Le premier article d’Anne Thébaud paru dans la Quinzaine (juin 1995)

Parmi les nombreux articles consultables sur la base archives de la Quinzainre littéraire, nous avons choisi ce premier article paru dans le numéro 672 du 16 juin 1995.

Contes acidulés

Par Anne Thébaud

Liliane Giraudon
Les animaux font toujours l’amour de la même manière
P.O.L. éd., 118 p., 95 F

C’est un titre étrange que celui choisi par Liliane Giraudon pour son recueil de nouvelles. On n’y parle moins d’animaux que d’hommes. Les six histoires ont pour point commun des personnages solitaires dont la vie est un tissu d’amours qui se font et se défont. Tous sont ” veuf (s) irréversible (s) ” d’un passé déchiré et d’une mémoire douloureuse, ” poursuivi (s) par un léger essaim de souvenirs. “

Les six récits s’organisent autour de thèmes récurrents qui donnent une unité au recueil. La réalité est bel et bien présente dans son concentré de questions essentielles : l’amour et le sexe, la mort, l’art comme issue salvatrice. La reprise de motifs plus concrets et poétiques établit des correspondances et lie les six nouvelles entre elles, qu’il s’agisse de broderie, de chasse, de rouge à lèvres, de fleurs ou d’oiseaux, de sang, etc.

Est-ce parce que ” le sexe [...] ne se sépare jamais de la conscience du vide ” qu’il est aussi présent dans la vie des personnages ? Ou bien plutôt parce que les pratiques différentes de l’amour dégagent un charme joyeux ? La sexualité des animaux est monotone : elle ne figure donc qu’en arrière-plan. Un étudiant de passage importune l’apicultrice de son érudition sur les cycles des abeilles. Mais ce n’est que prétexte à réminiscence : ” cette manière d’articuler cycle m’a rappelé mon premier mari… ” Seule la narratrice de La femme cuite évoque un souvenir d’enfance marquant : ” Elle avait vu un chien noir monter sur un autre, plus clair et tout bouclé. [...] Un trouble jusqu’alors inconnu, diffus et extrêmement agréable s’était emparé d’elle puis l’avait quitté en même temps que les animaux qui étaient sortis du bouquet d’arbres où ils se tenaient. Elle était restée longtemps penchée sur la nuit grandissante et froide, ne comprenant pas cette sorte de visitation, serrant les genoux l’un contre l’autre et griffant doucement sa joue aux montants de brique. “

La parole du désir

La parole du désir est surtout celle des femmes. L’apicultrice se souvient de son beau-frère, ” la chair entière de cet homme avait la séduction des fleurs les plus savantes. ” Elle aime ” le parfum de vanille ” de son sexe, ” cette sorte d’orchidée ” dont elle rêve des heures durant, assise devant sa fenêtre au crépuscule. Dans l’attente, elle brode des orchidées sur une grande nappe jamais terminée mais ” c’est dans la braguette de (l’) amant qu’(elle) aim (e) à en piquer les tiges. ” Pour s’excuser du nombre de ses hommes, une autre femme confesse que ” c’est ça qui la fait vivre. Ces corps étrangers à l’intérieur de moi. Cette nourriture d’en bas. Du bas. ” Les amours multiples semblent de règle parce qu’avec chacun, c’est différent et pareil. ” Progresser dans la connaissance de l’amour ne pouvait s’accomplir qu’à travers la multitude. ” Il est aussi des femmes qui s’aiment et se désirent comme la tante Octavie et l’Anglaise rousse, Maggy : comme la chanteuse Hélène Ziem choisie par son amante pour son prénom.

Au-delà de ces histoires de ” foutre ” et de ” vase à foutre “, des ruptures et des deuils bouleversent la vie des personnages, encombrent l’existence de fantômes. Jef a nettoyé la volière où dormait son amante enfuie et y a laissé crever les plantes. Comme l’aimée, il n’absorbe plus de nourriture solide et maintenant il dort ailleurs. Victor ne parvient à oublier Clara et Nadia, ses deux épouses suicidées. ” Ce sont elles qu’il cherche sous les peaux tièdes et parfumées. Ce sont elles qui, peut-être, le délivrent de l’horreur d’être vivant. ” Par amour, il arrive même aux vivants d’entretenir une correspondance avec les défunts.

L’amour et le plaisir, l’amour et la mort évoquent le réel, un réel où rien n’est oblitéré : ni le sang, ni le viol. La grossesse et l’éventration ruinent le corps et la carrière d’une danseuse ; l’apicultrice est visitée par ses deux enfants avortés. Et pourtant, l’univers de Liliane Giraudon est imprégné d’une atmosphère merveilleuse qui s’apparente à celle des contes de l’enfance. Ces récits sont peuplés d’anges. Une fillette doit sa vocation de danseuse aux êtres ailés. Elle a toujours été fascinée par leur légèreté qui ne vient pas de ” l’absence de sexe mais (d ‘) une certaine aptitude à se mouvoir. ” Cette danseuse aime tout particulièrement les séraphins ” parce qu’ils avaient six ailes, deux sur la face et deux sur les pieds. ” Quant à l’apicultrice, elle voit soudain descendre du ciel un homme aux ailes déployées, ” moitié-guêpe, moitié-ange “… Revisités par une vision moderne, les êtres surnaturels habitent le monde. Vampires, loups-garous, ogres assurent la ” navigation entre dieux, animaux et sexes humains. “

Si les personnages communiquent avec les deux faces visible et invisible de la réalité, c’est par l’entremise de l’art. On ne cesse de danser, de chanter, de peindre, de lire ou d’écrire dans ces nouvelles ! Le souci des mots et du nom des choses occupe la première place. L’écriture est une ” sorte de fatalité aussi légère que mécanique ” qui s’apparente à ” l’exercice vain de la prière “. Elle reste cependant l’une des ” tâches les plus ardentes ” à accomplir.

Visions poétiques et détails crus se juxtaposent et se repoussent en contrastes saisissants. Une saveur particulière naît de ce curieux mélange du tendre et du violent, du sang et du sucre, saveur légèrement ambivalente qui agace le palais comme les bonbons acidulés de l’enfance.

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