La Quinzaine littéraire est de nouveau en deuil

Le 9 septembre 2007, nous avons appris, par sa sœur, le suicide d’Anne Thébaud. Elle avait quarante et un ans.

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Anne Thébaud par Louis Monier

Anne collaborait à La Quinzaine depuis les années quatre-vingt-dix. Elle fit rapidement partie de notre comité de rédaction. Nos lecteurs appréciaient ses articles, lucides et sensibles.
Elle souffrait depuis quelques mois d’une crise de dépression qui nécessita plusieurs hospitalisations. Elle assista le 29 août à notre comité, prit deux ouvrages pour en faire la recension, nous la pensions guérie.
Elle avait publié en 2001 Reliquaire que nous avions caractérisé comme ” inclassable, insolite, monstrueux ” et à propos duquel nous avions retrouvé dans nos notes d’édition : ” Un vade mecum pour le lecteur pris du désir insensé de se sentir vivant. Peu de chances de succès. En avertir l’auteur “. Prévision réalisée : au 31 août 2007, 232 exemplaires vendus depuis la parution.
Ouvrant au hasard Reliquaire : ” “Jetez-vous dans l’écriture à corps perdu !” lui ordonne l’ogre bienveillant. Elle obéit, lâche prise, écrit comme on s’enfonce dans la mer, lentement, inexorablement, un pied devant l’autre, le corps plombé “. (p. 59)
Ce 9 septembre Anne s’est jetée dans la Seine, son sac à dos lesté de trois pavés. Il est difficile à ” l’ogre bienveillant ” de ne pas se sentir coupable.

MAURICE NADEAU

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Fixer le noir
par Anne Thébaud



Anne Thébaud s’est donnée la mort le 9 septembre. ? Elle nous avait remis il y a quelques mois un nouveau manuscrit, ouvrage qui devait succéder à Reliquaire (2001). ? Nous en donnons les premières pages.

