Doris Lessing (Prix Nobel 2007) se racontait ainsi en 1995
Née en 1919 de parents qui ont été ” détruits par la guerre ” (son père a perdu une jambe, sa mère n’a jamais retrouvé son équilibre psychique) et qui ont fui jusqu’en Rhodésie l’Europe-cimetière et ses millions de morts, Doris Lessing se compte lucidement parmi les Enfants de la violence — ce titre de sa trilogie majeure n’a rien d’un effet littéraire. Jean Chesneaux qui vient de nous quitter avait chroniqué en avril 1995 Dans ma peau un récit autobiographique captivant.
Par Jean Chesneaux
Doris Lessing
Dans ma peau
trad. de l’anglais par Anne Rabinovitch
Albin Michel
Elle a grandi en broussarde qui cherche sa voie, entre le silence des Noirs ” qui font partie du décor ” et la vie cachée des kopje (tertres arides) et des vlei (avallées humides). Elle a été pensionnaire dans un couvent de nonnes westphaliennes, bonne d’enfants, secrétaire au centre téléphonique local, épouse consciencieuse du petit fonctionnaire Frank Wisdom (un nom qui ne s’invente pas…).
Elle est entrée en communisme, un peu comme un rite de passage dans le monde des adultes. En 1942, il est vrai, c’était le soutien à l’allié soviétique qui comptait pour Martha Quest-Doris Tayler, le défi à la bonne société de Salisbury, la camaraderie avec les aviateurs de la base voisine. Bref le Zeitgeist, dit-elle à cinquante ans de distance faute de meilleure explication. Ces jeunes communistes n’étaient ils donc que des ” enfants privilégiés “, mus surtout par ” le plaisir de faire un pied-de-nez à l’autorité ” !
Elle s’est surtout découverte femme. Bien avant que le Carnet d’Or devienne un texte majeur de la protestation féministe, elle a pris la mesure ambiguë de sa féminité, entre la joie de contempler ses jambes, l’amertume des interdits sociaux, l’épanouissement sexuel.
Avec la brousse, le communisme, la féminité tiendrait-on les trois axes fondateurs de cette autobiographie à la fois narrative à première lecture, et réflexive sinon théorisante (pourquoi raconter sa vie se demande inlassablement Doris Lessing) ! Oui, si l’on considère que l’Afrique est entrée en elle à jamais, qu’elle n’a jamais perdu le besoin impérieux des analyses politiques, qu’elle est devenue une des grandes figures de la littérature mondiale. Et pourtant !… c’est plutôt sur le mode de la rupture qu’elle a mené cette même vie. Scolarité inachevée, désertion précoce du nid familial certes minable, abandon ” à la Rousseau ” des deux enfants Wisdom, rupture (difficile) avec le communisme, départ d’Afrique pour Londres. A chaque fois, ” Le Tigre ” (elle aime à se désigner ainsi) bondit dans une nouvelle direction dès qu’il se sent piégé.
Autres sauts de tigre, ceux qui relient presque à chaque chapitre les souvenirs du passé et les soucis du présent. De son temps, note Doris Lessing, les femmes n’étaient pas ” libérées ” mais elles allaient partout sans problème — chose impensable aujourd’hui à Harare (ex-Salisbury) comme à Londres… Et pourquoi, se demande-t-elle, la ” WW-II ” n’avait-elle alors été perçue que dans ses développements militaires, ses fronts, sa logistique, alors qu’à distance nous y voyons surtout l’ouverture génocidaire des remontées de barbarie qui ont nom Vietnam, Rwanda, Somalie, Croatie.
Bien naturellement, le lecteur cherche ici des pistes, des clés pouvant éclairer la genèse des œuvres. On est comblé, mais au point d’être un peu déçu. Fallait-il, presque mécaniquement, nous donner les correspondances entre tel épisode de la vie de l’auteur, et telle de ses nouvelles, tel épisode de ses romans ! Cet indexage au premier degré ne va pas loin. Encore que… Car si on apprend tout des origines de son cycle africain, on s’interroge en vain sur un texte comme Le Cinquième enfant et son indicible sauvagerie. On doit se contenter de l’aveu furtif que vers dix ans, Doris avait atteint ” le sommet de la méchanceté enfantine “…
Dans ma peau est un grand livre de Doris Lessing, littérairement et humainement. Le récit de son voyage à travers la Russie des Soviets en 1924, depuis Téhéran où son père avait vainement tenté fortune dans la banque, est une page d’anthologie. De même que les chapitres où apparaît enfin Gottfried Lessing, le marxiste allemand qui fut peut-être le seul et véritable ” homme de sa vie “. D’instinct, elle trouve le trait juste, la formule forte. Tout l’échec de ses parents tient dans cette malle d’effets ” habillés ” qu’ils n’ouvrirent jamais tant leur vie en Rhodésie était besogneuse. Toute la rigueur de son départ d’Afrique tient dans cet appel à ” la reconstruction intérieure que la plupart d’entre nous doivent réaliser au moins un fois dans leur vie “.
Ceux qui ont gardé le souvenir du passage de Doris Lessing ” chez ” Bernard Pivot il y a quelques années, alors qu’Apostrophes était au sommet de son succès, ceux qui ont perçu l’abîme d’incompréhension alors manifesté entre la frivolité badine du présentateur et la dignité discrète de la visiteuse, retrouveront ici la même impression. Doris Lessing est quelqu’un qui continue à donner un sens à des mots qui l’ont perdu aux yeux de beaucoup : le non-conformisme et la médiocrité, la chaleur des moments singuliers et la force des exigences morales, le refus et l’engagement. Quelqu’un qui prend au sérieux la vie, les humains.
Doris Lessing. Dans ma peau. trad. de l’anglais par Anne Rabinovitch. Albin Michel éd., 487 p., 150 F.
La Quinzaine Littéraire a aussi chroniqué les ouvrages de Doris Lessing traduits en français suivants que vous pouvez trouver en archives sur le site de recherche
Abonnement 75 euros , tarifs pour étudiants et abonnés à la revue : 40 euros, contact : ql@quinzaine-litteraire.net
Le Carnet d’or 1976
Les Enfants de la violence 1978
Nouvelles africaines 1980
La Cité promise. Les Enfants de la violence, t. 3 1981
Shikasta 1981
L’été avant la nuit 1981
Les Mémoires d’une survivante 1982
Mariages entre les zones trois, quatre et cinq 1983
Le Cinquième enfant 1990
Rire d’Afrique, voyage au Zimbabwé 1994
Dans ma peau 1995
La Marche dans l’ombre : 1949 - 1962 (Walking in the shade) 1998
Le monde de Ben (Ben in the world) 2000