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Revue N° 794 parue le 16-10-2000
Une école contre l’autre
Jean-Paul Champseix
Denis Kambouchner
PUF
Le nombre impressionnant d’ouvrages portant sur le système
éducatif français est révélateur de l’ampleur du problème
ainsi que de l’intérêt qu’il suscite. Par les bilans proposés, les
jugements formulés et les remèdes préconisés, ces livres
attestent de la diversité des positions intellectuelles et
sociales des auteurs et, partant des questions posées. Plus
encore, ils démontrent, s’il en était besoin, que l’objet d’étude
lui même n’est en rien l’imaginaire collège unique ou même
” le Lycée ” mais bien toute une gamme d’établissements, de
la ZEP (Zone d’éducation prioritaire) dite ” sensible ” dans la
langue de bois rectorale, à l’institution qui accueille l’élite
scolaire. Le choix qui suit, volontairement éclectique,
souligne la variété des propos et des regards portés avec
passion et honnêteté sur cette école qui occupe, en France,
une place éminemment symbolique.
François Dubet et Marie Duru-Bellat, sociologues, dans
L’Hypocrisie scolaire, constatent que le collège dit ” unique “,
qui a accueilli la totalité des classes d’âge concernées,
souffre de l’ambiguïté qui a présidé à sa naissance : il est ” à
la fois le Lycée traditionnel et l’école de tous “. Ils affirment
qu’il faut en finir avec une logique élitiste visant à
sélectionner ” une petite poignée de gens conformes à un
modèle établi “, pour diffuser une éducation citoyenne
commune à tous. Le but serait moins d’accumuler des
connaissances, et d’exclure inévitablement, que de donner
les moyens d’exercer des responsabilités dans un climat
social plus respectueux de l’autre. La sélection, en vue
d’effectuer des études supérieures, se ferait après le collège.
Un tel projet implique un changement de statut de
l’enseignant de collège qui sera moins titré, peut-être, mais
davantage présent pour aider les élèves en difficulté et
s’associer aux activités péri-scolaires.
Denis Kambouchner, professeur de philosophie, développe
une toute autre idée et s’attaque à l’indifférenciation qui
empêche les élèves d’accéder, à leur rythme, ” au monde
des formes symboliques “. Le titre de son ouvrage : Une
Ecole contre l’autre évoque clairement l’opposition radicale
qu’il manifeste à l’égard des théories de Philippe Meirieu. Le
livre pourtant se garde de toute polémique et examine avec
une précision implacable les principes, avec leurs
présupposés et leurs conséquences, du célèbre pédagogue.
L’auteur s’insurge contre la prétention de vouloir donner un
sens aux savoirs considérés comme des formes inertes et
contre le privilège accordé au savoir-faire au détriment du
savoir. La notion de ” contrat ” est passé au crible de la
critique : comment, par exemple, demander à un élève de se
prononcer sur les modalités d’apprentissage d’un contenu
qu’il ne connaît évidemment pas… Denis Kambouchner
signale également que la perte d’autorité de l’institution
scolaire n’est pas due à un ” effondrement intrinsèque et
irrémédiable ” mais que la possibilité d’exercer cette autorité
” lui a été matériellement et moralement retirée “. Il s’inquiète
également de la volonté de l’administration qui, au lieu
d’encourager les futurs enseignants à parfaire leurs
connaissances, impose des pratiques didactiques et des
comportements prédéfinis.
Rachel Gasparini, sociologue, dans Ordres et désordres
scolaires décrit des fonctionnements pédagogiques dans les
classes ” novatrices ” Freinet, Montessori et Plurielle.
L’intérêt de l’ouvrage est qu’il porte sur la discipline
nécessaire au travail de classe. Avec des observations
vivantes, elle montre que ces écoles ne privilégient pas le
” pédagogisme “, et attachent une grande importance à
l’autorité dont l’assimilation fait partie intégrante de la
formation à l’autonomie.
Edgar Morin, de son côté, s’applique à dégager ce qui est
pour lui l’essentiel dans Les sept savoirs nécessaires à
l’éducation du futur. Il ne s’agit pas d’énumérer et de doser
les disciplines traditionnelles à transmettre mais bien de
forger une nouvelle attitude intellectuelle humaniste et
planétaire. Mettant en garde contre ” les cécités de la
connaissance “, il incite à enseigner ” la condition humaine “,
” l’identité terrienne ” ” la compréhension ” et ” l’éthique du
genre humain “.
Pour l’amour du grec recueille le témoignage de
personnalités (Yves Bonnefoy, Hélène Carrère d’Encausse,
Jacques Le Goff, Michel Tournier, François Jacob…) ainsi
que d’étudiants, qui s’interrogent sur le rôle que tient cette
langue ancienne dans leur vie. Naturellement, l’étude des
textes antiques fut pour tous une formidable source de
réflexion. C’est pourquoi Jacqueline de Romilly et Jean
Pierre Vernant, qui coordonnent l’ouvrage, ont demandé à
chacun de choisir un court texte qui les a particulièrement
impressionnés.
Mentionnons enfin L’Ecole, l’état des savoirs, ouvrage à
caractère encyclopédique qui, au fil des articles, tente de
brosser un tableau complet de la situation : état des lieux,
politiques éducatives, savoirs, acteurs, parcours scolaire et
enjeux. C’est à François Dubet, évoqué plus haut, que
revient le dernier texte ” Peut-on encore réformer l’école ? “.
A cette question il répond :
” On peut réformer l’école, mais c’est un processus qui se fait
de biais, dans la nostalgie, et qui ne s’impose réellement que
dans la mesure où la réforme rejoint les mutations
sociologiques de l’école. C’est d’ailleurs ce qui confère à
cette histoire une forte logique sur le long terme et un
caractère chaotique et volontariste dans le court terme de
l’actualité “.
Une question demeure cependant : dans une société dont
les inégalités se creusent, et où toutes les stratégies
personnelles sont mises en oeuvre pour l’emporter dans une
guerre des places intense, l’esprit civique et communautaire
de l’école républicaine, telle qu’elle fut rêvée plus qu’elle
n’existât, ne paraît-il pas bien dérisoire ? La dissolution du
lien social dont s’inquiètent nombre de sociologues touche
aussi l’école tant il est plus vrai que jamais que les résultats
scolaires engagent, pour une large part, la réussite sociale
des groupes dominants.
Jean-Paul Champseix