Jean-Luc Godard, Louis Malle, Alain Resnais, Claude Chabrol et Claude Lelouch

La Quinzaine littéraire n° 52 du 15 juin 1968

Archive

Cinéma : États Généraux par Anne Capelle

” Nous refusons un monde où la certitude de mourir de faim
s’échange contre le risque de périr d’ennui. “Cette inscription sur les murs de la Sorbonne explicite mieux, dans
sa concision, les raisons essentielles de la révolte
estudiantine que tous les débats qu’elle a suscités.
Pour le cinéma les choses commencent le 12 mai
Réunis au bureau du syndicat, les techniciens du cinéma
sont avertis de la proposition de Jean-Luc Godard qui
suggère d’envahir le CNC (centre national du cinéma), geste
symbolique, copié sur la prise de l’Odéon, et en signe de
solidarité avec les étudiants. Mais, à cause des heurts
prévisibles avec la police, le syndicat s’oppose à cet
investissement et par tous les moyens avertit ses membres
du danger de la manoeuvre.
La plupart des personnalités cinématographiques se trouvent
bloquées dans le midi, par le fait de la grève des transports
et se débattent en vase clos tandis qu’à Paris le travail se
poursuit non sans beaucoup de difficultés, de discussions,
d’affrontements comme dans toutes les séances de toutes
les assemblées et commissions nées de la révolte
exemplaire des étudiants.
C’est le délire verbal, à la fois utopique et concret, des
premiers jours, les oppositions classiques : anarchistes
(réclamant un cinéma révolutionnaire, dégagé des structures
capitalistes) et syndicalistes (affirmant qu’une grève doit,
d’abord, reposer sur des revendications). Enfin le dimanche
19, à l’unanimité moins une voix, le mouvement se politise
définitivement et vote la lutte pour le renversement du
pouvoir. Une commission de contestation composée
d’environ cent cinquante personnes établit une motion pour
la suppression du CNC aux structures réactionnaires, et
décide (en conséquence) que ” Son existence (celle du CNC)
sa représentativité et ses règlements ne sont plus reconnus
par la profession “.
Une commission de metteurs en scène et assistants
metteurs en scène souhaite alors que se créent des groupes
spontanés de restructuration de l’art et de l’industrie
cinématographique. Ils présenteront des projets dont l’intérêt
sera discuté au cours d’une future assemblée à Suresnes.
Les grands ” ténors ” du cinéma ont, enfin, regagné Paris.
Le 28 mai, devant une assemblée de plus de 1300
professionnels du cinéma furent lus à la suite l’un de l’autre
dix-neuf projets de restructuration du cinéma français. C’est
dire la difficulté qu’il put y avoir à choisir les deux projets que
l’on avait prévu, initialement, de retenir, et la difficulté que
purent éprouver les assistants, même très attentifs, à
élucider pour eux-mêmes le contenu de ces propositions qu’il
eût fallu pouvoir examiner, discuter, contester ou approuver
dans le calme, après un temps normal de réflexion.
Devant l’impossibilité de réunir l’unanimité sur deux projets
(encore que beaucoup se recoupassent) on en arriva enfin
au choix moins limité de quatre projets : les n°, 16, 13, 19 et
4. Ils allaient susciter des journées passionnées. Le projet 16
(présenté par Louis Malle et appelé projet des metteurs en
scène) trahissait deux tendances, celle des ” vieux cahiers
du cinéma ” avec Doniol-Valcroze, Rivette, Malle, Kast et
Jean-Daniel Pollet, sur lesquels étaient branchés des
metteurs en scène de ” contrôle ” tels que Vadim, Joffé, Le
Chanois, et, pour la liaison entre les deux, Alain Resnais.

