Il y a 40 ans. Robbe-Grillet

Robbe-Grillet Par Madeleine Chapsal (15 février 1967)

Le transfert au cinéma de ce qu’on a appelé le monde de Robbe-Grillet et, en généralisant, du Nouveau Roman, est une expérience qui a d’autant plus d’intérêt qu’elle est, pour le spectateur, plus immédiate que la lecture, et grossissante. Le monde de Robbe-Grillet, dit-on communément, est un monde sans personnages, sans histoire, sans chronologie, sans logique, sans véracité - que reste-t-il dans ces conditions de l’homme et de l’émotion ? Rien.

Si c’était tout le contraire ?

Dans Trans-Europ-Express (son deuxième film, le premier était L’Immortelle), Alain Robbe-Grillet dénonce en effet dès le départ les illusions courantes qui font un film tout autant qu’elles font encore la plupart des romans : dénonciation (c’est la plus banale) du cinéma, mais aussi dénonciation de l’auteur (lourdement joué par Robbe-Grillet lui-même), de l’acteur (”tiens, mais c’est Trintignant !”), des personnages (montrés comme imaginaires), du scénario (qui n’en finit pas de se contredire), de la chronologie, de la logique, du sens commun et bien entendu du public : les deux personnes qu’on a vues mortes et obsédées sexuelles s’embrassent juvénilement sur un quai de gare en nous jetant un coup d’oeil légèrement scandalisé : mais qu’êtes-vous donc allé vous imaginer dans la salle !

Pas mal de choses, en effet. On se serait cru dans le TEE (pourtant dans tous les reflets de glace apparaissait sans se cacher l’oeil de la camera), on aurait pensé débarquer à Anvers trafiquant de drogue (c’était du sucre) pour le compte d’une bande (vraie ou fausse) de trafiquants (ou de policiers) dans la peau d’un jeune homme qui ressemble à Trintignant “mais c’est Trintignant !” - d’un jeune homme, taisez-vous, qui ressemble à Trintignant et qui a une obsession sexuelle - “mais ce jeune homme n’existe pas, c’est un personnage que Robbe-Grillet est en train d’inventer !” - qui a une obsession sexuelle, taisez vous - “mais c’est pas la sienne, c’est celle de…” - une obsession sexuelle : enchaîner et violer les filles. Cf. son regard lourd de désir.

Quel désir ? Qui parle de désir ? Rien ne permet d’affirmer que le personnage (imaginaire) joué par Trintignant ressent ce que nous imaginons qu’il doit ressentir au cours de scènes qui peut-être nous troublent mais alors c’est notre affaire et elle seule. Robbe-Grillet non plus ne paraît pas concerné : auteur-acteur-réalisateur, il sort de son film, et de la gare, les mains dans les poches, n’ayant, si on analyse les choses de près, rien dit, rien fait que photographier quelques lieux, gares, docks, intérieurs de cafés, d’hôtels, quelques visages d’acteurs et d’inconnus, quelques gros plans de filles dans des poses très suggestives du genre de celles qui passent dans ces revues qu’on achète, justement, dans les kiosques de gare. En somme des “objets”.

Le reste, c’est le spectateur qui l’invente, ou ne l’invente pas, peu importe, puisque tout - et particulièrement la psychologie - est dénoncé sauf une chose : l’émotion.

Sur le port, un homme dont nous ne connaissons que les gestes (ses pensées, son histoire, son but et même son existence, tout a été successivement affirmé et mis en doute), un homme marche. Il rencontre un adolescent, blond, qu’il a déjà vu servir (vrai ou faux serveur ?) dans un bar. L’homme s’approche de lui (cette rencontre était elle due au hasard ou au contraire l’homme est-il traqué, poursuivi, dans quel but, par le jeune homme ?) et demande : “Comment t’appelles-tu ?” Le jeune garçon hésite (parce qu’il ment ou parce qu’il dit la vérité ?) et répond : “Mathieu”.

L’émotion de cette scène - et tout le film est organisé autour de scènes de cette nature - où quelqu’un qui n’est pas “situé” demande son nom à un autre dont on ne sait guère plus, ni s’il ment, cette émotion qui peut être intense est inexplicable.

A moins qu’on ne puise dans nos propres souvenirs pour en trouver, à titre d’exemple, d’aussi insensées : “Toi tu es la mère, dit la fille en tendant au garçon un ours en peluche, moi je suis le père et voici notre enfant.” Pourquoi n’oublie-t–on plus par la suite la couleur du plancher, l’odeur de la pièce et, sur le pelage mité de l’ours, la moiteur des mains qui se rencontrent ?

