Quelques jours avant la libération d’Ingrid Betancourt, la Quinzaine littéraire publiait cet article d’André-Marcel d’Ans. Concours de circonstances étrange, ceci allait devenir sa dernière contribution. André Marcel d’Ans nous quittait cette même semaine. Voyez ci-dessous l’hommage qui lui est rendu.
Voici deux aperçus qui éclairent les raisons du calvaire d’Ingrid Bétancourt et contribuent à l’évaluation de ses chances d’en sortir. Deux témoignages dont il est d’autant plus intéressant d’explorer les recoupements qu’ils émanent de deux auteurs très dissemblables, puisqu’il s’agit respectivement d’un spécialiste et d’un lampiste.
Jean-Jacques KOURLIANDSKY :
Ingrid Betancourt. Par delà les apparences.
Préface de Rafael JORBA.
Éditions Toute Latitude, 123 p., 14 euros.
Adair LAMPREA, avec Jean-Pierre BORIS :
Parce qu’il l’ont trahie. Récit vécu de l’enlèvement d’Ingrid Betancourt.
Éditions Hachette Littérature. 181 p., 17 euros.
Le spécialiste, c’est Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques, et expert du Parti socialiste pour l’Amérique latine. Dans un ouvrage très resserré, cet excellent connaisseur de la région qui, à un moment donné, a suivi de très près l’action d’Ingrid Betancourt, s’applique tout d’abord à dresser le profil sociologique de cette niña bien (fille à papa) de Bogotá, aujourd’hui devenue, seule parmi les centaines d’otages qui partagent son sort dans la jungle colombienne, la madone éplorée dont le sort obnubile la planète médiatique.
En Colombie, la famille Betancourt fait partie de cette élite où l’on respire naturellement le fric et la politique, cette dernière dans une des deux modalités du bipartisme alternatif qui tient lieu de démocratie dans ce pays, que traversent des inégalités tellement invraisemblables qu’on se demande si y évoquer l’idée de démocratie n’a pas déjà, en soi, quelque chose d’aberrant. Grand bourgeois catholique pratiquant, le père d’Ingrid avait été à deux reprises Ministre de l’Éducation dans son pays avant de venir finir sa carrière à Paris en tant que Directeur adjoint de l’Unesco. Ce furent alors pour sa famille et pour lui-même de longues années cossues passées dans de somptueuses résidences, et pour les enfants Betancourt l’occasion de poursuivre leurs études en français dans les meilleurs établissements que fréquente la jet-set parisien. De cette période, Ingrid a conservé : un carnet d’adresses bien rempli, des amitiés durables et protectrices comme celle de Dominique de Villepin, et enfin les conséquences de son mariage avec un séduisant diplomate qui lui donnera deux enfants ainsi que la nationalité française.
Rien que de la belle vie en somme. Jusqu’à ce qu’un beau jour, comme une anguille répondant soudainement à l’appel des Sargasses, Ingrid Betancourt décide tout à coup de plaquer là mari et enfants pour voler au secours de sa patrie martyre. Rentrée à Bogotá, elle n’a pas trop de mal, tirant parti de ses bases familiales, à se faire élire députée puis sénatrice, dans une curieuse alliance avec les forces conservatrices. En effet, l’élixir politique qu’elle prétend importer en Colombie consiste essentiellement en cette forme d’impatience scandalisée contre tout et n’importe quoi (la corruption, la violence, la misère, l’oppression des femmes, la destruction de la nature, etc.) ; bref, en cette forme chic et choc du gauchisme dandy-nanti, prêt à battre sa coulpe sur n’importe quelle poitrine pourvu que ce ne soit pas la sienne. Ce qui permet même, à la limite, d’incriminer virulemment une “bourgeoisie” dont on s’est fait la conviction de ne pas faire partie !
Voguant ainsi toutes voiles dehors sur la houle d’une critique sans concession de la politique et des institutions de son pays, Ingrid Betancourt ne tarda pas à s’assurer une réputation de parfaite enquiquineuse, érodant rapidement les réserves de patience des uns, d’indulgence amusée des autres, et ne lui laissant bientôt pour seule alternative que de rentrer dans le rang, ou de se lancer dans une surenchère et la fuite en avant. Ce qu’elle fit en déclarant de but en blanc qu’elle serait candidate aux élections présidentielles de 2002.
Il lui fallait pour cela compter sur l’appui d’un parti ? Qu’à cela ne tienne : elle en improvise un, rassemblant hâtivement autour d’elle une brochette d’anciens guérilléros (non pas des FARC, mais du M-19, une organisation rivale entre-temps plus ou moins repentie). Pour ce curieux attelage, il fallait un label. Élégant professionnel de la “com”, le nouveau mari entre-temps apparu dans la vie d’Ingrid (et dont le patronyme à consonance française, Lecompte, n’empêche pas qu’il soit tout aussi Colombien que les Betancourt) lui concocte l’appellation d’Oxygène Vert, qu’il juge bien faite pour caractériser une pensée politique où on respire à pleins poumons la préférence du bien sur le mal, du propre sur le malpropre, et un programme électoral dont Jean-Jacques Kourliandsky ne se cache pas pour faire entendre que s’il est écolo, c’est tout au plus à la façon de Delanoë, et sans doute moins à gauche que lui.
