Aux Commissions de psychiatrie, de psychanalyse et de sciences humaines, les étudiants travaillent à l’élaboration d’une charte pour une psychiatrie rénovée. Le but est de renouveler dans sa forme et son esprit un enseignement médical qui jusqu’à nos jours ne préparait en rien le candidat à son métier de psychiatre. Est exigée la réduction d’un enseignement mécaniste, biochimique, médical au profit de l’introduction de la philosophie, de la logique, de la linguistique, et, en général des sciences humaines. Le droit à la culture se trouve ainsi implicitement revendiqué.
Sur le plan hospitalier, les options sont tout aussi clairement définies : c’est l’hôpital qui doit devenir le lieu d’une véritable formation à un enseignement critique. C’est au sein d’équipes soignantes que doit s’établir une sorte de contestation permanente de soi et du système dans lequel chacun se trouve impliqué. Ce que l’étudiant refuse c’est un savoir prédigéré fondé sur un système autoritaire. Ce qui se trouve du même coup remis en cause, ce sont les fondements de la psychiatrie classique. Au classement systématique d’entités nosologiques, l’étudiant veut substituer l’étude du sujet qui parle (de ce sujet qui justement disparaît dans les classifications).
En cela, d’ailleurs, on ne fait en France que rejoindre les préoccupations qui animent à l’étranger une avant garde psychiatrique. Des perspectives hardies ont déjà été ouvertes en Angleterre. A Paris, en octobre 1967, Cooper et Laing, psychiatre et psychanalyste anglais avaient fait scandale pour avoir osé affirmer que l’étiquette nosographique servait à cacher nos ignorances. Devant un auditoire médusé Cooper s’exprimait alors en ces termes :
“ Nos travaux nous ont permis de mettre en évidence ceci : ceux qui sont admis en hôpital psychiatrique, le sont non tant parce qu’ils sont malades, que parce qu’ils protestent de manière plus ou moins adéquate contre l’ordre social ; le système social dans lequel ils sont pris vient ainsi renforcer les méfaits produits par le système familial dans lequel ils ont grandi.
Cette autonomie qu’ils cherchent à affirmer à l’égard d’une microsociété joue comme révélateur d’une aliénation massive exercée par la société toute entière. ”
Sept mois plus tard, les barricades du quartier Latin ébranlent l’édifice de la psychiatrie française : “ il est interdit d’interdire… ” Se trouve dévoilée la nature d’un système qui avait pour fonction de perpétuer toutes les formes d’obscurantisme, de maintenir le candidat dans la capture imaginaire de l’objectivité dite scientifique.
Si la psychiatrie française semble vouloir s’engager aujourd’hui sur les rails révolutionnaires, il n’en est pas de même de la psychanalyse. Sur ce plan, les étudiants sont encore embarrassés ; ils n’ont pas eu le temps d’opérer une sorte de démystification du personnage de l’analyste. Lorsque les futurs “ nouveaux maîtres ” en chaire de psychanalyse leur lancent ce très curieux avertissement : “ la théorie, ça ne vous regarde pas !.. ” ils croient ne devoir s’en tenir qu’aux seules revendications matérielles. Toute réflexion psychanalytique s’en trouve du même coup aplatie, la contestation en psychanalyse prend l’aspect d’un tabou. L’étudiant pour peu qu’il soit d’une certaine École analytique se sent piégé puisque son psychanalyste tel un confesseur, lui interdit la critique.
Si le futur psychiatre dénonce à juste titre le piège qu’il y a pour un médecin à se référer pour l’appréciation d’une situation au seul critère d’adaptation (adaptation à quelle société ?), le futur psychanalyste est autrement plus embarrassé : il a du mal comme “ révolutionnaire ” à se situer dans le système conformiste qui est celui de son École analytique. Sur quoi, débouche un système psychanalytique qui se réfère à une idéologie d’un “ moi ” dit “ fort ” et autonome ? Sur quoi, si ce n’est ces paroles d’un de ses représentants, paroles rappelées dans le n• 1 de Scilicet :
“ Ce pourquoi je n’attaquerai jamais les formes instituées c’est qu’elles m’assurent sans problème d’une routine qui fait mon confort ”.
L’apport de Lacan est cependant resté lettre morte à la Faculté de Médecine. Si les instituteurs le connaissent depuis 1936, si les normaliens ont intégré l’étude de sa doctrine dans leurs recherches, les futurs médecins analystes passent l’essentiel de leur formation à se défendre contre… une lecture mise à l’index. S’il est interdit d’interdire Lacan, il est pour le moins recommandé de ne point le fréquenter. Le “ révolutionnaire ” est prié de substituer au système logique lacanien (système qui ébranle la certitude selon laquelle “ moi je suis moi ” et fait jaillir la somme de méconnaissance cachée dans le confort narcissique du “ moi ” fort) un humanisme pédagogisant.
Dans cette perspective, le médecin est invité comme religieux à prendre la place de l’ex psychiatre policier. Les Jungiens ne viennent ils pas nous rappeler l’existence de l’âme ? Le marxiste athée, dans le domaine de la psychanalyse, se trouve ainsi bizarrement écartelé entre l’influence d’un style psychiatrico analytique moralisateur ou adaptatif (ne fais pas pipi au lit, ne ronge pas tes ongles, sois autonome et fort à mon image…) et l’appel à la bonté par le prédicateur, défenseur de la notion spirituelle de “ souffrance humaine ”. La théorie de Lacan installant une référence à la structure et à la subversion du sujet à la place de toute idéologie suscite dans ce milieu médical une inquiétude.
L’histoire nous dira qui, des philosophes ou des médecins, s’opposera à l’anéantissement de l’héritage de Freud, héritage contenu dans ces mots : “ je leur apporte la peste ”. C’est son caractère de scandale que nous avons à maintenir à la psychanalyse à fin de garder à sa théorie tout son mordant. Le scandale ne s’accommode pas d’une carrière universitaire ou médicale traditionnelle.
Si dans l’Université de demain, une place doit être faite à la psychanalyse, c’est non dans l’occupation d’un poste de “ patron ”, mais dans le travail besogneux au sein d’une équipe médicale. L’étudiant a besoin non tant de recevoir un nouveau savoir, que d’être remanié dans son rapport au savoir et à la vérité.
par Maud Mannoni.