Les fêtes de fin d’année sont passées. Des nappes de brume stagnent au-dessus du fleuve, on dirait des voiles de mariée que l’hiver a piétinés. Le temps file entre les doigts ou stagne en mare d’huile. Rares sont les occasions où il se montre prodigue, montgolfière gonflée à bloc qui s’élève dans les airs. Sans cesse elle se déçoit. Comment trouver la joie, la voie qui permette de vivre sans mentir, sans trahir celle d’autrefois ? Les lézardes du temps, elle les mesure à une amertume récente, encore ténue. Promesses non tenues, amitiés défaites, amours effilochées, ravaudées, sa mémoire les épingle avec la méticulosité maniaque d’un collectionneur de papillons. Ses rêves toujours répètent la première fois. Elle décompte les jours et les heures, croise les doigts, conjure les contretemps en égrenant des formules magiques de petite fille en mal de miracle. Elle s’applique à couvrir la trame de points sages. L’ennui passe en revue les jours serrés tels les soldats de plomb sous vitrine. À chaque fois qu’elle entame une nouvelle tapisserie, le cœur défaille. Car il en faut du courage pour envisager avec sang-froid tout ce temps à venir, dans l’inutile et futile travail d’aiguille qui trompe le désir en mal de devenir. Les promeneurs vont et viennent, des pastilles de couleur dansent entre les branches. Des conversations taquinent le temps, la braise d’une cigarette rougeoie. Le soir tombe, une fleur perd ses pétales. La vie est là. Le cœur s’abandonne à la présence qui palpite avant que la fatigue ne retire l’échelle. Devant l’immense plage vierge, elle suspend son pas, sent dans son dos un gros chien noir tapi dans l’ombre prêt, à la première défaillance, à bondir sur sa proie. Elle se tient à distance, sur le qui-vive. Le spectre passe son chemin. L’entame de la lumière est abrupte et franche comme une blessure ouverte. La soirée diffuse une douceur de buvard propice à la mélancolie. Le brouillard tombe sur le canal. Le corps pèse comme un sarcophage. Sur la table de nuit, une pile de livres, une carafe d’eau et une plaquette de somnifères. Tous les soirs, elle avale ses petites pilules pour dormir. Elle se roule en boule, déjà lasse du voyage. Des cernes lui endeuillent le visage. Du fond du précipice, ses souvenirs lancent des borborygmes, ses rêves décrivent des obsessions circulaires pareilles aux roues des fêtes foraines où prise de vertige, elle se raidit. Elle s’imagine ailleurs, dans un monde où le désir s’alimenterait de lui-même sans craindre les eaux croupies de l’habitude et la saveur saumâtre qui entame chaque trouvaille. Ce qui lui donne l’air si las, c’est la vie et ses aléas. Elle ne sait comment combattre le mal qui l’accapare. Elle rêve de poser sa tête contre l’épaule d’un ami ou de coller son oreille au coquillage qui réinvente la berceuse des origines. Elle se fatigue vite et grince des dents. Quand elle enrage, son corps se détraque. Elle se rue dans le premier café venu, livide se dirige vers les toilettes sans passer commande. C’est la grande vidange du ressentiment. À corps et à cri, elle réclame des raisons de vivre. Elle n’a pas demandé à naître. Elle contemple l’amas chaotique de ses apprentissages, se demande sur quel chaland charger reliques et souvenirs, pertes et profits accumulés sans distinction de genre. Elle aime le feu et la glace, les pluriels contradictoires, vire de bord sans prévenir. Le temps découvre ses récifs. Elle boit la tasse, dérape, vit en automate. C’est la débandade d’un esprit qui se rêve libre et sans limites. Le ciel est gris, la boîte aux let-tres vide. L’esprit mouline, le cœur chavire, promène sa lampe au-dessus du puits où gisent les débris. Il est tellement facile de se poser en victime, de cracher sur la vie. Elle dit rarement merci, laisse l’ennui anéantir le rêve fraternel. Le temps s’enténèbre, il n’est nulle part où aller. Elle trouve toujours un prétexte pour se distraire, a plus d’un tour dans son sac pour remettre à plus tard. On la croit tenace. C’est mal connaître son tempérament velléitaire. L’effort l’effraie. Par tous les moyens, elle fuit l’épreuve du feu, tout plutôt que d’affronter le blanc de la page. Elle s’épuise à simplement survivre, achète des livres qu’elle empile sans trouver la force de les ouvrir. Dans la lumière blafarde elle va son chemin, cherche un signe qui allège son fardeau, une trouée dans le cachot où l’angoisse la tient prisonnière. Elle dérive dans la ville, déniche des curiosités sans valeur dont elle s’entiche. Sa détresse ferait sourire ceux qui se sont arrangés avec la réalité, bricolé un bonheur de fortune sans exiger que les rêves tiennent leurs promesses. Chacun a mis de l’eau dans son vin. Elle reprend son chemin de pèlerin sans foi, dans le labyrinthe du désarroi espère croiser son sauveur. Elle guette la connaissance qui marie les contraires, amalgame les genres et les _espèces, confond le masculin et le féminin, l’homme et la bête. Cette façon qu’elle a de tout mêler sans discernement. L’émoi toujours la ramène à la confusion, au grand transbordement de l’ancêtre dans ses bras. Elle reconnaît ses frères dans les simples d’esprit à l’œil vague, qui se réveillent la nuit, en nage. Comme eux, elle se tord les mains, poursuit d’impossibles chimères qui crèvent en migraines. Elle s’arc-boute, conteste les figures tutélaires. Il lui plaît de croire que son père en secret l’approuvait. Pour se prouver qu’elle existe, elle résiste, va à l’encontre de son penchant craintif. Tel le poseur de mines, elle jubile à proportion du chaos qu’elle favorise. Les ruines seules la réjouissent. Elle rue dans les brancards mais finira le ventre gonflé par les eaux de la Seine, méduse collée au couvercle du ciel. À moins qu’elle ne moisisse dans un asile, les seins fanés, l’esprit congestionné par le désarroi. Ces manies qu’elle a d’animal qui se traque. De l’espérance, il ne reste que le trognon. Elle a les yeux qui s’éteignent à force de fixer le noir. L’eau froide dont elle s’asperge lui coupe le souffle, lui rougit les yeux sans tarir les larmes. Elle se déteste de tant se décevoir, voudrait consentir à la vie ordinaire mais son poing toujours se crispe. Si elle disparaissait, on s’en apercevrait à peine tel un cierge soufflé par un courant d’air.

