Laurent Cantet, l’ensemble des rapports humains

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Revue N° 778 parue le 01-02-2000

Faut-il une fois encore entériner l’hypothèse d’une ” crise “
dans le cinéma ? Entre les exigences dérisoires de quelques
metteurs en scène frustrés qui confondent la critique et la
publicité, d’un côté, et puis, de l’autre côté, les calfeutrages
et les rancoeurs que découpe la paranoïa de cette critique, il
semblerait, vu de loin, qu’il apparaisse quelque chose
comme des lézardes. Mais on peut se demander aussi si
l’abîme ne s’est pas ouvert ailleurs, entre un cinéma fasciné
par l’avenir radieux de sa modernité et une autre manière de
filmer, plus distante et plus attentive, qui ne craint pas de
laisser filer ses comédiens et s’installe avec prudence dans
ce que Martin Heidegger appelle ” le libre jeu de l’éclaircie “.
A droite la steadycam policière qui prend Rosetta en filature
et à gauche les trois mouvements qui attendent leur heure et
prennent tout leur temps pour survoler le paysage de Sicilia !
D’un côté ce qui se soumet à l’industrie de la communication
et de l’autre ce qui résiste à la servitude volontaire. Ici les
effets ductiles de la tendance et là l’éblouissement cruel de la
vérité. Deux cinémas qui n’ont en commun (pour un moment
encore, avant que les nouvelles technologies ne les
engloutissent dans le même abîme (1)) que la coïncidence
de leurs supports, de la loi divine de la création et de
l’inévitable ” concept ” dont se nourrit la langue de bois de
l’esthétique contemporaine.
Laurent Cantet appartient aujourd’hui au mince carré des
rebelles. Il prend du recul. Il en revient à l’” archaïsme “, à
l’ordre des débuts et aux commencements du désordre, au
point critique où la représentation se replie sur ses préjugés
et chavire. Il retourne à l’affrontement anachronique qui avait
opposé Marx à Freud et dont Louis Althusser avait deviné
l’importance. OEdipe était-il soluble dans la lutte des classes ?
Fallait-il attendre la dictature du prolétariat pour changer la
vie ? Ou bien refusaient-ils, Karl et Sigmund, chacun dans
son coin, les simplifications de la pensée ? Qu’advient-il donc
de ce fils qui, après de hautes et brillantes études
commerciales, revient faire un stage dans l’usine où son père
est ouvrier depuis trente ans et qui se retrouve déchiré entre
un patron paternel et un père patron, entre les rapports de
classes et l’ensemble des rapports humains ?
Le talent de Laurent Cantet est d’abord, avec l’aide de son
coscénariste Gilles Marchand, d’avoir su tirer sur le fil de la
contradiction pour en faire la chaîne, puis la trame, d’un récit.
Question d’ajustement ou, mieux encore, d’économie. Le
père et le fils ne gèrent pas leur vie, leur argent et leur savoir
de la même manière. Les leçons qu’un jeune cadre
dynamique et déférent a apprises à l’école serviront à
court-circuiter les syndicats lors de la négociation sur les 35
heures et à préparer un plan de licenciement. Le vécu, voire
le psychologisme qui creusaient les pièges où tombaient
autrefois les célèbres ” fictions de gauche ” à l’italienne,
délimitent aujourd’hui l’espace du film. Ils fixent ses
frontières, tracent les lignes où se chevauchent et se
séparent la conscience et le sentiment de classe, ce qui
relève de la famille terrestre et ce qui appartient à la
mythologie de l’entreprise. Le dialogue distribue les cartes du
familier et du public, distingue ce qui relève du quotidien, du
tutoiement, du bavardage technocratique et de
l’asservissement.
La mise en scène dresse l’état des lieux. Sa topologie
découpe le territoire dans tous les sens. A l’horizon tale
lorsqu’on ajuste les portes qui séparent les bureaux et les
ateliers, lorsqu’on donne, ou pas, l’autorisation de les
franchir, lorsqu’on les tient, ou pas, pour que les
subordonnés puissent passer, lorsque les révoltés les
soudent pour interdire l’entrée de l’usine où encore lorsque
leurs carreaux de verre dépoli transforment l’intérieur des
pavillons en aquariums plutôt glauques. A la verticale lorsque
le père travaille dans l’atelier de menuiserie qu’il s’est
aménagé dans son garage, en sous sol, ou lorsque les
cadres de l’usine surveillent du haut d’une passerelle les
meneurs qui invitent les ouvriers à se mettre en grève.
Question de gestuelle aussi, d’habitudes. On ne se fait pas la
même bise du côté des patrons et du côté des travailleurs.
Manière, enfin, de se déplacer. Les uns vont à pied, roulent
dans une vieille Peugeot ou sur un vélomoteur tandis que les
autres ont des Mercedes et des Range-Rover où ils écoutent
du Schubert.
Question d’émotion. Ça circule, ou non. Une planche que l’on
se passe donne la mesure de l’amour d’un fils pour un père
et de leur complicité. Un chariot renversé et les pièces qu’il
contenait répandues sur le sol puis dispersées à coups de
pied sont les signes de la colère et de la honte. Le cinéma,
depuis Charles Chaplin et Les Temps modernes, a expliqué
que le travail se lisait aussi dans les corps et dans le
mouvement. La pantomime rejoue le procès matériel de la
fabrication. Les gestes des acteurs et de leurs héros sont
aussi une manière de se faire une place, de se retrouver, ou
pas, ensemble, de réinventer par exemple l’élan de la
compassion lorsqu’une responsable syndicale — le plus
superbe sans doute des personnages du film — prend par
l’épaule un vieil homme au bord des larmes. De là,
paradoxalement, le pessimisme lucide de Ressources
humaines. Lorsque les ouvriers — parce qu’il y a encore,
quoiqu’on dise, des ” ouvriers ” — se mettent encore en
grève — parce qu’il y a, quoiqu’on veuille, des ” grèves ” —
sans savoir s’ils vont gagner ni ce qu’ils vont gagner, mais
parce que l’exploiteur ” veut la guerre ” — le jeune cadre qui
s’est révolté et qui va repartir demande à l’ouvrier qui l’a aidé
et qui lui dit que, de toutes façons, sa place n’était pas ici :
” Et toi, où elle est, ta place ? “
1. Il faut lire, dans l’enquête des Cahiers du cinéma sur la
décennie 1990-2000, les réponses d’Abbas Kiarostami (” Je
crois qu’on peut prévoir le retour du cinéma vers la modestie
de ses origines “), de la monteuse Valérie Loiseleux qui
s’effraye devant la propreté glaciale du montage virtuel (” La
copie de travail, avec ses empreintes digitales, ses scotchs,
ses poussières porte réellement le souvenir du temps passé
auprès d’elle “) et de Jean-Marie Straub qui, comme le
rémouleur de Sicilia !, réclame ” mortiers, faucilles et
marteaux, canons, canons, dynamite “.

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