Où en est le structuralisme?

Revue N° 31 parue le 01-07-1967

“…Dans le monde instantané où les concepts se
commercialisent, l’éclectisme est de règle.” Cette phrase
d’Alain Badiou caractérise avec précision, la débauche
idéologique dont cette pseudo-école qu’on a nommée
structuralisme a été l’occasion. L’affaire continue : on
trouvera ci-contre une liste non-exhaustive des publications -
intéressantes ou significatives – consacrées à ce “problème”
dans les revues françaises. Mais on a quelque scrupule à la
dresser, tant à la signaler on contribue, malgré soi, à
entretenir la confusion ; on risque, à son tour, par souci
d’information, de sombrer dans la platitude éclectique.
Permettons-nous donc de préciser des fils directeurs ; notons
que – dans ce domaine difficile de la recherche -, il ne suffit
pas d’avoir les mêmes adversaires ou les mêmes détracteurs
pour être, d’un seul coup et tout simplement, d’accord
théoriquement. L’unité du structuralisme est artificiellement
créée par ceux qui croient trouver, dans un ennemi
arbitrairement fabriqué, un remède à leur vacuité
intellectuelle. Et la probité de ceux qu’on appelle
“structuralistes” est de continuer à chercher, dans le domaine
que chacun s’est fixé, le moyen d’assurer, concernant les
objets empiriques ou les productions théoriques qu’ils
interrogent, l’intelligibilité maximale.
Une méthode
Dans ce qu’on désigne comme “structuralisme”, aujourd’hui,
en France, il y a :
1. les travaux scientifiques de Claude Lévi-Strauss et de son
groupe. Il s’agit de travaux ethnologiques dont le domaine et
la méthode ont été définis par des années d’enquêtes et
d’élaboration conceptuelle. Comme l’a souligné Luc de
Heutsch, la méthode structurale a ici une signification précise
elle oppose à l’”ethnologie historique” et à “l’ethnologie
fonctionnaliste” un certain mode de traitement des sociétés
dites primitives. A son propos, la question est, d’une part, de
savoir si – comme cela a lieu dans les sciences de la nature -
elle offre des hypothèses explicatives plus riches et plus
rigoureuses que celles qui avaient été jusqu’ici proposées ;
elle est, d’autre part, de déterminer, au cas où la réponse à
cette question serait positive, quels remaniements devraient
s’imposer les sciences de l’homme, en raison même de la
nouvelle conception introduite. La discussion passe ici par
deux niveaux. Le premier, dont dépend le second, se situe
au sein de la science ethnologique même et de son statut et
il serait comique que la pensée idéologique
spéculative ait l’audace d’instruire une affaire dont elle ne
connaît pas les pièces
2. les travaux de Jacques Lacan et de son groupe. Il s’agit de
travaux ressortissant, simultanément à la compréhension de
l’ouvre de Freud – qui a donné de l’homme une approche
radicalement nouvelle – et à un domaine particulier de
recherches, celui de la maladie mentale et de son articulation
à la culture. Inutile de s’agiter, de clamer, à l’avance, au
génie ou à un humanisme fabriqué ! Les pratiques théoriques
et empiriques, ici aussi, ne manqueront pas d’introduire les
légitimations ou les contestations sérieuses, dans une
échéance qui sera plutôt brève que moyenne. Quant aux
procès d’intention, ils sont, proprement, dérisoires. Ne
parlons pas des polémiques concernant le style ou les
procédés d’exposition ils renvoient à cette mentalité de “valet
de chambre” qu’aimait évoquer Hegel
3. des ouvrages fort divers, parmi lesquels, pour ne citer que
les plus célèbres et les plus pertinents, se trouvent ceux de
Michel Foucault et de Roland Barthes. Participent-ils d’un
esprit commun ? Ils ont, en tous cas, la commune volonté,
d’une part, d’explorer des registres culturels jusque là
abandonnés à la contingence – la folie ou la mode – et,
d’autre part, d’essayer d’obéir, aussi strictement qu’il est
possible, à cet impératif de “probité philosophique” que s’était
fixé Nietzsche. C’est dire qu’ils se tiennent au plus loin et
quelquefois jusqu’à l’outrance – des banalités édifiantes et
verbeuses dont s’est nourrie l’idéologie française depuis vingt
ans, de l’existentialisme à Teilhard, en passant par le Hegel
christiano-marxiste
4. les travaux de Louis Althusser et de son groupe (on
remarquera que cette formule “et de son groupe” revient trois
fois sur quatre).
