décembre 14, 2007
par nadeau
En ces temps où l’histoire se présente trop souvent en science désincarnée, flottant en apesanteur au-dessus des ” objets ” du passé qu’elle se propose de nous restituer en toute objectivité, et qui, tantôt, part en croisade contre ces manifestations abusives de la mémoire afin de préserver de toute contamination leurs purs objets de savoir, il est bon d’entendre l’auteur d’un essai historique déclarer dès l’introduction qu’” écrire des livres d’histoire signifie offrir la matière première nécessaire à un usage public du passé “.
par Dimitri Nicolaïdis
Enzo Traverso
À feu et à sang. De la guerre civile européenne (1914-1945)
Stock, 314 p., 20,99 euros
Et de poursuivre en expliquant que “pour exercer son métier, [l'historien] doit être capable d’assumer une certaine distance critique, mais il doit être aussi conscient de ce qui le lie à l’objet de sa recherche, laquelle (…) comporte toujours une part de “transfert”, c’est-à-dire une part de subjectivité qui réfracte comme un prisme les événements du passé et oriente son regard “.
On n’a pas forcément besoin de savoir ” d’où parle ? ” Enzo Traverso pour mesurer à quel point sa capacité à rendre compte de l’objet de son dernier livre a aussi à voir avec une certaine sensibilité à l’égard d’une époque certes caractérisée par une violence sans limites, mais aussi par un sens de l’engagement commandé par des circonstances exceptionnelles. Comment, en effet, devant cette séquence de l’histoire européenne qui s’ouvre avec les boucheries du Chemin des Dames et de Verdun, et qui s’achève, trente ans plus tard, avec Auschwitz et Hiroshima, ne pas tomber dans la vision anachronique d’un François Furet (1) pour qui l’adhésion des masses au projet démiurgique de créer un homme nouveau, au fondement du fascisme comme du communisme, aurait permis à ces idéologies totalisantes de déployer leur folie meurtrière jusqu’à la Catastrophe ? Avec la défaite du nazisme en 1945, puis l’effondrement du système communiste en 1989-1991, le retour à la raison démocratique aurait ainsi définitivement clos cette parenthèse ubristique qui désormais nous terroriserait par son étrangeté.
Parce qu’il paraît injuste que des figures jadis héroïques, telles celles du ” partisan ” (celui qui prend parti) ou de l’ “intellectuel antifasciste”, soient ainsi réduites à des marionnettes de l’hégémonisme soviétique, au mieux aveuglées par leurs illusions, au pire capables des mêmes extrémités que leurs adversaires, l’auteur s’attache à recontextualiser une époque où l’expérience incommunicable de la ” peur au ventre ” dans les tranchées s’est pourtant transmise à l’ensemble du corps social. Or, la brutalisation des sociétés européennes, symptôme le plus flagrant de cette peur envahissante, ne doit pas être interprétée comme un phénomène de régression civilisationnelle, mais bien au contraire comme la marque d’une certaine modernité parvenue, à l’ère des masses, à produire aussi bien notre chère démocratie que le communisme et le fascisme. Afin de comprendre pourquoi le pouvoir d’attraction des deux dernières a incontestablement éclipsé le régime politique qui rétrospectivement semblait pourtant correspondre le mieux à cette marche inéluctable du Progrès, il nous faut sortir du face-à-face entre systèmes totalitaires aux rouages comparables et aux idéologies radicalement antinomiques, pour saisir l’origine et la nature d’une violence qui conduit inéluctablement à transformer les représentations du monde et les notions mêmes de politique et de culture au sein de l’Europe.
