poseur de mines, elle jubile à proportion du chaos qu’elle favorise. Les ruines seules la réjouissent. Elle rue dans les brancards mais finira le ventre gonflé par les eaux de la Seine, méduse collée au couvercle du ciel. À moins qu’elle ne moisisse dans un asile, les seins fanés, l’esprit congestionné par le désarroi. Ces manies qu’elle a d’animal qui se traque. De l’espérance, il ne reste que le trognon. Elle a les yeux qui s’éteignent à force de fixer le noir. L’eau froide dont elle s’asperge lui coupe le souffle, lui rougit les yeux sans tarir les larmes. Elle se déteste de tant se décevoir, voudrait consentir à la vie ordinaire mais son poing toujours se crispe. Si elle disparaissait, on s’en apercevrait à peine tel un cierge soufflé par un courant d’air.

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