Il s’agit d’un type de recherches qui, là encore, est différent. Il
faut remarquer, d’abord, qu’Althusser et ses amis se veulent
engagés politiquement : ils revendiquent hautement leur
appartenance à une institution politique, le P.C.F. Il importe
de noter également que leurs travaux se réclament de l’ouvre
de Marx, qu’ils considèrent comme fondatrice d’un nouveau
statut de la science des sociétés. Il convient de signaler enfin
que leur ambition – contrairement à celle déclarée par
Lévi-Strauss – est philosophique, qu’elle vise à rien moins
qu’à définir, sous le nom de matérialisme dialectique, une
conception nouvelle de l’activité théorique et de ses normes
(ou, comme le note A. Badiou, de (re) commencer, à la suite
de Marx, celle-ci). A ce genre de recherches, il convient
d’associer les travaux de Maurice Godelier qui – à mi-chemin
de Lévi-Strauss et d’Althusser cherche à définir et à explorer
techniquement le champ d’une Anthropologie sociale qui,
conjuguée à l’Histoire, constituerait l’un des secteurs
théoriques du matérialisme historique…
Il faut une lecture bien hâtive, on le voit, pour constituer un
corps doctrinal nommé “structuralisme”. A peine peut-on
parler d’une méthode. Et, en ce cas, ce commun
dénominateur méthodologique se définit plus aisément par
ce qu’il refuse que par ce qu’il institue. Disons pour simplifier
que ce qu’il refuse, c’est l’empirisme, qui dans tous les
domaines de la pensée, s’est imposé, au nom des “faits”, du
vécu, du concret, de l’efficacité. Cet empirisme est
omniprésent ; dans les philosophies de l’histoire (chrétiennes
ou marxistes) tout autant que dans la sociologie ou
l’économie dites positives ; il ressortit à cette conception
simpliste qui par crainte de la “métaphysique”, par souci de
l’expérience – comprend la vérité (d’une science) comme
reflet (de ce dont elle est science) ; qui voit dans le concept
une généralité abstraite grâce à laquelle on collectionne les
faits ; qui juge d’un corps scientifique en fonction non de sa
production théorique, mais de sa “capacité de prévisions”…
Quant à savoir ce qu’est un fait, quant à définir
soigneusement le domaine d’une science au moment où on
entreprend de la construire, quant à délimiter la nature des
concepts qui sont alors en jeu, l’empirisme ne veut point s’en
préoccuper ! Il a trop à faire : il court après l’information, celle
qui lui vient, de l’extérieur, sur les téléscripteurs des agences
de presse ou, pis, de l’intérieur, des tréfonds du vécu et de
l’expression concrète.
Aussi bien, François Furet, dans son article “Les Français et
le structuralisme” a-t-il raison de noter que le succès du
“structuralisme” est lié à la fin de l’âge idéologique : “La
déstalinisation, le schisme sino-soviétique, la crise du
tiers-monde – et la prospérité française et européenne – ont
atteint profondément le progressisme des années 1950…
D’où une disponibilité de l’opinion intellectuelle, une sorte
d’attente – un peu comme, il y a un siècle, l’échec sans gloire
des quarante-huitards romantiques a précédé et facilité la
formation de la génération réaliste et positiviste.” Il est bien
vrai que l’idéologie des quinze dernières années, en France,
a été occupée par des rêveries qui se croyaient fondées sur
des faits que d’autres faits ont bientôt démentis. L’expérience
stalinienne, “existentialiste”, “tiers-mondiste” s’est, à force
d’expérience, détruite elle-même… Mais, demande François
Furet, comment se fait-il qu’à cette faillite des “romantismes”
n’ait pas succédé une pensée positive et libérale qui, elle, ne
rêve pas sur les faits, mais les recueille et les organise pour
en tirer la bonne signification ; “Pourquoi n’est-ce pas
Raymond Aron qui règne, mais Lévi-Strauss ?”
