Le chant unique et essentiel d’Aimé Césaire

aimé césaire

Archive

Aimé Césaire, Oeuvres complètes (3 T.) Désormeaux éd.,
FortdeFrance, 1 248 p.

Qui est Aimé Césaire ? Question paradoxale mais plus pertinente qu’il n’y paraît. Et Michel Leiris a raison de la poser ici. Il est de ces noms qui ne cessent de chanter un air connu et dont il est pourtant malaisé d’identifier la musique, la célébrité étant souvent un masque aveuglant de lumière que la renommée se plaît à jeter sur le “moi secret” de celui qu’elle cherche ainsi à dissimuler sous les honneurs.

N’est-ce pas le cas d’Aimé Césaire ? Qui ne le connaît ? Mais qui, néanmoins, pourrait dire en fonction de quoi il mérite de l’être ? On le sait homme politique, progressiste, député de la Martinique, maire de Fort-de-France On le définit schématiquement comme “un homme de culture” et on le proclame volontiers poète de la “négritude”. Mais n’est-ce pas risquer de se tromper gravement sur son compte, d’égarer encore davantage ceux qui partent à sa recherche, que d’accorder un crédit illimité à ces “étiquettes” conventionnelles, aujourd’hui où, précisément, le mot “politique” sert à tout, donc à ne rien dire, et où la “négritude” est mise à toutes les sauces ?

La publication de ses Œuvres complètes va sans doute contribuer, à cet égard, à faire mieux connaître, mieux entendre et mieux apprécier Aimé Césaire, sous l’éclairage simultané des motivations et du dessein profond de l’homme comme de l’écrivain. A considérer ces trois volumes (1), on est tout d’abord saisi par un surprenant contraste : d’un côté, la relative minceur de l’oeuvre (à peine mille deux cent quarante huit pages) ; de l’autre, sa substantielle densité, son importance capitale. Que tant ait été dit, et de si singulièrement déterminant, en si peu d’espace, ressortit du prodige ! Et ce qui frappe, tout autant, c’est la souveraine unité, non seulement de pensée, mais aussi de “ton”, qui tient sous son pouvoir les différents cheminements de la création, et jusqu’aux parties les plus disparates. A travers des formes variées, une grande diversité de paysages langagiers et des modes d’expression sans visible parenté, Césaire poursuit imperturbablement le même propos, prononce un discours unique et essentiel.

Dès l’admirable cri, aux échos indéfiniment répercutés, du Cahier d’un retour au pays natal, qu’André Breton jugeait “unique, irremplaçable”, tout semble virtuellement dit : la misère d’un peuple réifié, rameau d’Afrique jeté au rivage des Antilles, marqué à l’estampe de l’esclavage, de la colonisation et de l’assimilation. Cette misère, dont il retrouve tes traces jusqu’en Afrique et partout dans le monde où le Nègre, brimé, est tombé victime d’une “civilisation qui ruse avec ses principes”, Aimé Césaire va la chanter dans des vers suffocants de beauté et de force, et ce seront les Armes miraculeuses, Ferrements, Cadastre, dont “Soleil cou coupé” et “Corps perdu” constituent le noyau éclatant.

Cette misère, il ne manquera également de la dénoncer, avec de terribles accents, dans des écrits comme le Discours sur le colonialisme et Toussaint-Louverture, où la passion le dispute à la froide logique ; et de la mettre en scène, dramatiquement, exemplairement, dans un théâtre de faste et de paroxysme, dont La Tragédie du roi Christophe et Une Saison au Congo représentent les pièces maîtresses. L’œuvre, qu’elle soit de pure poésie, de prose aiguë et tempétueuse ou de théâtre, va désormais se mouvoir, comme à l’époque de la “traite”, en un perpétuel “voyage triangulaire”, tirant de l’Afrique son suc originel, heurtant l’Occident en de furieux “abordages” critiques, mais n’en retournant pas moins, éternellement, aux Iles, comme au lieu central de sa naissance, de sa conception et de sa maturation.

La “négritude”, pour Césaire (qui consacre le mot pour la première fois dans le Cahier d’un retour), est essentiellement un concept culturel destiné à restituer leur sens aux valeurs négro-africaines, partout où elles se sont vues le plus profondément humiliées, déshonorées ou niées par le colonisateur. Et ce n’est guère un hagard si l’histoire en a fait apparaître le besoin opératoire d’abord aux Antilles, les plus meurtries par l’assimilation. Mais si cette entreprise de réappropriation culturelle semble visiblement inconcevable sans médiation politique, la “négritude” n’en est pas, pour autant, une “idéologie” (comme certains voudraient le faire croire), ni d’ailleurs une théorie à portée universelle, ni moins encore une “panacée”, dans la mesure, précisément, où elle ne concerne qu’une situation localisée, uniquement vérifiable aux Antilles et en Afrique francophone : celle d’hommes dépossédés de leur histoire et de leur patrimoine culturel. Dans la problématique césairienne, la “négritude” ne répond donc qu’à une étape, certes indispensable et ne pouvant s’enjamber impunément, mais néanmoins momentanée. Les peuples négro-africains, d’expression française, profondément traumatisés par l’assimilation, et donc foncièrement plus défavorisés, au départ, que nombre d’autres, également exploités, doivent nécessairement franchir cette étape spécifique de la récupération de leur identité pour espérer accéder, à leur tour, à la phase du processus révolutionnaire.

Ainsi de la même façon, Pour l’auteur de Noria (ces quelques textes fulgurants et inédits par quoi le volume Poésies connaît son achèvement dans l’apothéose), la participation des cultures spécifiques à l’enrichissement universel implique, prioritairement, la reconnaissance de leur différence. Ce que même les esprits les plus généreux ont parfois, en Occident, tendance à oublier. Mais Césaire le rappelle opportunément, spécialement dans sa Lettre à Maurice Thorez (notifiant sa démission du Parti communiste français) : cette “différence” ne saurait être niée purement et simplement.

La Tragédie du roi Christophe, notamment, nous le révèle sans équivoque. Dans la synthèse éblouissante qu’il y opère entre passé et présent, entre le SaintDomingue d’hier et l’Afrique d’aujourd’hui, l’auteur se livre finalement à la critique la plus féroce d’un certain comportement du pouvoir “aliéné”. Jusqu’au portrait du “héros” qui, presque sans retouche, pourrait être celui de maints dirigeants africains actuels, également animés des aspirations les plus hautes, mais affligés d’irrémédiables défauts, entravés par d’irréductibles limites et contrariés par une coalition impérieuse de facteurs négatifs. Et sur tout cela, faisant vibrer le vers, transfigurant la prose, imprégnant chaque mot d’une indicible tendresse, brille le génie d’un lyrisme inouï qui fait de cette oeuvre, si noblement politique, l’une des plus essentiellement poétiques, des plus poignantes et des plus originales des lettres françaises et, bien au-delà, de. la littérature de tous les temps.

par Guy de Bosschère

1.Poésies. Théâtre. Ecrits politiques.

Laisser un commentaire