Fonctionnement des Comités d’action
Pour sentir battre le cœur de la révolution, pour la comprendre, en saisir les caractères et les objectifs, il faut participer à un Comité d’action. Il en est des centaines qui, bien qu’ils se soient formés spontanément, fonctionnent néanmoins de façon voisine à la Sorbonne, au Centre National de la Recherche Scientifique, etc.
Voici un comité constitué pour la “ liberté de la recherche ”. A condition d’appartenir à l’institution qui l’abrite, chacun peut y entrer et participer aux discussions autant qu’il le désire et à chaque réunion du comité, ici quotidienne. A l’issue de chaque réunion, des constatations sont enregistrées, des témoignages et des informations recueillies ; et puis des vœux s’expriment et se discutent, par exemple sur les modalités qui président à la distribution des crédits de recherche. On se sépare et, chaque soir avant de se quitter, deux représentants de ce Comité d’action, élus par les présents, se rendent à un Comité de coordination, qui regroupe les délégués de tous les Comités d’action d’une institution.
Ainsi, il y a actuellement une demi douzaine de Comités d’action à l’ École Pratique des Hautes Études (sur les rapports enseignants/enseignés, sur le fonctionnement de l’école, etc.), et une douzaine de délégués se retrouvent chaque soir au Comité de coordination. Ce ne doit pas être les mêmes chaque soir car chacun ne peut pas (ou ne veut pas) assister chaque jour au même Comité d’action et, par principe, on veut éviter la bureaucratisation par de petits groupes. Ce Comité de coordination collabore avec un Comité de l’Assemblée générale, qui prépare l’ordre du jour des sessions en accord avec les conclusions du Comité de coordination. A ce stade intervient également le Comité d’action politique, qui est un Comité d’action comme les autres mais qui, naturellement, oriente la politique de l’Assemblée chaque fois que la conjoncture fait passer la décision ou l’action politiques avant les problèmes proprement corporatifs. Ainsi propose t il de manifester ou de ne pas manifester à l’appel de telle organisation. La décision appartient à l’Assemblée générale “ souveraine ” qui renvoie la tâche d’étudier les modalités pratiques à un autre Comité d’action, celui ci particulier et éphémère. A la base de l’institution se constituent les Comités de gestion (pour les laboratoires ou les instituts de recherche). Leurs deux délégués se tiennent en liaison avec un Comité de coordination qui se chargera d’en faire reconnaître la légitimité par l’Assemblée générale.
Tel est le schéma qui se dessine avec, à son sommet, un Comité général des Comités d’action regroupant les délégués de tous les groupes sociaux qui se sont placés en situation révolutionnaire.
Naturellement, en marge de ce fonctionnement “ idéal ”, merveilleusement démocratique, mobile, antibureaucratique et novateur, il y a des groupes initiateurs qui, manifestement, animent le mouvement, orientent le processus de développement et lui impriment son orientation spécifique. Ils ne s’en cachent pas. Ils sont jeunes, dynamiques, vigilants mais nullement sectaires et, s’ils ne donnent pas toujours l’impression de savoir où ils vont, il est sur qu’ils savent ce qu’ils veulent et surtout qu’il est certaines procédures qu’ils rejettent. Ainsi, ressuscitant l’esprit des partis politiques et des syndicats bureaucratisés dont beaucoup ont du faire l’apprentissage, tous leurs gestes attestent que leur conception de l’organisation, sans participer en rien à l’anarchisme, est néanmoins décentralisatrice et antitotalitaire.
Sans doute, ils obéissent à des orientations centrales, centralisées peut être, mais leur “ terrorisme ” reste verbal et il refuse, par principe, de prendre une forme institutionnalisée ou de se constituer en groupes de pression. Ses membres agissent individuellement comme ferments dans chaque comité d’action, mais bientôt les institutions qu’ils ont suscitées les absorbent à moins qu’ils n’aient réussi à grossir leur propre base et que, leur “ groupuscule ” s’étant développé, ils puissent essaimer et être présentés dans chaque Comité d’action, chaque Comité de gestion, etc.