Cette transformation ne relève pas d’une explication
sociologique, suggère-t-il. Il ne s’agit pas de sociologie, en
effet, au moins si on se place dans le domaine de la
production des oeuvres. Il s’agit d’une transformation qui
s’est produite au sein de la théorie même. Ce que
Lévi-Strauss, Lacan – qui travaillaient, depuis longtemps, sur
des domaines empiriques qu’ils avaient pris soin de
circonscrire rigoureusement -, ce que Louis Althusser ont
établi, c’est que face à une telle crise, le seul remède était,
non de substituer aux “gros faits” des philosophes de
l’histoire (par exemple, le prolétariat mondial) les “petits faits”
de la sociologie (par exemple, l’augmentation des “petits
porteurs” d’actions aux U.S.A.), mais d’essayer de définir des
méthodes exactes d’investigation permettant de savoir ce
qu’on peut effectivement recevoir comme fait.
Pour y parvenir, Levi-Strauss s’est inspiré de l’analyse
mathématique et des recherches linguistiques ; Lacan,
lecteur intransigeant de Freud, a adopté, lui aussi, cette
dernière source. S’il fallait trouver des parents directs à
Althusser (et, d’une manière différente, à Foucault), ce serait
Koyré, Bachelard, Cangitilhem… et Levi-Strauss. En vérité, il
s’agit pour la pensée, en France, d’une mutation, d’un
arrachement, qui étaient déjà largement annoncés, mais qui
maintenant se réalisent (et quel lecteur de Bachelard se
plaindra que ce soit en des directions diverses et des
secteurs différents, alors qu’y préside – un esprit commun !)
Cette pensée “française”, si l’on excepte certains textes de
Comte, de Cournot, de Durkheim, n’était jamais vraiment
sortie de l’empirisme psychologique que lui imposa Maine de
Biran. La voici, peut-être, qui, en ordre disparate, retrouve la
rigueur de la vocation théorique…
Fleurs et insectes
Pensée “hyperintellectualiste et systématique”, déclare
encore François Furet. L’imputation, cette fois, est tout à fait
illégitime. Qui donc est plus près de la nature et la fait mieux
vivre que Levi-Strauss ? Qui se préoccupe aussi étroitement
de la “réalité politique” que Louis Althusser lorsqu’il tente de
redonner le sens théorique à des organisations ouvrières qui,
au gré des circonstances, ont floué du fanatisme sectaire à
l’oecuménisme ? Et, des “réalités universitaires” que Michel
Foucault lorsqu’il dénonce le vide fondamental des
disciplines qu’on enseigne sous les vocables sociologie et
psychologie ?
Le refus du fait empirique n’est nullement le refus de la
réalité et de ce qu’elle impose. Il signifie seulement – et cela
est décisif qu’un fait (c’est-à-dire, au fond, une information)
ne prouve rien comme tel, que ce qui est probant, c’est le
corps scientifique systématique qui, explicitant les raisons et
les moyens grâce auxquels il a produit, dans son domaine,
des faits (produire, au sens cartésien, mettre à jour), les
organise d’une manière intelligible.