Pourquoi n’oublie-t-on plus cette scène de Trans-Europ–Express où une bande de vrais, ou de faux trafiquants de vraie ou fausse drogue, joue pour les besoins du film à poursuivre, ou plutôt fait semblant de jouer à poursuivre un acteur qui joue à être ou plutôt à faire semblant d’être poursuivi, vraie scène filmée sur les vrais docks d’Anvers où des hommes qui sont de vrais ouvriers jouent, pour les besoins du film, ou malgré lui, à travailler pour de bon dans la vraie noirceur d’un vrai froid capitaliste européen ?

“Tu es une putain” dit Trintignant dans l’escalier à la jeune personne qui vient de le racoler dans la rue. “Non, je suis une jeune fille de bonne famille et vous, vous venez raccorder le piano” dit Marie-France Pisier, vraie jeune fille de bonne famille qui pour les besoins d’un film joue, etc. Mais qui est -ce alors qui déchire sa robe et dénude sa vraie peau de fille jouant à s’exhiber pour quels vrais regards ? Le spectateur ?

J’ai toujours aimé la chair des femmes“, écrit Robbe-Grillet dans la Maison de rendez-vous tout en maniant savamment, comme un collectionneur de cartes postales, les clichés, de jeux de mots et d’images, de vraies et fausses blagues, vraies et fausses images (la tête de Trintignant se détachant un instant sur une affiche représentant Belmondo prend une vitesse accélérée).

Probablement trop bousculé, l’emplâtre du conventionnel dévie enfin et, soudain, la vraie chair des choses. Un vrai film.

3 Réponses vers «Il y a 40 ans. Robbe-Grillet»

  1. Eric Poindron à dit:

    Message de Éric Poindron

    au sujet de :

    L’ETRANGE QUESTIONNAIRE

    Chers ami(e)s, lecteurs, écrivains ou non, cher tous…

    Voilà un petit questionnaire que je me suis amusé à imaginer. Il ne s’agit pas d’un test psychologique ni d’une grille de recrutement savamment imaginée par des cerveaux tortueux ou torturés. Ce sont seulement des questions ouvertes destinées à nourrir un peu de romanesque. C’est une espèce de “cadavre exquis” qui peut mener quelque part…

    Les réponses reçus ont été souvent surprenantes et formidables, étranges et bien plus…

    Il est toujours curieux de rencontrer l’autre, surtout lorsqu’il répond comme vous ou possède une bibliothèque presque identique…

    Le principe est assez simple : il suffit de répondre à chaque question en une minute au maximum. Soixante questions, donc une heure.

    Toutefois ne regardez pas votre montre à chaque question : laissez l’écriture définir le temps.

    N.B. Si vous le souhaitez, vous pouvez aussi vous présenter - sous la forme que vous souahitez - en quelques lignes. n’hésitez pas non plus à mettre votre adresses ou vos blogs et sites afin de tisser d’autres toiles…
    Enfin, vous pouvez aussi envoyer l’étange questionnaire à vos amis, ils sont les bienvenus.

    Pour en savoir plus, découvrez “L’Étrange Questionnaire” sur Le Cabinet de Curioistés d’Éric Poindron :

    http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/

  2. Joël Bécam à dit:

    Bonjour,
    A propos de Robbe-Grillet, et de bien d’autres choses… faites donc également, si le coeur vous en dit, une petite visite sur :
    ” L’Amour délivre…” : http://www.joelbecam.blog.lemonde.fr.
    Bien cordialement.
    Joël Bécam.

  3. Éric Poindron à dit:

    Cher(e)s amie(s),

    Après « l’étrange questionnaire », je vous propose un nouveau petit jeu littéraire que vous pouvez faire passez à vos contacts si vous le souhaitez. L’énoncé en est fort simple ; ensuite, ça peut se corser :

    « Racontez en un mot, ou en cent, CETTE étrange nuit ou vous vous êtes perdu(e) dans LA BIBLIOTHÈQUE… »

    Toutes les formes littéraires sont bien entendu acceptes.

    Alors à vos bougies, à vos boussoles et à vos plumes…

    Et toujours au plaisir de vous lire…

    Avec les amitiés de Éric Poindron

    Le Cabinet de curiosités d’Éric Poindron

    http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites

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