Gilles Lapouge. Jeter l’encre, encore et encore
« Un jour, ils m’ont mis dans les écrivains voyageurs. Je n’avais pas vu venir le coup mais j’ai conservé mon sang froid », écrit avec humour Gilles Lapouge dans L’encre du voyageur (Albin Michel), qui vient d’obtenir le prix Femina du meilleur essai. Serait-il donc un écrivain voyageur malgré lui ? Ce collaborateur de la Quinzaine littéraire depuis 1966 est surtout un romancier et chroniqueur qui sait marier l’ironie la plus fine avec la modestie du promeneur solitaire.
Dans le recueil En étrange pays (2003), dont l’esprit est semblable à celui de L’encre du voyageur, Gilles Lapouge racontait ainsi qu’il s’interdit d’aller admirer le lac Léman, pour ne pas épuiser une des dernières réserves d’exotisme qu’il conserve sur la surface du globe, après avoir parcouru le Brésil, l’Inde ou l’Islande battue par les vents. Insensible aux modes, il parcourt le monde comme bon lui semble, en n’oubliant jamais que le récit qu’on fait au retour représente au moins 50% de l’intérêt d’un voyage. L’encre du voyageur est donc un ouvrage à picorer de façon non linéaire, à prendre et à reprendre, pour attraper au vol des parcelles de sa sensibilité. Qu’il évoque Julien Gracq, les vaches indiennes, « dont la tactique consiste à faire comme si la ville était une campagne », ou l’obsession contemporaine pour les commémorations, son art des métaphores et des comparaisons géographiques fait des miracles. A lire ses chroniques, « les après-midi coul[ent] comme on caresse les oreilles d’un chat, sans y penser », pourrait-on dire en empruntant une formule de son roman L’incendie de Copenhague (1995).
Photo : vache dans une ville du nord de l’Inde (BRA)
Malgré la variété des thèmes abordés, on retrouve d’un chapitre à l’autre ses thèmes de prédilection, ainsi que les grands mythes qui informent son univers : les îles, les vents, les palimpsestes et leurs secrets, les sagas islandaises, Icare, Bougainville. Sans préciosité ni affectation, la culture se met au service des sensations, les éclaire et les approfondit. Nostalgique des grands équipages à voiles, Gilles Lapouge regrette que le voyage ne soit plus « un égarement », puisque le voyageur est aujourd’hui relié en permanence par Internet et le téléphone à son port d’attache. Néanmoins, pour ne pas se cantonner lui-même à la catégorie de « regretteur de bon vieux temps », il se réserve le droit d’être nostalgique d’époques qu’il n’a pas vécu, celle des chevaliers errants ou celle de Magellan. Voilà qui est beaucoup plus romanesque.
Béatrice Roman-Amat
Retrouver les articles de et sur Gilles Lapouge dans les archives de la Quinzaine littéraire : Gilles Lapouge ” En étrange pays “. Un article de Gilbert Lascault, ” Revue N° 850 parue le 16-03-2003
Gilles. Lapouge ” Pirates, boucaniers, flibustiers “. Un article de Georges Raillard. Revue N° 843 parue le 01-12-2002
Gilles Lapouge ” La mission des frontières “. Un article de Nicole Casanova. Revue N° 829 parue le 16-04-2002
Gilles Lapouge ” Besoin de mirages “. Un article de Maurice Nadeau. Revue N° 761 parue le 01-05-1999
Kenneth White ” Le rôdeur des confins “. Un article de Gilles Lapouge. Revue N° 923 parue le 16-05-2006
” L’anniversaire, une affaire qui tourne rond”. Un article de Gilles Lapouge. Numéros spéciaux (40 ans). Revue N° 919 parue le 16-03-2006
” Pour qui vous prenez-vous ? “. Un article de Gilles Lapouge. Numéros spéciaux (Pour qui vous prenez-vous ?). Revue N° 882 parue le 01-08-2004
Extrait de “Pour qui vous prenez-vous ?” de Gilles Lapouge :
“Le vrai voyageur, celui qui réside entre l’Alaska et la Birmanie, est chiche de ses étonnements. Rien ne le surprend. Il vous parle des tigres au Bengale comme s’il s’agissait de chats. Je procédais au contraire : d’un chat j’extrayais un lion. Dans le satin des ciels de l’Ile-de-France, je prélevais des aurores himalayennes.
