Un dossier Pierre Pachet dans “Les moments litteraires”. Son dernier ouvrage “Devant ma mère” dans “La Quinzaine” par Laurent Margantin
La revue en ligne les moments littéraires la revue de l’écrit intime (http://perso.orange.fr/les.moments.litteraires/) consacre à Pierre Pachet qui a signé en quarante ans dans la Quinzaine littéraire plus de 400 articles, un dossier dans son numéro 18.
Nous reprenons la présentation des “Moments littéraires”:
`Pour les amateurs de journaux intimes, Pierre Pachet est l’auteur d’une remarquable étude Les baromètres de l’âme. Naissance du journal intime. Un autre de ses livres a réjoui les lecteurs de récits autobiographiques, un livre au titre révélant une cassure sémantique et à la démarche singulière : Autobiographie de mon père. Dans ce livre, Pierre Pachet raconte, à la première personne du singulier, l’histoire de son père. C’est l’occasion de donner à son père la possibilité de parler comme il ne l’avait jamais fait. Comme souvent, l’auteur prend la place d’un autre pour comprendre ce qui se passe en lui.
Né en 1937 de parents juifs d’origine russe, Pierre Pachet est écrivain, traducteur et critique littéraire. Il a enseigné la philosophie grecque et la littérature française à l’Université de Clermont-Ferrand et de Paris-VII ainsi que dans différentes universités étrangères.
Le dossier que nous lui consacrons débute par un portait réalisé par sa fille Yaël Pachet, écrivain (On est bien, on a peur, Mes établissements, Point de vue d’un lièvre mort) et choriste à l’Opéra de Nantes. Il se poursuit par un entretien que l’auteur a accordé à la revue et une chronique d’Anne Coudreuse. Enfin, Pierre Pachet nous livre des notes prises de 2003 à 2006 au chevet de sa mère qui vit dans une institution spécialisée de soins pour grands vieillards. Elles ont servi de matériaux à son dernier livre Devant ma mère (Gallimard, 2007). Pierre Pachet indique que ces notes restituent « la perplexité ressentie devant le spectacle de cette pensée qui se défait, qui se trouve peu à peu dépossédée des instruments ou des savoirs avec lesquels nous appréhendons le monde, l’organisons, tentons d’y trouver une place pour nous-même ».
Perdre langue
Quoi de plus terrible pour un écrivain (mais pour tout être humain en fin de compte) que d’affronter la perte du langage chez un être cher ? C’est ce qu’a vécu Pierre Pachet auprès de sa mère, dans un face à face angoissant à travers lequel on redécouvre, au milieu des décombres, ce qu’il appelle ” l’humanité du langage “.
par Laurent Margantin
Pierre Pachet
Devant ma mère
Stock éd., 174 p., 16 euros
Pendant quelques années, un homme assiste à la dégradation neurologique d’une femme autrefois capable de cacher ses émotions et ses peurs, et qui, peu à peu, perd tout contact avec le réel pour être engloutie par son monde intérieur. Sont ainsi décrites, de manière à la fois clinique et critique, les différentes étapes d’un processus de décomposition de soi, d’une personnalité, d’une histoire personnelle, et même d’un visage.
On relève d’abord l’absence aux autres, à la parole des autres. À la place, c’est une langue libérée des contingences extérieures qui se développe, une langue de la solitude. La très vieille femme - elle sera centenaire - est parcourue par un flux continu de mots, à l’écoute de ce que l’auteur appelle sa ” radio intérieure “, laquelle diffuse des histoires apparemment lointaines, et qui sont en fait les siennes, dont celle d’un jeune homme en Lituanie, soudainement interrompue. Le fils essaye de la ramener à la surface : ” Tu sais, tu m’as déjà raconté cette histoire, autrefois : c’est l’histoire de ton frère. Et si tu ne connais pas la suite, c’est parce que tu n’y étais pas ; tu ne connais que ce que ton frère t’en a raconté “. Cette voix étrangère n’est pas la sienne, elle la reçoit comme une parole inconnue - en russe, langue de sa jeunesse - et il s’avère qu’elle conduit la vieille dame à vivre dans un monde séparé des autres, puisque cette voix n’est plus générée par un commerce avec ses proches qu’elle a cessé d’entendre et même de voir. Le fait même qu’elle recoure au russe constitue une régression, en ce qu’elle se sert d’une langue qu’elle n’a plus enrichi depuis longtemps. Presque une langue morte en somme, qu’un vivant susurre au seuil de la disparition.