Le second projet
Le second projet, le n# 13, rapporteur P. Lhomme, appelé
projet du syndicat préconisait :
1. Coexistence secteur public — secteur privé (mais
minoritaire).
2. La libre circulation des techniciens.
3. L’abolition du système actuel de distribution remplacé par
des messageries.
Ce projet, peu révolutionnaire, en soi, laissait la voie ouverte
à de nombreuses possibilités proposées dans d’autres
projets.
Le projet 19, rapporté par Enrico, dit projet Lelouche, dont
l’organigramme supposait une ” maison de cinéma ” apparut
à beaucoup comme l’image de la ” maison du cinéma ” à
sigle Lelouch. A ce titre ce projet fut accusé d’être
néo-capitaliste et favorable aux ” chapelles “
cinématographiques. Il fut violemment attaqué.
Malgré sa teneur utopique, admise par ceux qui l’élaborèrent,
le projet n° 4 fut examiné pour son contenu provocateur,
après tout le plus proche de l’esprit de la révolution
estudiantine.
Présenté par Thierry Derocles, soutenu par Chabrol et de
très jeunes cinéastes, il proposait, dans le cadre d’un office
regroupant cinéma et télévision à l’échelle nationale :
1. L’accès gratuit à ses spectacles. 2. La décentralisation
véritable de la culture.
3. La possibilité pour tous de devenir professionnels.
Et ce, en réclamant pour la production cinématographique
une participation de tout le pays qui, à l’échelle de cent
francs par cinq habitants, donnerait à l’office un milliard de
francs, ” somme dépassant largement le financement dévolu
actuellement au cinéma français ” et faisant ainsi les
spectateurs ” producteurs ” des films qu’ils seraient appelés à
voir.
A la fin de cette Assemblée des États généraux qui dura
jusqu’à six heures du matin, une commission unique était
créée. Les projets 16 et 13 fusionnaient et demeuraient en
face du projet 19.
Mais j’en reviens à ce projet unique, mort-né, qui risquait de
provoquer l’effondrement des États généraux du cinéma
français. Amalgame de tendances, ne reposant pas sur des
bases concrètes, il fut l’objet, dans une commission
composée d’une soixantaine de professionnels, d’un
remaniement qui aboutit à une Charte comprenant six points
de principe et le maintien de la grève. Ces six points sont :

Le projet unique
1. Supprimer les monopoles et créer un organisme national
de distribution permettant la perception des droits de
production à la base (dans les salles).
2. Création d’un organisme national englobant tous les
moyens techniques audio-visuels.
3. Suppression de la censure.
4. Création d’une école unique audio-visuelle dans le cadre
des structures nouvelles de l’Éducation nationale autogérée.
5. Formation de groupes de production autogérés.
6. Relation très serrée entre télévision et cinéma dans le
cadre d’une télévision autonome et autogérée.
Sur cette demi-victoire il est trop tôt pour porter un jugement
de fond, ni même pour conclure si des réformes profondes
aboutiront.

Une réponse vers «Jean-Luc Godard, Louis Malle, Alain Resnais, Claude Chabrol et Claude Lelouch»

  1. Serge ULESKI dit :

    Au moment des événements, j’étais dans mon berceau ; ou plutôt, dans mon lit : à 20h, fallait être couché.

    J’ai découvert Mai 68, dix ans après le mois de mai de l’année 1968.

    Aujourd’hui encore, mais… trente ans plus tard, je serais bien en peine d’en partager le ressac, les remous, les tourbillons et d’accompagner le retour des tous les enfants prodigues en commentaires de toutes sortes sur cette époque, à leurs yeux, bénite entre toutes les époques.

    ___________

    Je pense aux discours qui ont été tenus et qui ont continué d’être débités ici et là, jusqu‘au début des années quatre-vingt ; je pense aussi à ceux qui les faisaient et les dé-faisaient tous ces discours, au gré des circonstances et de leurs humeurs.

    Ceux qui ont tenu le haut du pavé, sont allés exercer leur talent dans la publicité, à la radio, à la télé ou bien, dans des journaux qui n’étaient pas toujours révolutionnaires, dans des gouvernements aussi ; des gouvernements de centre-gauche ; et puis fatalement, des gouvernements de droite, les jours de vaches maigres.

    Comble de paradoxe, et parce que le ridicule ne tue plus, d’autres encore ont fini chez les curés (ou les rabbins !) : “Après moi………… chacun pour soi et Dieu pour tous !”

    D’aucuns verront là une tentative d’y trouver son salut, rédemption incluse, au terme d’un engagement illusoire, et/ou d’un fourvoiement jugé, après coup, vraiment trop indigne.

