Mort de l’École des Beaux Arts
La société industrielle est urbaine. C’est dire que chacun de nous est directement concerné par l’activité de ceux qui ont pour tâche de construire et aménager nos villes. Or ce n’est pas un des moindres paradoxes de la société française que cette activité de pointe et de prospection soit régie par la caste archaïque d’une profession qui est à la fois organisée selon des structures de type pré industriel et coupée du champ vivant des problématiques contemporaines. C’est pourquoi chacun de nous est aujourd’hui concerné par les événements qui se déroulent depuis le début mai à l’ex-Ecole des Beaux Arts de Paris (1). Ce temps du passéisme, cette serre chaude à cultiver les inadaptés, le petit ghetto de la rue Bonaparte où le “ système ” et l’incurie des patrons a enfermé des générations de jeunes gens à l’abri des bruits et de la fureur de la société, a définitivement éclaté.
Indispensable révolution qui consacre et fait aboutir le travail accompli depuis 1966 par le groupe C, puis l’atelier collégial au Grand Palais (2) qui avaient successivement refusé la tradition des “ compositions en plan ” et les analyses de monuments anciens, refusé l’enseignement empirique et paternaliste des patrons, refusé de continuer à préparer des projets imaginaires, établi la jonction avec l’université et les autres disciplines, instauré le travail en équipe exigé dès mai 1966 la participation des étudiants à l’établissement des programmes. Le mois de mai rue Bonaparte aura permis que l’impulsion de ces groupes minoritaires soit communiquée à l’ensemble des étudiants et une fraction importante de jeunes architectes ; elle aboutit à une mise en question radicale des structures et du sens de l’activité constructive et de la société où celle ci s’intègre, au cours d’un psychodrame en plusieurs actes.
Le décor : plus délabré que celui de la Sorbonne, morne symbole de l’éclectisme du XIX° siècle, il est soudain envahi et nié par des affiches et inscriptions multicolores dont la floraison croît chaque jour. Des stands communistes, trotskistes, maoïstes voisinent pacifiquement dans les galeries. Dans les ex ateliers ou parmi les écorchés poussiéreux de l’amphithéâtre d’anatomie, siègent les commissions. Les assemblées générales se tiennent dans la cour, en plein air, ou à la “ Melpo ”, la grande salle des jugements où trois mille personnes s’asseyent par terre : aux murs c’est la tapisserie continue des chefs d’œuvre de la Renaissance italienne réduits au dénominateur commun du A par quelque titanesque copiste du siècle passé et qui, trois lustres durant, servit à l’édification de nos futurs artistes. Le drame : il commence par un prologue. Jusqu’au 13 mai, les étudiants procèdent, à huis clos, dans une atmosphère de ferveur, à la critique de leur école et des cadres de leur future profession. Les premières commissions de travail sont créées le 10 mai. Le 13 mai l’École des Beaux Arts est occupée par les étudiants en grève. Ceux ci mettent à la porte les patrons du groupe A venus les assurer de leur solidarité.
Le premier acte commence. Il s’agit de passer à l’action. Deux mesures solidaires constituant les deux faces d’un même problème, sont immédiatement proposées : rattachement de l’enseignement de l’architecture à l’université (d’où suppression du système des patrons) et suppression de l’ordre des architectes, organisme corporatif hérité de Vichy et servant essentiellement au maintien des privilèges. Le comité de grève publie le 15 mai un texte de base. Des commissions étudient en particulier la déféodalisation de la profession, les divers aspects de la nouvelle pédagogie à promouvoir, les rapports inter - professionnels dans le domaine bâti. Le 20 mai, dans l’enthousiasme, une assemblée générale de deux mille cinq cents personnes adopte la motion du 15 mai et décide l’occupation symbolique du siège de l’ordre. Les orateurs se succèdent, dénonçant pêle mêle l’hégémonie des banques dans la promotion, l’insécurité des chantiers qui tuent trois ouvriers par jour, la nécessité de municipaliser les sols. Puis une série d’architectes viennent déchirer leurs cartes de membres de l’ordre à la tribune. A vingt deux heures le siège de l’ordre est occupé.
Cependant la politisation des débats s’accentue. La remise en question du statut des architectes est, dans toutes les commissions de travail, liée à celle de la société dans une assemblée. Les murs de l’école résonnent d’une terminologie insolite : concepts classiques de lutte des classes, exploitation de l’homme par l’homme, mais aussi critique de la technocratie et de la société de consommation vision messianique d’un “ dépassement de l’économique ”. Souvent l’utopie devient vacuité. Mais si la dialectique est parfois hasardeuse, un pas est franchi : l’ex école des Beaux Arts a pris conscience de la dimension politique de l’acte de bâtir. L’urbanisme devrait, plus clairement, s’appeler polistique.
Le deuxième acte va être celui de la politisation complète. Il débute avec les “ accords ” de Grenelle. Le comité de grève démissionne tandis que se constitue un comité d’action ouvrière. “Le front de lutte ouvrière est le plus important”. L’école se vide des éléments les plus dynamiques.
Parallèlement, la réaction commence à s’organiser. Avant le vote à la Chambre sur la motion de censure, tout architecte opposant avait disparu du quartier des Beaux Arts. Terrifiés, les féodaux qui venaient en observateurs arboraient le costume de la révolution, blue jeans et col roulé. Le lendemain du vote, ils réapparaissaient en complet mastic et nœud papillon. La sémiologie vestimentaire n’est pas un vain mot. La caste va donc tenter de défendre ses privilèges tandis que débute le troisième acte. A peine amorcé celui ci est néanmoins marqué par une motion des membres du SNE Sup qui ont, le 3 juin, proposé à tous les grévistes étudiants et enseignants un texte de ban pour la restructuration de l’enseignement.
Nous y reviendrons, à mesure des discussions. Celles ci auront à se garder de bien des pièges et des difficultés. Il ne faut pas, en particulier, que cet admirable mouvement d’ouverture aux vrais problèmes et à la réalité rugueuse tombe dans le mythe des sciences de l’homme et s’abandonne comme autrefois à l’architecte “ conducteur de troupeau ” prôné par le Corbusier, au nouveau démiurge, la sociologie. De même les notions de création et d’art dans le domaine bâti demandent à être entièrement réanalysés.
On peut espérer alors que des bâtisseurs conscients contribuent à promouvoir une société nouvelle en nous délivrant de la laideur et de l’absurdité qui depuis la fin de la guerre caractérisent notre environnement. Et puisqu’il s’agit de dissoudre l’École nationale des Beaux Arts, ne devrait on pas ramener la métaphore à sa lettre et commencer par démolir effectivement et physiquement le bâtiment hideux et morne qui pendant cent cinquante ans a sécrété le conformisme et la hideur ?
1. Les ex ateliers de peinture gravure sculpture ont eux aussi dans le même temps mené une action révolutionnaire considérable que le cadre de cet article ne permet pas d aborder.
2. Groupes nés officiellement de la nécessité de déconcentrer I École des Beaux Arts. B atelier collégial avait complètement éliminé les patrons.
par Françoise Choay