“Hyperintellectualisme” ? Le risque existe. Au plus bas
niveau, il apparaît dans la constitution de ces petites
chapelles exclusives et agressives qui, serrées autour de la
seule vérité (qu’elles détiennent), distribuent, à l’envi,
excommunications et clins d’oeil. Au plus haut niveau, il se
dessine dans un article comme celui d’Alain Badiou. C’est là,
sans doute, le meilleur texte qu’on ait écrit sur, les
recherches d’Althusser et de son groupe (plus explicite que
celui, excellent déjà, de Saul Karsz, encore à l’abri de la
philosophie de l’histoire). Son mérite et de désigner très
précisément la place de ces recherches, de souligner leurs
ambiguïtés, de poser la question de fond, que la recherche
althussérienne a éludée jusqu’ici : celle du rapport théorique
entre la philosophie idéologie et la philosophie théorie (qui
n’est autre que celle de la relation théorique entre théorie et
pratique). On doit se demander, pourtant, si en proposant
cette “figure allégorique” : “Althusser ou, pour penser Marx,
Kant dans Spinoza”, Alain Badiou, par son interprétation, ne
fait pas régresser l’entreprise vers des origines dont elle ne
tirera que des minces “profits” théoriques. Car il semble bien
que Marx – qui n’ignorait pas le problème difficile du statut de
la théorie – ne le posait pas en ces termes. Avait-il tort ? Ou
était-il préoccupé par autre chose ?
Dans le dernier article d’Althusser, “Sur le travail théorique.
Difficultés et ressources”, il y a une phrase qui, pour
énigmatique qu’elle soit, déplace, peut-être, la question :
“n’existent, au sens fort du terme, que des objets réels et
concrets singuliers”. Voici, en tous cas, une formulation qui,
tout autant que l’évocation par Levi-Strauss des fleurs et des
insectes, l’analyse, naguère, par Koyré, des travaux de
Gaulée ou la révélation par Foucault des techniques passées
de la clinique médicale, nous met bien loin de cet idéalisme
dont on fait grief à ceux que l’on nomme structuralistes.
Revues à consulter, à propos du structuralisme :
Le numéro 246 des Temps modernes (novembre 1966)
entièrement consacré aux problèmes du structuralisme
(articles de J. Pouillon, M. Barbut, A.- J. Greimas, M
Godelier, P. Bourdieu, P. Macherey, J Ehrmann) ;
François Furet, “les Français et le structuralisme”, Preuves,
n° 192, février 1967, pp. 3.12
Le numéro 2 de Raison présente (février 1967), articles d’O.
Revault d’Allonnes, “les Mots contre les Choses” et d’E.
Bottigelli, “En lisant Althusser”
André Glucksmann, “Un structuralisme ventriloque”, Les
Temps modernes, N° 250 (mars 1967), pp. 1557.1398 ;
Aléthéia, N°6 (avril 1967), trois textes B. Besnier, “Deux
livres marxistes pour la théorie économique”, M. Godelier,
“Sciences de l’histoire et théorie des systèmes (réponse à B.
Besnier)”, S. Karsz, “Après Althusser (ou la fin des
orthodoxies)” ;
L. Althusser, “Sur le travail théorique. Difficultés et
ressources”, La Pensée, N° 132 (avril 1967), pp. 3-22 ;
Le numéro de mai 1967 d’Esprit intitulé “Structuralisme,
idéologie et méthode”, avec des contributions de J.- H.
Domenach, M. Dufrenne, P. Ricoeur, J. Ladrière, J.
Cuisenier, P. Burgelin, Y. Bertherat, J. Conilh ;
E. Leach, “C. Lévi-Strauss, anthropologue et philosophe”,
Raison présente, N° 3 (mai 1967), pp. 91-106 ;
A. Badiou, “le (re) commencement du matérialisme
dialectique”, Critique, N° 240 (mai 1967), pp. 438-467 ;
La réédition (la seconde) du remarquable numéro 26 de l’Arc
consacré à Lévi-Strauss avec des textes de B. Pingaud, L.
de Heusch, C. Levi-Strauss, G. Génette, C. Deliège, J.
Pouillon, J. Guart, J.- C. Gardin, P. Clastres ;
F. Wahl, “Littérature, Science, Idéologie”, Critique, N° 241
(juin 1967), pp. 537-543.

François Châtelet

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