    Quoi qu’il en soit, tous ces convertis défroqués puis, reconvertis, dirigeaient des groupuscules dits d’extrême gauche (non, on ne ricane pas !). Je pense, en particulier, à la fameuse nébuleuse appelée “Gauche prolétarienne”, entre autres groupuscules fameux et inconnus.

    Après Mao……………………… Dieu.

    Soit.

    Ah ! Ces gauchistes alors ! Toujours en quête d’absolu ; toujours à la recherche d’un chef, d‘un capitaine ou d‘une mère maquerelle à qui remettre la caisse et les clefs en fin de journée.

    A tous ces mercenaires, seul le pouvoir économique semble avoir échappé aujourd’hui. Rien de surprenant à cela : on ne badine pas avec les dilettantes qui n‘y ont pas leur place car, foin des discours et de la limonade, dans ce milieu, on ne considère que les résultats : on vous jugera donc sur votre efficacité seule.

    __________

    En Mai 68, des carrières et des vies ont été brisées pour ceux qui, en poste, ont pris quelques risques, dans le privé comme dans le public.

    Des jeunesses ont été gâchées, d’autres perdues : on aura abandonné ses études pour poursuivre le beau rêve de Mai et ses leaders charismatiques.

    Après Mai 68, on a fait un peu plus l’amour : les femmes notamment.

    On n’a plus fait la guerre. C’est vrai ! D’autres s’en sont chargés, sous d’autres tropiques, ailleurs, loin.

    Certes, on a mieux vécu après Mai 68 qu’avant : des OS de chez Renault ont pu gagner un peu plus en travaillant un peu moins. C’était toujours ça de pris ; même si leurs fils et filles ne sont pas allés, pour autant, au lycée, à l’Université et dans les grandes écoles ou bien, dans des filières qui comptent vraiment, pour y réussir…

    Et puis d’autres enfants encore, fruits d’une immigration de fin de guerres coloniales, d’indépendances et de travail. Ce peuple, alors invisible, a-t-il partagé l’esprit de Mai ? L’a-t-il seulement touché, sinon effleuré ?

    En mai, on a interdit d’interdire, avant de jeter le bébé avec l’eau du bain ; la culture savante, dénoncée comme bourgeoise, a fini par raser les murs, tête baissée…

    Et le divertissement est arrivé, tête haute, triomphant sans conteste, Sylvester Stallone se voyant remettre les insignes de chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres par un Jack Lang amusé ; Renaud et Guillaume Durand (chanteur et animateur de télé au vocabulaire de 300 mots), pour tenter de nous faire oublier Léo Ferré, Maurice Clavel et leurs contemporains.

    _________

    Une chose est certaine : les entrepreneurs de spectacles ne viendront pas nous vendre l’égalité des chances, la liberté et la fraternité, ni nous parler de la réalité et de la vérité des faits, des choses et des évènements de la condition humaine. Et pas d’utopie ni de théorie critique fumeuses non plus.

    Nul doute : ces producteurs-là seront tous irréprochables parce que… intègres ; et intègres parce que… sans projet…

    Pour les siècles des siècles.

    Mais alors ! A qui les générations qui nous succéderont, demanderont-elles des comptes ?

    Et sur quoi ?

    _____________________

    Post scriptum

    Bien sûr, les événements de Mai ont permis à la société française de combler le retard accumulé sous de Gaulle dans le domaine de la libération des moeurs, sans oublier les “usages” et les droits en vigueur dans l’entreprise, dans les universités, la famille : leur abandon ou leur réforme.

    Néanmoins, distinguons le Mai des ouvriers et le Mai d’une jeunesse étudiante appartenant à un milieu privilégié.

    Et si, du côté des étudiants, ce mouvement avait été totalement A-politique ?

    Un mouvement qui dans sa grande majorité, n’entendait rien à la politique puisque la jeunesse de Mai en était exclue ; mouvement individualiste, hédoniste et matérialiste aussi : penchants qui, à l’âge adulte, exigent des revenus confortables.

    Ce qui expliquerait bien des comportements quelques années plus tard et tout au long des années 80 et 90.

    Souvenons-nous de l’expression ironique (sinon tragique) : “Et dire que ça a fait 68 !”

    A suivre… (to be continued)

Laisser un commentaire