Jérusalem, le sacré et le politique

Impossible à oublier : Jérusalem
Jérusalem, le sacré et le politique
Sindbad-Actes Sud

On pouvait penser ces derniers mois que l’insistance des
médias à mettre en avant la question de Jérusalem dans le
blocage du processus de paix palestino-israélien tenait d’une
méconnaissance des dossiers qui faisait prendre le plus
spectaculaire, mais aussi le plus symbolique, pour le plus
important. Le maintien des implantations israéliennes sur le
territoire morcelé de la Cisjordanie et de Gaza, l’absence de
véritable souveraineté palestinienne, la prolongation de
l’existence des camps de ces réfugiés dont le droit à revenir
dans leur ville ou leur village d’origine n’est toujours pas
reconnue, tels étaient, tels sont toujours les points qui
rendent impossible un compromis qui ne peut s’opérer que
sur la base minimale de la résolution 242 des Nations Unies
qui exige le retour aux frontières d’avant la guerre de 1967.
Si la partie Est de Jérusalem se trouvait ainsi restituée, rien
ne s’opposait à ce que s’y établisse la capitale de la
Palestine. Il n’était pas terriblement compliqué alors de
trouver des moyens de garantir aux juifs qui le souhaiteraient
un libre accès au Mur des Lamentations. Theodor Hertzl
lui-même projetait une internationalisation de la ville. Au lieu
de cela, on a vu s’accentuer l’emphase sur la sacralité de
Jérusalem. A la télévision française, Schlomo Ben Ami, le
ministre israélien des affaires étrangères, pourtant un
historien distingué et un homme de gauche, expliquait à la fin
de l’été qu’Israël ne renoncerait jamais au Mont du Temple,
en raison de la sacralité du lieu. Dans ce contexte, la visite,
quelques semaines plus tard, d’Ariel Sharon sur l’Esplanade
des Mosquées n’a plus rien de surprenant. Il ne s’est pas agi
d’une provocation individuelle, mais bien d’une affirmation de
la souveraineté israélienne sur ce lieu très fortement investi
par les musulmans. L’affrontement politique a décliné alors
au profit de la lutte confessionnelle. Au-delà des zones
classiques de confrontation la carte des zones de combat
s’est modelée aussi sur la topographie mythique des ” lieux
saints “. La revendication palestinienne, si elle était
entendue, n’avait guère eu la possibilité de dérouler son long
argumentaire. Il y a si peu de temps que l’on a commencé à
s’intéresser au récit arabe des Croisades que cette voix
manquait.
Le recueil de textes rassemblés par Farouk Mardam-Bey et
Elias Sanbar vient donc à point nommé. Son objet est
précisément d’étayer la revendication palestinienne et plus
généralement arabe sur cette ville dont le nom est aussi Al
Quds, ce qui en arabe signifie ” le lieu de la sainteté “. Si le
souci exprimé est bien celui de la dissociation du politique et
du religieux, hors de quoi aucune solution territoriale ne peut
être trouvée, le livre accorde la place nécessaire à la poésie
et au mythe. Car il existe un mythe musulman tout à fait
vivace à propos de cette ville de sainteté, vers laquelle le
prophète Muhammad s’envola une nuit, enfourchant
Al-Burâq, son coursier céleste.
Un article de l’historien Youakim Moubarak rappelle que le
califat omayyade, qui n’avait pas la mainmise sur La Mecque
et Médine, a donné une importance considérable à
Jérusalem, faisant construire la Mosquée d’Omar, puis le
Dôme du Rocher. On peut penser qu’aujourd’hui, où les lieux
qui ont vu se dérouler les principaux épisodes de la vie du
Prophète, sont privatisés par la dynastie au pouvoir en
Arabie Saoudite, Al Quds a repris ce poids symbolique
extrême. Toutes les étapes historiques de l’existence de
cette cité sont minutieusement retracés dans les textes qui
se succèdent dans l’ouvrage. Aucun d’entre eux n’est exempt
de passion politique ou religieuse pour cette ville sanctuaire,
” trop investie d’une polysémie redoutable et suicidaire “,
comme l’écrit Pierre Aubé en conclusion d’un récit sans
complaisance sur Jérusalem et les Croisés où l’on voit à quel
