Retour sur l’ouvrage Aimé Césaire : une traversée paradoxale du siècle
Le Livre qui, en 1994, les a le plus intéressés
A un certain nombre de nos amis, grands lecteurs, nous avons posé la question suivante : ” Parmi les ouvrages publiés en 1994, quel est celui qui vous a le plus intéressé ? “
Aimé Césaire : une traversée paradoxale du siècle
Stock
L’oeuvre littéraire et les choix politiques, la grandeur, les
audaces, les prudences, de l’inoubliable auteur du Discours
sur le colonialisme. Les tournants de l’itinéraire d’Aimé
Césaire, décrits par Raphaël Confiant, s’inscrivent très bien
dans l’histoire du XXe siècle mondial : 1956-1958 la mutation
anti-assimilationniste et autonomiste, 1967 et 1974 la
découverte de la nation martiniquaise et l’alliance avec les
indépendantistes, 1981 le début du ” Moratoire “, l’accent mis
sur les problèmes économiques et sociaux, le
rapprochement ” réaliste ” avec le P.S., la voie de
l’intégration ?
Raphaël Confiant
Plus tard Nicole Maurice salue l’excellente idée des éditions Stock qui, en un beau volume qui appelle la lecture, présentent sous le titre Fables créoles et autres écrits, l’essentiel de l’oeuvre de Gilbert Gratiant qui, à maints égards, apparaît comme une figure exemplaire de la Martinique.
Gilbert Gratiant
Fables créoles et autres récits
Stock
Et tout d’abord parce que, couvrant presque le siècle
(1895-1985), cet écrivain fut aussi bien témoin direct des
terribles catastrophes naturelles qui endeuillèrent son île —
éruption de la Montagne Pelée en 1902 / cyclône de 1903 —
que des avatars politiques des Antilles françaises liées aux
péripéties historiques de la Métropole:
“France des Marseillaises soûlantes poussées aux pointes
subaiguës des voix nègres ou dramatisées par le Soprano
des mûlatresses…”
Ainsi n’est-il pas surprenant de voir Gilbert Gratiant
gravement blessé en 1914, avec tant d’autres Antillais, dans
les tranchées de la Somme ni de le retrouver, sous le
pseudonyme de “Jean Nous-Tous”, conspuant de sa plume
l’envahisseur de 1940. Mais ce n’est pas non plus un hasard
si ce bon élève de la Communale empruntera le parcours
quasiment obligé de tout Noir bien doué et fils de
fonctionnaire, avec très vite la Métropole en tête, ce
“Pays des maladies guériesEt des chirurgiens qui
sauvent…”(!)
et par la suite l’agrégation d’anglais en poche.
Réussite indéniable “d’intellectuel bourgeois de couleur” qui
lui sera violemment reprochée dans un article de la revue
Légitime défense publiée en 1932 par de jeunes Antillais
révoltés. Mais attaque particulièrement blessante pour cet
“homme de la gentillesse et du coeur, homme d’ouverture et
de culture” ainsi que le définit Aimé Césaire dans sa
préface-hommage aux Fables. Et qui plus est querelle
fallacieuse.
En effet, si conformément à sa formation très classique,
Gilbert Gratiant pratique avec élégance la langue française et
admire ses écrivains-phares — Hugo, Flaubert, Valéry… —
très tôt cependant, en raison de la fidélité à son enfance
martiniquaise, l’écrivain choisit le créole comme moyen de
“tout dire” et le sacre, à travers des réflexions théoriques
fondamentales, “langue adulte” qui mérite l’écrit avec sa
grammaire et son génie spécifiques.
A preuve, les Fab’ Compè Zicaque, oeuvre maîtresse de
l’écrivain à laquelle il ne cessera de travailler de 1935 à
1976, année de parution, en édition bilingue, de cette façon
“d’épopée antillaise”. C’est sous cette présentation que les
117 poèmes qui la composent — fables, histoires diverses,
moralités — figurent dans l’édition Stock, assortis de textes
inédits dont Pierre Piralie à proposé la version française.
C’est que ce bilinguisme est essentiel pour saisir l’originalité
de la réflexion de Gilbert Gratiant sur le devenir de sa langue
originelle. Langue qu’il ressent comme seule capable de
transmettre les sensibilités plurielles et singulières de “l’âme
créole” “où se mêlent les mots et s’épousent les langues”.
Or, ces exigences linguistiques qui rendent compte des
“contacts de civilisations” ainsi que le souligne Michel Leiris,
permettent de comprendre pourquoi aujourd’hui les écrivains
de la créolité — Chamoiseau, Confiant… — considèrent
volontiers Gratiant comme un précurseur.
Le fait est que, dès ses premiers textes, ce Martiniquais
s’éloigne de la vision stéréotypée de l’époque qui voulait
cantonner le créole à l’expression “des doudous
langoureuses, des foulards et des madras”. Et s’il sait
joliment dire la sensualité contenue dans les “… Mains
longues des mûlatresses lentes dans leurs caresses”, ou les
paysages de l’île quand “le vent qui soufflait doucement de la
mer avait un goût salé et sur nos persiennes disposait
quelques gouttes que je suçais au bout de mes doigts avec
délice. La mer, par ses perles distillées entrait ainsi en nous”,
il excelle aussi à faire surgir les rythmes obsédants:
“Et vibre la peau du tambourAvec toutes nos peaux
intérieures……. Là où prennent naissance les enfantsAvant
qu’ils ne voient le jour.”
ou l’ambiguïté de l’ombre avec ses zombis et ses nègres
gros-sirop…
Encore l’humour avec cette ode à la chaussure vernie
cric-crac qui jadis posait son homme:
“Voulez-vous, s’il vous plaît, me mettrePour deux sous de
cric-crac dans ces souliers.”"Bonnes gens regardez-moi
marcher.N’allez pas me prendre pour un vagabond.”
Mais est-il nécessaire de préciser qu’en véritable humaniste
Gilbert Gratiant a aussi rencontré tous les grands thèmes de
notre condition: amour et mort, ce “dernier cache-cache”;
sans oublier notre misère essentielle:
“Il n’y a qu’un seul trésorqui ne s’épuisera jamaisc’est la
bêtise humaine!” (1)
Or, c’est sans doute pour lutter contre la bêtise du
colonialisme que cet écrivain, de naissance bourgeoise, a
choisi le peuple, “d’être le peuple”, selon l’expression de
Césaire.
D’évidence, à travers cette présentation de Gilbert Gratiant
écrivain martiniquais majeur, le présent volume permet au
lecteur curieux d’entrer sans leurre dans la problématique
antillaise, d’autant que tout est fait — notes des éditeurs,
publications bilingues, lexique — pour nous permettre
d’entendre enfin, dans toutes les acceptions du terme, le
créole.