En Sorbonne
La caractéristique la plus frappante du mouvement de mai 68 est de crever, de traverser les schémas, de faire éclater les modèles politiques, économiques, sociaux, culturels, où l’on tente de l’enfermer. Son extraordinaire résonance internationale — il frappe à Madrid comme à Belgrade, à Tokyo comme à Washington, à Berlin comme à Milan, sans s’inquiéter de la nature des régimes ou des équilibres sociaux — et son impact dans des couches sociales tenues jusqu’à présent pour “ quantité négligée ” et victimes d’un véritable “ refoulement ” social — ouvriers immigrés, jeunes chômeurs, blousons noirs — indiquent que le mouvement s’alimente aux sources les plus profondes de la personne, à une énergie de vie que cernent le mieux les termes de spontanéité, liberté, gratuité, créativité, bref, la notion de Jeu, comme essai et déploiement de tous les possibles d’un individu, comme ouverture indéfinie, élan perpétuel, affirmation plénière et joyeuse de soi qui rend insupportables tous les cadres et tous les rôles préétablis.
Ainsi comprend-on mieux le style des barricades et des manifestations, la parole, non pas figée dans ses formes contraintes mais jaillissant — avec quelle surprenante aisance, quelle grâce, souvent — comme le dynamisme même, la modulation de l’intimité individuelle. L’une des réussites peut être les plus fécondes du mouvement de mai 68 est d’avoir arraché la parole au pouvoir gaulliste et à ses oppositions officielles, et de l’avoir rendue, distribuée à tous ; le régime connaissait son apogée dans la cérémonie sacrée qu’était l’allocution du général, elle-même ramassant toute sa substance dans un mot fétiche, jetée en pâture à la presse complice et aux foules médusées ; brusquement, tous ces discours sonnent creux, sonnent faux, même lorsqu’ils se détachent sur fond de crosses et de gâchettes. Comme le pouvoir, la parole est “ dans la rue ”, c’est a dire dans les amphis, les usines, les magasins, les bureaux, les lieux de travail ; il ne sera sans doute plus possible de la reprendre, de la “ récupérer ”.
Le Jeu révolutionnaire de mai 68 n’a pas été seulement révélation des masques et mascarades, de la “ chienlit ” du pouvoir et de ses oppositions, il n’a pas simplement crevé les effigies solennelles — ministres, politiciens, professeurs, patrons, maîtres et chefs en tous genres ; il a été, il est toujours, en même temps qu’une réalité humaine, politique, culturelle, pleine et homogène, un apprentissage des figures nouvelles, souvent imprévisibles, sur lesquelles le mouvement a des chances de déboucher, qu’il est précisément en train d’élaborer, d’essayer, comme on dit d’un enfant qu’il “ essaye ” ses muscles et ses sens et ses synapses — essai, jeu, exercice, qui n’ont rien à voir avec l’amusement facile et imitatif (celui justement auquel se livrent les gaullistes lorsqu’enfermés dans leurs voitures, comme tous les weekendards, ils klaxonnent sur le rythme d’ “ Algérie française ! ”), mais qui sont l’expression même de la maturation, du développement, de la vie.
Ce bouillonnement de vie, la Sorbonne en offre une merveilleuse illustration ; elle écrase le capitalisme sur son propre terrain, sur ses propres prétentions — à l’efficacité, au rendement, à la productivité. Hier encore, énorme organisme grabataire et bouffi, elle est devenue un organisme vivant, agile, alerte, travaillant à plein temps, nuit et jour, multipliant les services et les circuits : les amphis n’ont jamais connu public aussi nombreux, enthousiaste, délirant, créateur ; les murs se couvrent d’affiches, de proclamations, de manifestes, de graffiti, et parfois de fresques vraiment informelles peinturlurées à la hâte ; de tableaux et de poèmes ; on a installé une infirmerie, qui a soigné des centaines de blessés ; une crèche, au troisième étage, a été aménagée, les nourrissons et les enfants y passent des heures exquises ; un service de presse édite un bulletin d’information et reçoit les journalistes ; un peu partout, on mange, on dort, on boit, on imprime des tracts ; on trouve même le temps de flâner et de méditer au soleil ; un immense piano à queue, au pied de la chapelle, domine la cour transformée en kermesse politique.
