L’Immigration. Un problème ?

Revue N° 694 parue le 01-06-1996

“Bien que la lecture d’une enquête sociologique soit souvent
ingrate (abondance de données statistiques, impersonnalité
et sécheresse du style), il vaut la peine de faire un effort et
de lire attentivement celle qu’avec l’aide de l’INSEE et de
l’INED, Michèle Tribalat a réalisée sur les immigrés. Non
seulement parce que c’est la première enquête d’envergure
sur les diverses populations étrangères — Maghrébins,
Africains, Asiatiques, Turcs, Portugais, Espagnols — qui
résident en France, mais encore parce qu’elle dissipe bien
des préjugés et souligne, indirectement, la stupidité des
politiques suivies jusqu’à présent par tous les gouvernements
français.
Des analyses très fouillées que fait l’auteur des pratiques
matrimoniales, linguistiques, religieuses des immigrés, de
leur rapport au pays d’origine, de leur attitude à l’égard de la
naturalisation, il ressort — et c’est la première leçon de ce
travail — qu’il n’est pas possible, ou pas opératoire, comme
on le fait couramment, de parler des immigrés en général.
Origine sociale, moeurs, aspirations, formes de sociabilité
diffèrent d’un groupe à l’autre et à l’intérieur d’un même
groupe. Qu’y a-t-il de commun entre des Turcs, très repliés
sur eux-mêmes, très attachés à leur religion, qui ne se
marient pratiquement pas avec des Français(es), des
Algériens qui fréquentent fort peu les lieux de culte, mais se
montrent très peu enclins à demander la nationalité française
(il est vrai qu’une fatoua de 1989 fait d’un naturalisé un
apostat, lequel risque la mort) et des Asiatiques, à la fois
“communautaristes” et les plus nombreux à vouloir être
naturalisés. Les immigrés n’ont en commun que d’être venus
d’ailleurs. Ce qui ne dit pas grand chose sur ce qu’ils sont,
mais induit toutes sortes de généralisations abusives.
Si d’une population à l’autre, les immigrés sont très divers, la
même diversité se retrouve à l’intérieur de chaque groupe:
par le biais des nouvelles générations, nées dans
l’Hexagone, ou des nouveaux arrivants, ou encore des
mariages, les moeurs se transforment, les différences
s’estompent et l’assimilation s’accomplit. Lentement, sans
doute — c’est à la quatrième génération, estiment les
sociologues, que l’intégration est achevée — mais
obstinément, inexorablement.
C’est ce que montre, entre autres, l’examen des pratiques
matrimoniales. Si, chez la moitié des immigrés algériens nés
en Algérie, les mariages ont été arrangés par la famille, ce
n’est plus le cas qu’une fois sur dix pour les Algériens nés en
France: ils n’épousent plus leur cousine. Etape
intermédiaire? 46 % de ceux qui sont arrivés avant l’âge de
16 ans épousent encore une femme de leur communauté.
Le mariage mixte — qui est assurément la meilleure façon de
s’intégrer — n’est pas la règle, mais il n’est pas non plus
l’exception: un quart des Algériennes nées en France
n’hésitent pas, malgré les réticences de leurs familles, à
épouser un Français, les Algériens qui immigrent
actuellement — et qui appartiennent souvent aux classes
moyennes et supérieures — se choisissent souvent une
compagne dans la société qui les accueille.
Il n’y a donc pas, comme certains le prétendent, d’obstacles
insurmontables à l’assimilation. La polygamie? Elle ne
concerne qu’1 % des Maghrébins — et pas les plus jeunes.
Elle touche davantage les Africains, essentiellement les
Mandés — mais 2/3 des immigrés d’Afrique noire sont
monogames.
La religion? “La faible assiduité des lieux de culte pour les
migrants algériens est générale… Le désintérêt semble
massif parmi les jeunes… La pratique est faible.” Se dire
musulman est beaucoup plus de l’ordre de l’affirmation
identitaire que de la foi; l’observance des rites, entre autres
du ramadan, s’inscrit dans la même perspective.
L’immigration, un problème? Sans doute. Mais rien n’est fait
pour le résoudre et tout se conjugue pour l’aggraver. Loin
d’avoir une politique active d’assimilation, ou simplement
d’ouverture, le pouvoir politique, qu’il soit de gauche ou de
droite, balance, selon les époques, entre indifférence,
méfiance, répression. Pire: des lois Pasqua aux projets
Debré, il verrouille, refoule, exclut. Oubliant que ce sont des
hommes et des femmes venus d’ailleurs, au cours des
siècles, qui ont façonné ce pays, que les Français “de
souche” sont les immigrés d’hier, que les immigrés
d’aujourd’hui seront les Français de demain et que, par
quelque côté qu’on l’examine — démographique,
économique, culturel, “humain” — l’immigration a été une
chance pour la France, et le demeure.”

Michèle Tribalat
De l’Immigration à l’assimilation : enquête sur les
populations d’origine étrangère en France

La Découverte
Maurice T. Maschino

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