point la Jérusalem céleste et imaginaire s’entremêle à la ville
réelle. Ce qui émerge à chaque fois est bien la centralité
symbolique de ce lieu sur lequel se surimpose le caractère
moderne de capitale.
Il faudrait citer chacun des auteurs qui décline sur son mode
propre et dans son champ disciplinaire, son savoir et son
enthousiasme. Au milieu de la sécheresse et de la précision
des tableaux de chiffres, Henry Laurens remarque que ce
n’est que lorsqu’elle est devenue, sous l’autorité des
Britanniques, capitale de la Palestine mandataire que
Jérusalem a acquis le caractère austère qu’on lui connaît
aujourd’hui. La sacralité des lieux paraissait incompatible aux
yeux des Britanniques avec le maintien des bordels, et la
prospérité des cabarets et autres débits de boisson. C’est
alors aussi que la ville a revêtu son statut moderne de
capitale administrative de la Palestine. La coïncidence du
religieux et du politique apparaît alors comme une
conséquence du ” biblisme ” de la puissance coloniale. On
entrevoit ici une alliance quasi objective entre l’aile la plus
fondamentaliste du sionisme qui va peu à peu coloniser la
vieille ville et chercher à s’emparer du Mont du Temple, et
certains groupes fondamentalistes chrétiens que Michaël
Dumper qualifie de chrétiens sionistes. De véritables réseaux
politico-financiers sont ainsi constitués, et ils ont des
ramifications jusque dans les milieux extrémistes d’Afrique du
Sud. Les croyances et les idéologies qui les animent sont
diverses, mais tournent toutes autour d’une assimilation de
l’Israël moderne à l’Israël biblique, la reconstruction du
temple de Salomon (qui implique la destruction des
mosquées de l’enceinte du Haram) devant être le prélude à
la fin des temps et à la seconde venue du Messie.
C’est Ibrahim Dakkak qui a rédigé le texte le plus émouvant
de ce recueil. Grande figure du mouvement national
palestinien et président du comité de restauration de la
mosquée d’Al- Aqsâ, il raconte la manière dont lui et les
siens ont vécu ces journées de juin 1967 puis les mois qui
suivirent, quand les Israéliens s’emparèrent de Jérusalem
Est, comme Baudouin et ses croisés l’avaient fait quelques
neuf siècles plus tôt. C’est d’abord toute une mémoire de la
vieille ville qui revit, avant, par exemple, la destruction du
Quartier des Maghrébins destinée à dégager l’accès au Mur
des Lamentations. Ibrahim Dakkak remarque que l’hystérie
religieuse des fondamentalistes juifs qui n’hésitèrent pas à
mettre le feu à la mosquée Al-Aqsâ, est née à la fin de la
guerre des Six Jours. A travers son récit on assiste à la
transformation progressive de la partie arabe de Jérusalem
cernée puis rongée par les colonies de peuplement, en un
véritable ghetto dont les habitants n’ont aucun droit,
puisqu’ils n’en sont que les résidents, et que ce statut de
résident peut leur être ôté à tout moment, leur interdisant de
rentrer chez eux et de retrouver les leurs. En dépit des
épreuves et des souffrances subies, Ibrahim Dakkak aspire à
une solution pacifique et négociée, mais équitable.
Car les solutions existent. L’historien Walid Khalidi et la
juriste Monique Chemillier-Gendreau le rappellent en
s’appuyant aussi bien sur le droit international que sur les
données historiques. L’annexion de la totalité de Jérusalem
faisait partie d’un projet clairement exposé dès 1948. Les
arguments sécuritaires ou religieux avancés par les
Israéliens ne sont donc que des prétextes. On comprend qu’il
faut sortir de cette logique folle pour enfin trouver la paix et
imaginer les conditions de la démocratie dans l’ensemble de
la région. Au-delà de ses qualités littéraires qui font de ce
livre une lecture enrichissante et attrayante, on voit se
dessiner une véritable perspective politique, dans un retour à
la raison, mais aussi dans le rééquilibrage qui concède de
façon égale à chaque groupe national ou religieux le droit de
rêver et d’espérer.

Sonia Dayan-Herzbrun

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