Il est important de noter que c’est un mouvement international qui organisa la manifestation pour le Vietnam à Berlin, avec Rudi Dutschke, qui fut le point de départ de toute l’agitation étudiante en Europe.
Le mouvement de mai 1968 ne reconnaît aucun “ maître à penser ”, comme on dit, et n’en cherche aucun. Si le nom d’Herbert Marcuse, qui fit il y a quelques années une série de cours à l’École des Hautes Études, devant un auditoire qui ne dépassa jamais dix personnes, a été prononce, il était inconnu de la presque totalité des étudiants. C’est moins des hommes que des situations globales qui ont inspiré le mouvement, et les deux plus importantes sont le Vietnam et Cuba. Il est utile de rappeler que le Mouvement du 22 mars, qui a joué un rôle déterminant, doit son nom à la journée du 22 mars, au cours de laquelle une centaine d’étudiants de Nanterre occupèrent un amphithéâtre pour protester contre l’arrestation de militants des Comités vietnamiens ; et le premier amphi baptisé par les étudiants révolutionnaires s’appelait amphi , . Les manifestations les plus importantes, qui précédèrent les journées de mai, se déroulaient sur le thème du Vietnam, et les militants scandaient leur marche sur un rythme d’allégresse avec les noms de “ Ho Chi Minh, oh oh ” et “ Guevara, che che ”.
Et il est significatif, que son porte-parole soit l’Allemand Cohn Bendit, faisant faire à la France en quelques jours un bond de plusieurs années. Cohn Bendit donne à la révolution un rythme de ballet ; il n’est jamais là où on l’attend (par exemple la conférence de presse à la Sorbonne), toujours là où on ne l’attend pas (dernier défilé de l’UNEF, le 31 mai), il nargue les autorités, bondit par dessus les frontières (“ les frontières, on s’en fout ! ”), terrorise tous les “ assis ”, refuse d’entrer dans le rôle de vedette ou de leader qu’on lui tend de tous côtés. Sa force et la raison profonde de son harmonie avec le mouvement, c’est qu’il ne tient pas de place, qu’il est animation pure ; sa présence n’est pas celle d’une opacité exclusive des autres, elle dessine au contraire un espace ouvert et libre où l’autre se sent advenir ; son volontarisme est source de spontanéité, préserve et associe la volonté des quelques milliers d’étudiants révolutionnaires qui sont les créatures véritables du mouvement.
La Révolution est une fête proclame une affiche manuscrite sur les murs de la Sorbonne. Elle surgit, de fait, dans une société de l’ennui, une société sans fête véritable, dans un paysage social d’objets trafiqués, dans un paysage politique encombré de potiches et de fantômes, dans un paysage culturel fourmillant de zombies ; aussi la résurgence des courants libertaires, si caractéristique du mouvement, doit être perçue dans une perspective nouvelle : ils expriment à la fois la revendication traditionnelle des “ laissés pour compte ”, de tous ceux dont l’avenir économico social est bouché, et aussi le besoin nouveau, typiquement moderne, d’échapper à la contrainte et à l’envahissement des objets. Ainsi a pu s’opérer la rencontre fructueuse entre les étudiants les plus lucides et les éléments les plus démunis, jeunes ouvriers, chômeurs, et dans la Sorbonne en fête, véritable alma mater, authentique matrice, tandis que les étudiants et quelques professeurs, dans les salles discrètes des Comités d’action, dessinent le nouveau visage de l’Université.
Il faut pourtant compter avec les trouble fête, avec tous ceux qui ne connaissent d’autre flamme, d’autre feu, que celui qui surgit d’un tombeau, tous ceux qui ont partie liée avec la mauvaise mort.
par Roger Dadoun