La rupture de 1914, qui inaugure un cycle de trente années de guerres et de révolutions au bout duquel l’Europe s’est de fait autodétruite, est bien l’aboutissement d’un processus caractéristique du long XIXe siècle qui voit l’entrée progressive des masses sur la scène publique. Mais si guerre totale est le produit de la révolution industrielle et de la ” nationalisation des masses “, l’expérience de la mort que traverse la ” génération du feu ” est bien de nature radicalement nouvelle et produit une ” culture de guerre ” qui va marquer toute la période qui suit la fin des hostilités. À partir du moment où les armes de destruction massive et le caractère ” mécaniquement reproductible ” de la mort ont rendu totalement obsolète toute notion de sacrifice individuelle, et que la figure du héros a disparu au profit de celle du soldat inconnu, objet désormais d’un véritable culte civique, il n’est guère surprenant que les représentations de l’ ” ennemi ” évoluent à leur tour et déteignent sur les modalités mêmes du combat politique.
Lorsque le ” rouge ” d’un côté et l’ ” ennemi de classe ” de l’autre ne doivent plus seulement être vaincus mais tout bonnement éradiqués, la guerre civile devient la forme aboutie de la politique qui est alors, pour paraphraser Clausewitz, la continuation de la guerre par des moyens similaires. De fait, la militarisation des organisations politiques n’est pas le propre des seuls courants fascistes, et la vision catastrophiste du contexte de lutte de la part des révolutionnaires est aussi un héritage de la Grande Guerre. Le régime nazi, qui a pu être défini comme une ” guerre civile légale “, est celui qui pousse cette logique jusqu’à son point ultime dans la mesure où ” la dictature hitlérienne (…) ne pouvait se consolider qu’en rendant permanent l’état d’exception propre à la guerre civile “.
Un Carl Schmitt considère cet ” état d’exception ” comme le moyen de restaurer l’ordre dans le cadre d’une dictature seule capable de rendre à l’Etat sa capacité décisionnelle, tandis qu’un Walter Benjamin voit dans ce même ” état d’exception ” le signe d’une crise permanente. Pourtant, les deux penseurs à la philosophie politique diamétralement opposée s’accordent sur le constat de l’incapacité de l’Etat libéral à gérer les conflits et sur la vision alternative de l’Etat comme instrument de transformation radicale de la société. Pour le sens commun, mais aussi pour la majorité des intellectuels, le libéralisme, du moins dans sa forme la plus pure (qui conçoit le politique comme simple espace de production de normes et établit une séparation claire entre l’Etat et la société civile), ne fait plus partie de l’équation politique, comme en atteste le recul inexorable des démocraties libérales en Europe durant ces années d’entre-deux-guerres. Pour Benjamin comme pour Schmitt, le choix politique se réduit à l’alternative révolution/contre-révolution, socialisme/Etat total.
Cet Etat démiurge, auquel le peuple s’en remet pour l’aider à sortir de son état post-traumatique caractérisé par le souvenir omniprésent de la peur, est donc bien en ce sens le produit de la guerre. La montée du nazisme est aussi liée à cette capacité à transformer l’angoisse en peur d’un ennemi concret qui prend alors les visages indissociables du Juif et du Bolchevik. Le processus de déshumanisation de ce double ennemi vital, commencé bien avant 1939, explique le caractère de guerre d’extermination que va prendre l’offensive allemande à l’est de l’Europe – de nature radicalement différente, en ce sens, de ce qu’elle sera à l’ouest. La guerre, débouché inéluctable de l’affrontement absolu entre visions du monde radicalement antagonistes, trouve son aboutissement final, après les épisodes plus circonscrits de la tourmente révolutionnaire de 1918-1923 puis de la guerre civile espagnole, dans cette Seconde Guerre mondiale qui peut être vue comme une guerre coloniale sur le sol européen où la distinction entre civils et militaires est abolie. Les massacres coloniaux des premiers temps de l’expansion impériale européenne représentent une sorte de matrice pour la guerre d’extermination mise en œuvre par les nazis : qu’il s’agisse de l’indigène révolté ou du rebelle de la guerre civile, on n’a plus affaire à un ” ennemi légitime ” mais à un hors-la-loi qu’il convient de faire disparaître.