Subjuguée, conquise ou saisie de nausée, la “ base ” a assisté à une remise en question absolue des situations acquises, de tous les statuts, des hiérarchies, de toutes les valeurs et grades, de tous les rôles et de la validité des anciennes relations d’homme à homme. Si l’on se rappelle qu’à la Sorbonne, cette “ base ” comprend les étudiants mais aussi les maîtres éminents, de renommée internationale qui, lorsqu’ils participent à ces assemblées tumultueuses doivent se dépouiller de leur fonction ou de leur statut pour devenir, chez eux dans leur royaume, des simples citoyens qui ne disposent pas d’un temps de parole plus grand que leurs étudiants ou leurs assistants, on imagine que la métamorphose est difficile et que beaucoup sont incapables d’opérer spontanément l’adaptation nécessaire.
Il est vrai que porteurs mystérieux d’une pensée maîtresse et jouissant la veille encore d’un prestige intellectuel sans partage, certains d’entre eux voient, brutalement, que le charme est rompu et que l’autorité a échappé dans le tourbillon de ces journées de mai. Pressentant l’avenir, ils ne participaient pas à l’allégresse générale, et, leur rôle terminé, beaucoup se sont réfugiés dans l’exil du temps passé, désormais oublié, d’acteurs devenus spectateurs, derniers témoins d’un monde mental disparu.
Un des faits étonnants que révèlent les discussions passionnées au sein des comités d’action, c’est la résurrection de l’idéologie. On la croyait définitivement déconsidérée : en réalité, elle avait trouvé asile dans une autre société, isolée de celle des maîtres, des partis politiques ou syndicats qui enseignent à vivre et à penser, à diriger ou à se révolter : la jeunesse. Celle-ci a recueilli l’idéologie dans le ruisseau et, paradoxalement, elle en a ressuscité la raison d’être, qui n’est pas de “ relire Marx ” ou Bakounine, mais d’agir.
L’orientation et les buts du mouvement de mai 1968 appartiennent sans doute à la tradition de toutes les révolutions ; mais les journées de mai ont une spécificité qui, à l’échelon des Comités d’action ou de telle ou telle assemblée générale évoque irrésistiblement des expériences passées. Et d’abord l’Algérie des années 19.50 ou l’Européen ignorait et méprisait l’Arabe, comme en 1968 la société adulte ignorait et méprisait la jeunesse. Deux mondes qui vivaient ensemble en s’ignorant absolument. Pas un seul Européen, en 1950, ne lisait les journaux musulmans d’Algérie (pourtant écrits en langue française), ignorant ainsi toutes les raisons de se révolter d’une population opprimée ; de la même façon, il n’était pas un seul “ adulte ” penseur ou non, qui ait lu la presse des jeunes, les publications révolutionnaires, ignorant de la même façon que les Européens d’Algérie ceux qui contestaient le fonctionnement de la société.
C’est encore l’Algérie (mais aussi la Russie de 1917) que les événements rappellent, tant s’affirme à chaque intervention des orateurs le désir de briser, dans l’entreprise ou l’institution, le rapport gouvernants — gouvernés et le souci de rétablir une nouvelle relation des liens d’homme à homme. Messali Hadj déclarait en 1 950 : “ Que m’importe que tu mettes l’eau courante dans ma maison si ma maison n’est pas à moi ”. Aujourd’hui, la volonté d’autogestion traduit les mêmes aspirations. En 1917 comme en 1968, rejetant instinctivement le système représentatif les étudiants et les ouvriers commencent à le mettre en cause. Pour les citoyens de la nouvelle Cité, le problème n’est pas d’être mieux gouverné ou de choisir une autre façon de l’être, mais de se gouverner soi même. Toute délégation de pouvoirs est marquée d’opprobre, toute autorité insupportable.
Notre société est bloquée par l’oppression des individus chefs (de famille, d’État, d’entreprise, d’institution, etc.) par celle des maîtres à penser, par celle des églises, partis, syndicats et par l’oppression anonyme de la loi, de la mode, du progrès, de l’opinion ou du gadget. Sa révolte explose, mettant en question par une contestation absolue, non pas seulement le fonctionnement de notre société, mais notre culture.
par Marc Ferro