6 Réponses vers «La Quinzaine littéraire est de nouveau en deuil»

  1. Pierre-Marie Bourdaud à dit:

    Ce livre sera-t-il publié ?

  2. Olivier Goujon à dit:

    Difficile de rester de marbre en lisant les premières pages du dernier manuscrit d’Anne Thébaud. Elle a choisi d’aller de son plein gré vers l’autre rive pour quitter un monde où vivre lui était devenu insupportable. Une vie s’en est allée. Ailleurs…
    “Fixer le noir” reste. Comme un témoignage. Celui d’un mal-être probablement. Celui d’un appel muet certainement.
    Un pensée pour Anne. Je ne la connaissais pas jusqu’à ce que le hasard ne vienne poser mes yeux sur cette note.
    Repose en paix, Anne, et méditons, nous les “vivants” !
    N’ayons de cesse de soigner et d’élever nos pensées…

  3. Alain Baudemont à dit:

    Ma soeur, j’avais beaucoup de passions, ma soeur, mais aucun moyen d’y accéder. Mais pourquoi donc, en rêve, avais-je perdu ma petite molaire. C’est de mauvaise augure. Quelqu’un, peut-être, allait perdre sa vie. Ta forêt au lichen, ma nerveuse, se cachait dans ton arbre inventé, mais le présent de la police est à tout le monde. Ma misèricorde m’appartient. Tu es sainte, ma soeur, comme tous les peuples sont saints, sauf moi qui n’entre plus dans tes yeux. Anne, vient. Vient, Anne, et redit ton règne. Ta demeure est peinte à présent. Peinte. Ornementée. Agréable à vivre. Un Cerf est dans ta maison. Il y a de l’or. Je t’aime, ma bergère. Tu le sais.

  4. anne-valérie bernard à dit:

    Même question : quand pourrons-nous lire la suite de ces bouleversantes pages ?

  5. Mongogue à dit:

    Je viens de perdre une cousine dans les mêmes ahurissantes circonstances. Elle fixait du noir, broyait du noir et colorait de noir chaque aurore narquoise qui pointait inlassablement jour après jour.
    Elle s’est jetée du haut d’une falaise après plusieurs essais infructueux avec la chimie, les lames et autres outils pour la distraire de la vie.
    Le ventre gonflé des eaux de l’Atlantique, son beau visage souriant à l’amitié intelligente, jeune mère grand pauvre après avoir longtemps été petite fille riche.
    Que reste-t-il?
    Elle avait son manuscrit , ses manuscrits qui ne chantaient que la vie terrestre et l’amour de Dieu. l’air du temps fit que ce ne lui était pas très vendeur.
    Voilà un sujet qu’avec Anne, elles ne seraient pas près d’épuiser.

  6. SALVI COSTA FERNANDEZ à dit:

    Madame, monsieur

    Il y a quelques années je vous ai contacté pour vous demander quelques marque-pages de votre maison car je suis collectionneur. J’aimerais savoir s’il serait possible d’en recevoir à nouveau de ceux que vous avez édités dernièrement. Je vous en serai très reconnaissant.
    Celles-ci sont mes coordonnés

    SALVI COSTA FERNANDEZ
    C/Narcís Monturiol, 36-38-3-5
    17005 GIRONA (Espagne)

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