Sans évidemment établir d’équivalence, Traverso montre aussi comment ce processus de déshumanisation n’est plus le propre des régimes fascistes, et que, sans même parler d’Hiroshima et de Nagasaki, les bombardements massifs des Alliés sur les villes allemandes – et la destruction systématique du patrimoine culturel de l’Allemagne qui fut très clairement le résultat d’un choix politique et moral – en sont une autre manifestation. Le principe de distanciation et d’escamotage des cibles de la violence (le Juif déporté pour le fonctionnaire allemand, l’Untermenschen supplicié mis à distance par l’objectif de l’appareil photo pour le soldat de la Wehrmacht, ou l’habitant anonyme de la ville bombardée pour le pilote de la forteresse volante) est une des caractéristiques de ces guerres modernes qui mélangent de manière inextricable violence froide et violence chaude, planification bureaucratique de l’extermination et pulsions émotionnelles massacrantes.
Dans un tel contexte, la question des fins et des moyens ne peut être jugée à l’aune de nos normes contemporaines. Opposer mécaniquement l’ ” éthique de la responsabilité ” à l’ ” éthique de la conviction ” a quelque chose d’abstrait pour le partisan engagé dans la lutte dont la morale de l’action est largement guidée par les circonstances. L’apologie de la Terreur par un Trotsky correspond au rejet d’une morale désincarnée, voire à la reconnaissance qu’elle est aussi la possibilité d’encadrer une violence venue d’en bas. C’est la notion même d’engagement qui prend ici un sens particulier, de même que celle d’ ” intellectuel ” qui ” désigne cette interférence entre culture et politique qui marque si profondément toute l’histoire du XXe siècle “. Ce phénomène touche bien sûr tout le champ idéologique, et, comme l’observait Benjamin, à l’esthétisation de la politique caractéristique de l’univers fasciste répond, dans la sphère communiste, la politisation de l’art.
Dans un contexte d’extrême polarisation, le clivage se réduit bientôt, après l’arrivée au pouvoir d’Hitler et le coup de force de Franco en Espagne, à l’opposition entre Lumières et contre-Lumières, le Front Populaire puis la Résistance incarnant cette convergence entre tradition libérale et projet communiste face à la menace fasciste. La prise de conscience de la gravité de celle-ci précède et donc justifie le compagnonnage des intellectuels avec le mouvement communiste, et aussi, par conséquent, leur relatif aveuglement vis-à-vis des crimes du stalinisme.
Si on peut faire le constat d’une certaine illusion de la part des protagonistes eux-mêmes dans le cadre de ce combat à mort contre l’hydre fasciste, il concerne d’abord la nature de celle-ci. Réduit à sa dimension réactionnaire, à ses éléments régressifs parmi lesquels l’antisémitisme considéré comme un résidu obscurantiste, le nazisme était alors rarement perçu dans sa dimension proprement moderne. Aux lendemains de la guerre, seuls quelques membres de l’Ecole de Francfort le percevaient comme “un produit de la civilisation elle-même, avec sa rationalité technique et instrumentale désormais affranchie d’une visée émancipatrice et réduite à un projet de domination “. Pour Theodor W. Adorno, le génocide des Juifs d’Europe est ” une barbarie qui s’inscrit dans le principe même de la civilisation “, mais en 1945, alors que la parenthèse fasciste venait tout juste de se refermer et que l’antifascisme était devenu le courant hégémonique au sein de la culture européenne, la remise en cause de la notion de Progrès n’était vraisemblablement pas encore à l’ordre du jour.
Dimitri Nicoaïdis est enseignant. Il a écrit D’une Grèce à l’autre, Les Belles Lettres, 1992, et a dirigé Oublier nos crimes. L’amnésie nationale une spécificité française ?, Autrement, 1994. Il est membre du comité de rédaction de la revue Mouvements.
1) François Furet, Le passé d’une illusion, essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Laffont/Calmann-Lévy, Paris, 1995.
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