Guerres Israélo-arabes, la spirale infernale

Morris, Benny ” Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste “. Un article de Bensoussan, Georges ” La spirale infernale ” Revue N° 855 parue le 01-06-2003

La politique sioniste est à la fois entravée et soulagée par un refus arabe qui un siècle durant repousse tout compromis avec la réalité. Un refus répété qui pousse le camp adverse à radicaliser à son tour son attitude. Spirale infernale qui conduit à une situation inouïe dans l’histoire diplomatique où l’on voit le vainqueur de 1967 venir demander la paix, quand le vaincu exige, lui, la reddition inconditionnelle de son vainqueur… Le 19 juin 1967, en effet, Israël fait discrètement savoir
à l’Egypte et à la Syrie qu’il est prêt à rendre sur le champ le Sinaï et le Golan contre un traité de paix. Refus immédiat.
Benny Morris
Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste
trad. de l’Anglais par Agnès Dufour et Jean-Michel
Goffinet
Complexe-IHTP-CNRS
Au travers d’une étude documentée mais partielle (les
archives arabes sont inaccessibles aux chercheurs), Benny
Morris rappelle combien nombre d’aspects de l’Intifada
actuelle trouvent leur source dans la révolte arabe de 1936
comme dans la guerre de 1948 : ainsi en va-t-il de la
stratégie arabe d’attaque des routes, point faible du
peuplement juif, ainsi du dépérissement de la révolte dans
des formes de brigandage et de corruption, ainsi de la
pratique du double langage à l’endroit de la terreur. Très tôt,
aussi, les émeutiers arabes prennent l’habitude de déraciner
les arbres fruitiers ; 200 000 arbres “juifs” sont ainsi jetés bas
dans la seule révolte de 1936.
Le refus arabe prend aussi la forme d’une collusion de
certains de ses leaders avec le nazisme, collusion facilitée
par l’antisionisme radical du Führer. Un certain nationalisme
arabe s’est en effet rapproché du Reich, tandis qu’Amin
Al-Husseini fut lui-même directement complice de la Shoah.
L’effondrement palestinien de 1948
Le massacre perpétré par le groupe sioniste de l’Irgoun
contre le village palestinien de Deir Yassine le 9 avril 1948
(entre 100 et 110 victimes) est suivi en retour (13 avril) du
massacre d’un convoi de médecins juifs et d’infirmières (70
morts) montant vers Jérusalem. Cette violence
exterminatrice rend compte du pessimisme de Ben Gourion
le soir du vote de la résolution de l’ONU : “Je ne pouvais pas
danser avec eux. Je ne pouvais pas chanter cette nuit-là. En
les voyant tous si joyeux, je n’avais qu’une pensée : ils
allaient partir pour la guerre.”
Faits à l’appui à partir des archives désormais ouvertes de
l’Etat d’Israël, Morris montre comment la direction sioniste
aborde la question du “transfert” (de la population arabe). Il
ramène à ses justes (et modestes) proportions le fameux
“plan Dalet” de 1948, en l’éclairant par la volonté de rendre
viable un Etat juif qui ne l’eut jamais été sans échange de
populations. Il rappelle que la fuite précoce de l’élite
palestinienne a sapé le moral de la population en insistant
sur l’amplification par la propagande arabe (254 tués au lieu
de 110) du massacre de Deir Yassine, laquelle a exacerbé la
panique et l’exode. Il y eut rarement expulsion directe,
analyse Morris (sauf dans le cas de Lod et de Ramleh) :
comme toute population civile, les Arabes s’enfuient devant
la guerre, mais peut-être, aussi, parce qu’ils craignent de
subir ce qu’ils eussent eux-mêmes fait subir aux Juifs s’ils
avaient été victorieux.
L’effondrement palestinien de 1948 doit beaucoup à des
élites arabes dont Benny Morris écrit qu’elles étaient
“fondamentalement corrompues et vénales”, et n’avaient
“aucun sens de la chose publique”. Dès la fondation de la
Ligue arabe au Caire, le mouvement national palestinien
comprend que les leaders arabes le dépouillent de son
autonomie politique. Que les buts de guerre des Etats frères
en 1948 ne sont pas tant d’édifier une Palestine
indépendante que de s’en partager les dépouilles. Entre
1949 et 1967, ni l’Egypte qui administre Gaza ni la Jordanie
qui annexe la Palestine arabe (Cisjordanie) ne songent un
instant à faire respecter le droit des Palestiniens et la
résolution 181 de l’ONU.
Cette étude montre aussi la situation stratégiquement
dramatique de l’Etat juif : d’interminables et d’indéfendables
frontières à l’Est, une largeur de 15 Km au centre du pays,
une forte minorité arabe légitimement anti-sioniste et
anti-israélienne, une hostilité ininterrompue aux frontières
(infiltrations, sabotages, assassinats, etc.). Morris montre
aussi la précarité des alliances comme l’inanité des
engagements de l’ONU. Il détaille les conflits les plus
connus, en mettant en lumière derrière la puissance militaire
la précarité existentielle de l’Etat juif : lors de la guerre du
Kippour (octobre 1973), plus de 1,8 millions soldats
égyptiens et syriens sont mobilisés contre l’Etat juif. Les 6 et
7 octobre, sur le Golan, au cours de 36 heures décisives
pour les deux camps, 177 chars israéliens affrontent 1400
chars syriens. Les exemples abondent qui montrent l’aspect
dérisoire de la propagande relative à l’”hyper puissance
impérialiste” d’Israël. C’est là tout l’intérêt d’un livre qui
échappe au côté hagiographique de tant d’études
pro-sionistes comme au travers diabolisant des
anti-sionistes.
Un manque : les archives arabes
Nonobstant ses qualités de synthèse, l’étude de Benny
Morris pêche toutefois par l’absence d’accès aux archives
arabes. Le titre de l’ouvrage (le même en anglais) pose aussi
problème dès lors qu’il oppose un peuple, les Arabes, à une
idéologie, le sionisme, en délégitimant ce faisant la présence
juive sur ce territoire. Plus grave nous apparaît le mésusage
des mots : ainsi du vocable “colons” quand il s’agit du
territoire israélien dans ses frontières de 1967, et des
“colonies israéliennes” à propos des villages faisant face au
Liban. On peut regretter aussi que l’auteur se laisse aller à la
banale erreur de l’historien qui, sachant la fin de l’histoire,
déforme sa vision et son propos. Ainsi évoque-t-il la “victoire
annoncée” de 1948 alors que tout son récit montre le
contraire. Quoiqu’il ait pris ses distances avec ces “nouveaux
historiens” qui font la joie du Monde diplomatique, Benny
Morris retombe dans l’un de leurs travers quand il oublie la
vieille leçon de Fustel de Coulanges : pour écrire l’histoire,
l’historien devrait ne jamais connaître la fin.

Georges Bensoussan

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