Université et culture, le campus américain

Student politics,
un symposium dirigé par Seymour Martin Lipset
Basic Books ed. Londres, New York, 1968.

Numéro spécial (4 8) : “ Students and Politics ”
Daedalus, journal of the American Academy of Arts and Sciences

La politique comme facteur de la vie universitaire, l’étudiant comme facteur de la vie politique — par une série d’éruptions successives (Berkeley, Berlm) ou presque simultanées (Italie, France), par l’universalité et la virulence du phénomène, aussi violentes à l’Est (Varsovie, Prague, Belgrade) qu’à l’Ouest et dans les nouveaux États en développement ou en stagnation, les mouvements estudiantins de protestation, de contestation, de participation sont à juste titre au centre de l’intérêt des historiens comme des sociologues. Tel était le cas bien avant l’explosion française qui est à la fois la plus tardive et, par son “ impact ” sur la totalité de la vie sociale et politique d’une nation, la plus considérable jusqu’à présent.

Tout a commencé aux Etats-Unis comme en témoigne le vocabulaire internationalement adopté du “ teach-in ”, “ sit-in ”, etc, tout, y compris l’antiaméricanisme, car c’est une partie de la jeunesse américaine qui a exprimé à partir des poètes “ beat ” et des “ beatnik ” la désaffection, la rupture paisible ou violente avec les réalités américaines qui démentent les valeurs affichées ou encore avec ces valeurs elles-mêmes. Il est donc permis de dire que dans une large mesure l’antiaméricanisme vient des Américains eux mêmes.

Aussi parmi les trente études monographiques ou comparées que comportent ces deux excellents recueils-résultat de travaux collectifs et de conférences - serons nous d’abord intéressés parce qui touche aux Etats Unis et, en particulier, à Berkeley en Californie, premier laboratoire de cette incubation.

Dans les années 60, des étudiants participent à la lutte contre la discrimination raciale. Une Nouvelle Gauche émerge dont un des groupes, le S.D.S., n’a que par hasard les mêmes initiales que le mouvement extrême des étudiants allemands. Des étudiants qui participaient à la campagne non violente et se rendaient dans les États du Sud pour soutenir les protestations animées par le pasteur Martin Luther King furent malmenés, certains assassinés avec la complicité des forces de police locales. Ce mouvement qui unissait l’idéalisme à un engagement précis a perdu de sa force avec l’émergence du “ Black Power ” dont les militants accusaient les étudiants de traiter les Noirs selon un “ paternalisme ” d’un type nouveau. C’est sur “ Black Power ” que s’est ensuite modelé le mot d’ordre de Student Power qui reste problématique puisque un Noir est noir toute sa vie durant et un étudiant n’est étudiant que pour quelques années. La transmission de pouvoir d’une courte génération d’étudiants à l’autre est toujours incertaine.

Depuis 1965, c’est le refus actif de la guerre du Vietnam qui mobilise le plus d’énergies, et c’est encore un motif que les étudiants américains, japonais, allemands ou italiens auront en commun.

“ Commitment ” est le fait d’une minorité relativement petite, mais souvenons nous que les étudiants aux Etats Unis sont au nombre de six millions accueillis par 2300 “ collèges ” d’une variété extrême. Rien qui puisse être comparé à ce qu’en France, et uniquement en France, on appelle au singulier l’Université, en tant que branche de l’administration. Les étudiants américains choisissent leurs “ collèges ” en dehors de tout impératif topographique. Les “ activistes ” ici comme ailleurs se trouvent avant tout — je suis l’analyse de Richard Petersen dans Daedalus — dans les Humanities et Social Sciences, ce qui correspond à la Faculté des Lettres. Ce sont en majorité des fils de classe moyennes, dont les parents sont le plus souvent des libéraux qui ont milité pour les bonnes causes (n’oublions pas qu’aux Etats Unis “ liberal ” veut dire réformiste, et “ radical ” révolutionnaire).

