Loi Debré sur l’immigration par Maurice Nadeau

Journal en Public. Loi Debré sur l’immigration
Revue N° 711 parue le 01-03-1997

Mercredi 12 février (1997). En rentrant, le soir, sur le “répondeur”
m’attend une voix amie: “Les écrivains doivent s’associer aux
cinéastes pour refuser le projet de loi Debré sur l’immigration.
J’attends votre signature, avant minuit”. Je ne me demande
pas si je suis écrivain, ma signature je la donne, d’autant plus
que j’avais dit, il y a quelques jours, avant les cinéastes, “ils
pourront toujours courir avant que je dénonce un étranger
que j’aurais abrité…”
Jeudi 14. Je me vois dans Le Monde, près d’Edgar Morin,
avec 154 autres. J’en reconnais quelques-uns, des “anciens”
parmi les 121, — ceux qui rassemblent les signatures
doivent avoir consulté la fameuse liste — les autres sont
évidemment plus jeunes, je les connais plus ou moins. Tiens
tiens! est-ce que les écrivains, les “intellectuels” que, depuis
un certain temps, on accuse de dormir, commenceraient à se
réveiller?
Je pense que le détonateur ça a été l’élection de Vitrolles, la
parade insolente du couple Mégret. Le Pen gagne du terrain,
un peu plus tous les jours, le gouvernement et le triste Debré
lui emboîtent le pas, espérant le battre à la course
démagogique. La Gauche fait dodo. Les jeunes cinéastes et
une centaine et demie d’intellectuels ont fini par s’en
apercevoir.
Vendredi, samedi, dimanche, le feu gagne. Voici qu’entrent
en lice les universitaires, les chercheurs, les techniciens, les
traducteurs… tout le monde veut en être. Tout ce monde —
l’élite, dit-on — déclare haut et fort qu’elle violera la loi,
qu’au-dessus de la loi, quand elle devient inique, existe le
respect de soi, le respect de l’autre, une loi morale
supérieure à toute règle concoctée par une majorité de
soi-disant “représentants du peuple” auxquels une partie —
qui n’est pas la plus imbécile — de ce peuple crie son
dégoût.
J’attends la suite. Feu de paille? Les socialistes se sont tus,
et pour cause: ce sont eux qui, en 1982, Badinter garde des
sceaux — Libération nous le rappelle — ont imaginé le
certificat d’hébergement. Debré va un peu loin, Jospin le lui
fait timidement remarquer: “pas jusqu’à la dénonciation, ça
ne se fait pas, c’est vilain!”
Pour le week-end, un assez long week-end, j’ai emporté
Tanizaki en Pléiade, une grosse Pléiade, plus de 2 000
pages, et ce n’est que le premier volume (il y en aura deux).
J’avais lu autrefois Un amour insensé. Je reprends depuis le
début, les oeuvres de jeunesse. C’était le temps en Occident,
de Gide et d’Oscar Wilde, Tanizaki les apprécie. Il ne le leur
cède en rien dans la liberté, sinon des peintures, du moins
des situations où la sensualité (le désir de carnation blanche
féminine, le froissement de la soie) s’exerce à plein, où se
donnent libre cours avec une joie brutale fétichisme et
fantasmes sadomasochistes. C’est le début du siècle, le
Japon est en train de basculer dans une modernité qui ne
garde du samouraï que le tranchant du sabre, l’honneur,
autrefois guerrier, se portant ailleurs. Le Japonais Tanizaki
est obnubilé par l’Occident, où il ne mettra jamais les pieds.
Plus que par ses glorieux aînés, comme Sôseki, il jure par
Flaubert et Maupassant.
Lundi. De Sôseki, justement, La Quinzaine et Louis Vuitton
publient des récits de voyages. J’en reçois les premiers
exemplaires. Hilka a de nouveau réussi une très belle
couverture.
Avant de partir, j’avais commencé de lire Ostinato, le livre de
Louis-René des Forêts en chantier depuis vingt-cinq ans.
Libération et le Monde des Livres en ont fait la semaine
dernière leur “ouverture”. Excellents articles de Gaudemar
dans l’un, de Kéchichian dans l’autre, admiratifs mais
prudents et préférant laisser la parole à l’auteur sous forme,
ici et là, d’entretiens. Des entretiens où Des Forêts redit ce
qu’il dit dans son livre, mais en plus rapide et à la portée du
lecteur pressé.
Les 50 premières pages d’Ostinato m’avaient à ce point
bouleversé, me transportant dans des souvenirs d’enfance
que je faisais miens, illuminations d’instants portés à
l’incandescence par une écriture d’une efficace beauté, que
je décidai de ne pas emporter Ostinato en week-end. Je ne
voulais pas le galvauder, le traiter en ouvrage ordinaire, ce
n’était plus de “lecture” seulement qu’il était question.
Certains de ces textes, je les avais lus autrefois, dans des
revues, des plaquettes, par quel tour de magie sautaient-ils
maintenant de la page dans mes propres souvenirs?
Ostinato, je l’ai repris au retour. Toujours ces illuminations
dans les souvenirs de guerre et de maquis (je pense aux
“épiphanies” joyciennes), dans la déception, stupéfiée et
amère de l’après-libération, et ce goût de la métaphore qui se
meut entre ciel et terre, dans les territoires de l’enfance. Le
deuil immense qui a frappé Des Forêts et sa compagne,
comment l’auteur s’en remettrait-il dès lors que l’homme de
chair et de vie en porte la marque crucifiante? L’homme et
l’auteur, faisant mentir l’autre rêveur endurci qui s’en est pris
à Sainte-Beuve, se confondent ici et ne font qu’un, appelant
le lecteur à former un trio d’un seul tenant, et c’est bien en
quoi Ostinato s’écrit hors de tout discours, fût-ce le discours
autobiographique. Sur tous les modes, du grave à l’aigu, du
confiant au désespéré, de l’à quoi bon? à l’élan pour repartir
dans la fabuleuse aventure d’un langage qui permet de
rebondir. Des Forêts, hanté par la mort qu’il veut voir proche,
s’arc-boute dans des ruminations sans fin sur “l’échec” de
son projet. On aura compris qu’il ne s’agit pas de l’échec d’un
ouvrage de littérature. Ce qu’il redoute et désire à la fois c’est
d’atteindre “le lieu premier, le non-lieu, le rien de rien où tous
les mots étant heureusement abolis, le silence même perd sa
nature et son nom”.
En son temps j’avais écrit sur Le Bavard, son premier livre. Il
m’avait fait savoir que je n’y avais rien compris et il en était
même un peu indigné: j’avais usurpé la place que j’occupais.
Par la suite, je publiai dans Les Lettres Nouvelles “Les
grands moments d’un chanteur” et La Chambre des enfants.
Louis-René était devenu un ami que je retrouvai dans le
projet de cette Revue internationale qu’avec Blanchot,
Mascolo et Vittorini nous avons essayé de mettre sur pied. Et
bien sûr, nous étions ensemble contre la guerre d’Algérie et
parmi les 121.
Secret et ténébreux, Louis-René? Sans doute. Et “obstiné”.
Bien sûr. Mais son rire, vous connaissez?

Maurice Nadeau

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