L’Assomption de Claude Lévi-Strauss

Il est évident que Claude Lévi-Strauss s’est amusé en intitulant Du côté du brouillard la première partie de son Histoire de Lynx. En effet, au bout de 30 pages nous n’y voyons goutte à travers tous ces mythes minutieusement racontés qui s’accumulent sous nos yeux. Le grand écrivain car il n’y a aucun doute que Lévi-Strauss reste un grand prosateur, même quand il nous mène chez les Topinambous, chers à Boileau a voulu éprouver notre patience.

Claude Lévi-Strauss
Histoire de Lynx

Plon éd. 362 p.

Marcel Hénaff
Claude LéviStrauss

Belfond éd. 436 p.

Il faut persévérer. Car dans la deuxième partie tout s’éclaire. Ici, le moraliste non celui qui fait de la morale mais celui qui réfléchit sur les moeurs prend la parole. Il relit ce que Montaigne a écrit des Indiens d’Amérique, en tire une leçon de relativisme absolu : “Nous n’avons aucune communication à l’estre”. Il deviendrait presque impossible de vivre, si nous ne constations parfois que l’homme trouve des satisfactions sensibles à vivre comme si la vie avait un sens, bien que la sincérité intellectuelle assurer qu’il n’en est rien. Il est “sage de vivre en accord avec soi”, ajoute Lévi-Strauss, démolissant au passage les maximes consolantes sur la “conscience morale” qui furent si à la mode pendant les années 80 (il est ici en contradiction avec son érudit commentateur Hénaff). Mais, si ce scepticisme réduit la religion à une convenance, il neutralise tout jugement : restons dans notre civilisation et n’hésitons pas à détruire les autres !

Or Lévi-Strauss n’est pas d’accord, bien qu’il ne trouve aucun support métaphysique à son désaccord (sur ce point, les chrétiens seuls pourraient trouver une raison d’agir en faveur des Indiens dans la miséricorde infinie de Jésus. La générosité, chez l’incroyant ou le sectateur d’un autre monothéisme, est belle mais sans raison). Lévi-Strauss montre alors que les Amérindiens, au rebours des monothéistes, juifs chrétiens et musulmans, n’étaient pas persuadés d’avoir raison. Le fond de leur pensée était au contraire qu’il existait d’autres êtres, d’autres civilisations. Aussi se laissèrent-ils vaincre facilement. Ils accueillirent les “autres” sans voir que ces autres allaient les détruire. Une contradiction non-dialectique serait à la base du “paradigme” amérindien.

Aux ethnologues de discuter cette dernière thèse, qui ressemble à une conclusion, donnée à 83 ans par un grand maître.

Le travail remarquable de Marcel Hénaff, paraissant simultanément, nous permet de mesurer le chemin parcouru. L’intuition centrale de Lévi-Strauss, la structure, n’est pas du tout comme l’ont répété des disciples malencontreux, un principe d’explication universel. La structure lévistraussienne ne cherche pas à connaître “en profondeur” les organismes, mais à y découvrir des invariants ; la structure n’est pas indifférence aux contenus (ce serait le “formalisme”) mais le rapport invariant qui relie les différents contenus. “La forme se définit par opposition à une matière ; mais la structure est le contenu même appréhendé dans une organisation logique conçue comme propriété du réel”. Lévi-Strauss refuse de considérer comme de “vrais” structuralistes, Lacan, Foucault et Althusser. Il réserve ce titre à Benveniste, Dumézil et lui-même, une place tout à fait à part étant réservée à Roman Jakobson, l’inspirateur de tous.

Car, à l’origine, c’est bien le modèle linguistique qui a permis d’écarter, par la méthode structurale, les erreurs du psychologisme et de l’évolutionnisme, sans renoncer tout à fait à la psychologie (1) et à l’évolution : “Tout n’est pas structuré et il n’y a pas nécessairement de la structure partout,” dit Lévi-Strauss à Raymond Bellour. Le seul problème est de savoir si la méthode rend compte du réel. Le premier triomphe du structuralisme fut d’expliquer enfin la prohibition de l’inceste (et les cas très rares où il est autorisé). Il serait trop long d’exposer ici la démarche suivie.

Marcel Hénaff, en 200 pages denses, résume très clairement l’itinéraire scientifique de LéviStrauss, puis expose ses idées sur l’art et l’émotion esthétique, il détruit bien des simplifications quant à sa conception de l’histoire et s’aventure, avec moins de sûreté peut-être, dans une analyse de sa position “morale”. Le mot convient-il ? Nous avons vu que Lévi-Strauss est sans illusions sur les principes et préceptes, sur le manque de sens du monde où nous vivons. Plus qu’une morale, c’est une “satisfaction sensible” que l’anthropologue éprouve en défendant les espèces animales et végétales ainsi que les civilisations en voie de destruction, en reconnaissant des droits à ce qui ne peut réclamer des droits ! Plutôt que d’un antiracisme kantien, Lévi-Strauss se réclame d’un goût des différences, et même des traits incompatibles ! Plus que d’un savant, c’est la vision d’un poète.

Le livre de Marcel Hénaff se termine par une série d’analyses du contenu de tous les livres de LMStrauss et par une biographie chronologique (signalons en passant à l’auteur que Smadja ne fut pas le fondateur de Combat), tout un ensemble de documents qui font de cet ouvrage un instrument de travail précieux.

Par Jean José Marchand

1.Pour LéviStrauss comme pour Auguste Comte, la psychologie n’est qu’un composé de la physiologie et de la sociologie.

Claude LéviStrauss Histoire de Lynx Plon éd. 362 p.
Marcel Hénaff Claude LéviStrauss Belfond éd. 436 p.

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