Nous retrouvons bien des analogies entre Berkeley et Berlinque souligne dans Student Politics Paul Seabury. Deux universités de haute réputation qui attirent de ce fait un grand nombre d’étudiants de partout. Mario Savio et deux autres des animateurs de la contestation à Berkeley ne s’y étaient fait immatriculer que l’année qui a précédé les troubles. Glark Kerr, le président de Berkeley, passait pour un recteur d’avant garde. C’est lui, d’ailleurs, qui a lancé le terme de “ multiversity ” pour définir la nouvelle Université de masse qui concilie tant bien que mal l’éducation humaniste, la formation de cadres et la recherche. Une enquête parmi les étudiants politiquement actifs a confirmé que les deux tiers de ceux qui participaient à des “ piquets ”, venaient de la Faculté de Lettres, alors que dans les “ contrepiquets ” d’étudiants conservateurs la majorité se préparait pour le “ menagement ” et le droit. La prépondérance des “ Lettres ” tient elle à la matière même de cet enseignement qui prédispose à l’examen critique de la société ou plutôt au surnombre des étudiants et aux incertitudes d’avenir ? Selon une enquête citée par Lipset et Albach, ce sont des étudiants déjà disposés à la critique qui choisissent souvent cette Faculté. Nous apprenons aussi que par elle. Nous apprenons aussi que la qualité du travail des étudiants “ committed ” est en moyenne supérieure à celle des autres, mais que cela vaut aussi pour les étudiants non “ radicaux ”.

Un changement récent a été noté par Irving Howe dans la New York Review : des étudiants qui jusque là voulaient avant tout paraître “ excentriques ” se sont fait couper les cheveux et s’habillent en bourgeois pour mieux gagner des voix au sénateur Eugène McCarthy. Conversion donc du “ provo ” en militant. Il y a dans les explosions estudiantines américaines ce double caractère de protestation politique et de “ fête ” ou assouvissement — de manifestation exubérante qui par elle même donne des satisfactions à ceux qui y participent. Voilà à coup sûr une différence par rapport aux étudiants révolutionnaires de la Russie tsariste, exclusivement dévoués à une cause et auxquels Lénine, en 1905, rendait hommage, disant qu’ils avaient appris aux militants ouvriers des méthodes de lutte nouvelles. En même temps ce “ défoulement ” peut être considéré comme un “ ricorso ” de l’Histoire, au sens de Vico, puisque à travers le Moyen Age, et au delà, des heurts violents entre étudiants et autres citadins étaient fréquents et qu’Oxford a été plusieurs fois le théâtre de luttes sanglantes entre la “ ville ” et la “ toge ” (town and gown).

Un facteur mis en lumière par les recherches citées dans Student Politics c’est la tension nerveuse toujours croissante, liée à la pression des parents, de la direction des collèges et des examens — et peut être à d’autres facteurs aussi. Le taux des suicides parmi les étudiants a augmenté en quelques années de 48 % pour le groupe d’âge entre 15 et 19 ans, de 26 % pour ceux entre 20 et 24 ans, alors qu’il est resté égal pour les hommes de plus de 55 ans.

Plus même que l’Allemagne, c’est le Japon où surgissent les mouvements d’étudiants les plus violents, dont en particulier le Zengakuren — minorité très efficace — qui, en 1960, contraindra le président Eisenhower de renoncer à se rendre à Tokyo et qui causera la chute d’un gouvernement. Ses dirigeants seront plus tard exclus du Parti Communiste japonais pour “ trotskysme ”. L’étude de Michiya Shimbori dans “ Daedalus ” conclut sur la constatation qu’il y a eu une succession de “ cycles ” d’agitation, chaque mouvement à travers son élargissement national ayant fini par s’aliéner de ses bases locales et se désagrégeant pour être suivi par une autre vague.

Les Universités d’Amérique Latine qui ne sont, bien entendu, pas négligées dans ces deux recueils américains, posent des problèmes tellement - particuliers qu’il faudrait en parler à part. Relevons que certaines de ces Universités sont devenues des lieux d’agitation permanente et ont perdu en partie leur caractère de centres d’éducation de recherche. Je me souviens d’avoir rencontré à l’université de San Marcos à Lima un “ militant estudiantin ” très important et — quadragénaire. Ici, la vocation militante devient une carrière, mais l’Université, elle, entre en sous-développement.

L’étude de M. Jean Pierre Worms sur la France dans Student Politics est fort intéressante, puisqu’elle laissait clairement entrevoir une situation explosive et un “ syndicalisme révolutionnaire ” qui alors n’inquiétait guère les responsables. Si M. Worms montre comment la hiérarchie catholique s’est coupée des jeunes Chrétiens et la S.F.I.O. des jeunes socialistes, il omet la crise opposant à la même époque le P.C. aux animateurs de Clarté et qui a eu, elle aussi, des conséquences lointaines. Rien de mieux partagé pour hiérarchies et appareils que la difficulté d’accueillir le neuf !

Les deux recueils ne réservent que peu de place aux étudiants de l’Est — mais il est vrai que les mouvements plus importants ne se sont manifestés que tout récemment.

Student politics, un symposium dirigé par Seymour Martin Lipset. Basic Books ed. Londres, New York, 1968.
Numéro spécial (4 8) : “ Students and Politics ” Daedalus, journal of the American Academy of Arts and Sciences

François Bondy

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