Je travaillais le langage. Ce n’est pas moi qui aurait parlé de cartes marines ou d’Atlas. Je n’utilisais que des portulans, des “insulaires”, des planisphères ou des mappemondes. Je disais que j’étais “sur zone”. Je ne “jetais” pas l’ancre. Je “mouillais”. Au besoin, “j’ancrais”, comme Conrad conseille de le dire dans Le miroir de la mer. Pendant un temps, et comme les récits de voyage desquels je m’inspirais étaient souvent écrits en Anglais, j’ai envisagé de parler de miles, de pieds, de pouces. Mais ces mesures britanniques m’embrouillaient”.
Ce texte fait partie des chroniques rassemblées dans L’encre du voyageur.
Extrait de l’interview de Gilles Lapouge par Eric Phalippou (Revue numéro 955)
Eric Phalippou : Il me semble que vous êtes sensible aux gens qui ont la nostalgie d’une langue perdue. En Inde, vous rencontrez dans la région de Goa un chauffeur de taxi qui, ébloui par votre pratique du portugais, ne veut plus vous lâcher à destination. Au fin fond de l’Amazonie, vous avez cette histoire avec deux dames qui se croient encore sous le Paris de la Belle Époque et qui minaudent et qui en rajoutent avec la madeleine de Proust.
Gilles Lapouge : Je ne le cherche pas. C’est une chance extraordinaire, comme dans les voyages on en a. Surtout dans les voyages que je fais où j’en ai plus que les autres parce que je me perds complètement, parce que je n’y comprends rien. Alors je rencontre quelqu’un qui me raconte des choses que je cours vérifier. Ces deux dames, c’était du côté de Bélem, par hasard un Français qui vivait là m’a raconté leur histoire. Puis il m’emmène le lendemain dans sa voiture pour faire trente kilomètres et les voir… C’est vrai que les histoires de langues m’intéressent parfois sérieusement, parfois pour leur côté cocasse. Comme ce chauffeur de taxi, c’était émouvant d’une certaine manière, mais cocasse aussi.
É. P : Paradoxal également, car les Portugais n’étaient plus en Inde en état de sainteté.
G. L : C’était un type âgé et puis, même si on ne regrette pas, je suis persuadé qu’il y a une imprégnation et (c’est une expression banale que je vais employer) un côté proustien. Je suis persuadé que même parmi les fellaghas qui ont foutu les Français à la porte, qui les détestaient et qui les détestent, il doit y avoir encore comme une odeur de nostalgie…
É. P : La nostalgie des langues perdues que vous comprenez si bien. Il y a en revanche une nostalgie que vous vous appliquez à dénoncer un bon quart de ce livre, c’est la nostalgie des paradis perdus. Vous la détestez parce que c’est une nostalgie qui génère des utopies.
G. L : Les utopies, je les déteste de longue date. J’ai même écrit un livre sur l’histoire des utopies. C’est curieux d’ailleurs, ce livre que j’ai publié dans les années, oh ! je ne sais plus, il y a longtemps, pour dénoncer les utopies alors que j’étais comme maintenant encore plutôt de gauche, mais dans aucun parti, ne m’a valu à l’époque que des critiques. On était encore très idéologue en France et mes amis de gauche m’ont battu vraiment froid en me disant que j’avais écrit un livre fasciste, un livre contre le communisme. Heureusement, après on s’est aperçu que ce n’était pas si faux cette espèce d’horreur que j’ai des utopies. En ce qui concerne les nostalgies, c’est comme le cholestérol, il y en a une bonne et il y en a une mauvaise. La bonne, c’est l’anodine, celle des livres scolaires avec des petites vignettes où l’on voit l’eau qui coule, qui descend et qui remonte en nuages. La mauvaise, dont je crois je suis épargné, ce sont les gens qui disent : tout était mieux avant, maintenant les enfants sont désagréables, il n’y a plus de solidarité, tout ça. Ce qui est en partie vrai mais c’est un discours tellement rabâcheur, un peu ronchon, aigre, très amer, que je m’en méfie beaucoup. Quant à avoir de la nostalgie, je n’ai aucune limite sur ce point. Ça me plaît même assez d’être triste par nostalgie.