Le récit est motivé par un ” intérêt presque scientifique “, mais surtout par le désir toujours patent de retrouver, au milieu de cet évanouissement, cette mère d’autrefois, toujours présente dans la mémoire du fils. Mais est-ce encore possible si la communication est définitivement interrompue, ou semble du moins l’être ? Pachet explore ainsi page après page - dans une écoute attentive, d’abord au domicile de sa mère, ensuite dans la chambre d’hôpital où elle a dû être internée - ” ce qui reste de langage “, phrases hachées et incomplètes, sans cohérence apparente, désordonnées, à la recherche d’un sens qui surgirait, dans l’attente d’une éclaircie où un lien se rétablirait entre elle et lui. Lui qu’elle ne reconnaît plus comme son fils, mais au mieux comme l’un de ses fils, au pire comme son frère, son père ou même son mari décédé.
Pachet réfléchit sur la ” dissidence ” dans laquelle nous vivons tous, pris que nous sommes par un dialogue intérieur incessant (même dans le sommeil), dialogue qui, s’il n’est pas activé et nourri par un apport extérieur, peut finir par se couper de tout et de tous, et devenir cette langue de la solitude dont la vieille femme est la prisonnière. La question est posée de savoir si une personne ainsi séparée du dialogue avec les autres est encore un être humain à part entière. Sont notés puis analysés les mille signes qui semblent renvoyer le proche à l’inconnu, dans une espèce d’animalité qui pourrait autoriser le visiteur possesseur, lui, de ses mots et de sa mémoire à ne plus venir ” perdre son temps ” auprès d’une femme incapable de lui répondre. Et pourtant… Les pages les plus fortes de Devant ma mère sont celles où, soudain, un dialogue - même ténu, même bref - s’établit, au milieu du désastre. Il est alors question de rire et d’humour, déclenchés par le visiteur, devenu alors l’ultime dépositaire de l’humanité de sa mère, hors d’elle-même. En lisant cela, on pense à ses maisons désertées par un vivant enterré, peut-être trop vite enterré, et dont de nombreux objets et traces nous disent qu’il vit encore en nous, dans notre regard et notre pensée. C’est alors une forme de respect religieux qu’on développe, dans l’absence de l’autre, auprès des quelques reliques que sont des mots laissés derrière soi, comme des échos d’une vie disparue.
EXTRAIT :
En réalité à nouveau j’ai tort de désespérer, de croire que c’est fini.
Voici qu’aujourd’hui (27 avril 2006), comme je vais la voir et m’apprêtais à me tenir coi patiemment près de son lit, elle a les yeux fermés, trop de lumière me dis-je à tout hasard et je baisse le store à demi, en effet elle entrouvre les yeux. Je lui parle, elle ne réagit pas, mais voici qu’une phrase russe insensée sort de sa bouche, et je me résigne.
Alors une aide-soignante d’origine roumaine entre, énergique et active, portant les petits pots du goûter, et me propose de les faire manger à ma mère, à la cuiller. Mais d’ abord elle entreprend de la stimuler. Elle se penche vers elle, écarte les cheveux de son oreille droite, et lui parle - en français - directement dans le conduit auditif, et assez fort. Bonjour madame Pachet ! - Bonjour.
Tiens ! elle réagit, et en français. Puis : Vous voulez manger ? Pas de réponse. Il faut manger, insiste-t-elle. Et, me désignant : Vous le reconnaissez ? Ma mère ne réagit pas. Mais l’aide-soignante insiste, me demande mon nom, s’adresse à ma mère dans l’oreille : Vous le reconnaissez ? C’est Pierre. - Pierre Pachet, dit alors distinctement ma mère.
Une fois la Roumaine sortie de la chambre, reprenant courage, je m’emploie à poursuivre l’entretien, et j’obtiens en effet des réactions assez appropriées à mes paroles, même si ce sont des réactions un peu automatiques.
Mais voici que sa parole s’émancipe de ce cadre conventionnel.
De façon un peu forcée, je m’essaie à rire en lui disant une banalité. Ce rire, elle le reprend, elle en subit la contagion. Comme un bébé, elle me renvoie mon rire, le fait sien. Bouffée de bonheur entre nous. Je lui ai imposé ce rire (que je m’étais imposé), elle me le rend avec une sorte de gratitude, et ce faisant elle se l’approprie. Je n’avais jamais éprouvé autant que devant cette femme qui est près de sortir de la vie combien le rire - qui précède historiquement le langage dans le développement visible de l’enfant - est porteur de langage, est l’un des fondements du langage. Le rire partagé - et le rire est sans doute essentiellement partage, même le rire dément d’un solitaire - m’apparaît subitement comme ce qui rend pensable de se comprendre : se comprendre soi-même, comprendre quelqu’un d’autre.