Pour suivre la suite des événements, mieux vaut maintenant, laissant provisoirement de côté le spécialiste, s’attacher au récit du lampiste. Celui-ci a pour nom Lamprea. Petit bonhomme sans épaisseur ni fibre politique, il a fait des études d’ingénierie en épuration des eaux. Au quotidien cependant, il tire un peu le diable par la queue, déplorant sans relâche que dans son cher pays il ne soit pas possible de décrocher le moindre contrat sans devoir cracher au bassinet de la corruption… Or voici qu’un beau jour, il tombe sur un ancien prof de sa fac qui vient de s’engager auprès d’Oxygène Vert pour tenter de décrocher un mandat aux élections municipales. Moitié par désoeuvrement, moitié par opportunisme, Lamprea décide de rejoindre son “combat”. En vain : ils ne seront élus ni l’un ni l’autre. Mais voici désormais notre lampiste fermement installé au coeur de la machine oxygénoverdienne.
Témoin plus ou moins ahuri du déroulement joyeusement loufoque d’une campagne présidentielle low-cost, Adair Lamprea se remémore avec tendresse les distributions de tracts par des escouades de militants déguisés en troncs d’arbres, puis la traversée du pays dans une guimbarde multicolore et déglinguée toussotant de village en village sur les pistes de montagne. Au passage, il nous offre également le récit de quelques grands moments de potacherie estudiantine comme quand par exemple, pour marquer leur mécontentement, les militants d’Oxygène vert s’en furent enduire les murs du Congrès de Bogotá de crottin de cheval pris dans les écuries d’Ingrid et de son mari. Pas mal non plus est l’épisode “mystique” au cours duquel la candidate se fait nuitamment accompagner au sommet d’une montagne où un chaman indien est censé la conduire jusqu’à “l’éclair mental”. Apparemment, l’opération a réussi. Lamprea lui, s’est appliqué, mais n’est pas sûr d’être arrivé au bout de l’expérience. Le mari d’Ingrid non plus.
Au fil des semaines pourtant, la petite entreprise médiatico-électorale oxygénoverdiennne prospère quelque peu, passant progressivement du 1 % initial d’intentions de votes à 2, à 3, voire peut-être 4 % ! Le dévouement inconditionnel du lampiste Lamprea n’y est pas pour rien : il est toujours au four et au moulin. Ainsi par exemple, quand on engage un prestidigitateur pour amuser les enfants, comme on n’a pas assez d’argent pour se payer une assistante, c’est lui qui sera chargé de rattraper les colombes !
Dans de telles conditions, on peut comprendre que ce brave factotum ne sera pas le dernier à être estomaqué quand tout à coup, au début de décembre 2001, à six mois de l’échéance électorale, Ingrid décide tout à coup de tout laisser en plan à Bogotá pour se rendre à Paris auprès de ses deux enfants et de son premier mari (à partir de ce moment-là d’ailleurs, elle fait de plus en plus penser à la célèbre Dona Flor e seus dois maridos de Jorge Amado !). En fait, la vraie raison du voyage d’Ingrid est le lancement éditorial de son “autobiographie”, qu’un romancier connu, Lionel Duroy, a été mandaté pour lui écrire.1 Opération de marketing parisien qui la tient éloignée du terrain colombien pendant un mois et demi !
Au retour à Bogotá, c’est la Beresina. Se sentant lâchée, en son absence son équipe l’a lâchée. Victime du syndrôme d’Éric Besson, sa troupe de joyeux anciens guérilleros s’est empressée de se rallier, en échange d’un espoir de postes, au futur vainqueur de l’élection, l’énergique Álvaro Uribe. Cette fois, la récréation est bel et bien finie : la presse colombienne annonce avec satisfaction qu’enfin assagi, le parti Oxygène Vert a rejoint le pouvoir… Les sans-gêne d’Oxygène sans doute, mais pas Ingrid, qui repart en campagne entourée de ses seuls derniers fidèles : le lampiste Lamprea bien entendu, ainsi que deux ou trois autres personnages, telle Clara Rojas, au rôle jusqu’alors bien effacé.
Vient alors février 2002. La campagne présidentielle se déplaçant à San Vicente del Caguán, le seul municipe du pays où Oxygène Vert a un élu, Ingrid Betancourt veut à tout prix s’y rendre. Ses concurrents présidentiables la snobent. Refusant de l’aéroporter, les militaires se contentent de lui prêter un véhicule pour tenter de traverser cette zone insurgée. En fait, ils la jettent dans la gueule du loup. Au moment de son interception par une patrouille des FARC, c’est le lampiste Lamprea qui se trouve au volant du pick-up. Ingrid et Clara sont alors aussitôt séparées des trois hommes qui les accompagnent : Lamprea, un cameraman colombien et un photographe français, transi de frousse. Au terme de quelques péripéties hallucinantes, ces trois-là seront remis en liberté.
Une fois rentré à Bogotá, ce n’est pas pour autant que Lamprea arrive bout de ses peines. Bien au contraire : un beau matin, le voici convoqué au commissariat… afin d’identifier les ravisseurs d’Ingrid, triomphalement arrêtés par la police. Le problème est qu’il ne reconnaît pas du tout ces individus-là ! Non, définitivement, ce n’est pas eux ! On insiste, on menace ce traître qui refuse d’avaliser le faux succès des forces de l’ordre ! On le poursuit, on le harcèle tant et si bien que l’Ambassadeur de France en Colombie (celui-là même qui aujourd’hui, entre-temps devenu le beau-frère d’Ingrid par mariage avec sa soeur Astrid, dirige le Département des Amériques au Quai d’Orsay) juge utile de l’exfiltrer vers la France… où personne ne l’attend ! Juste Alain Lipietz qui lui prête quelques grains pour subsister jusqu’à la saison nouvelle…
Depuis lors, lampiste jusqu’au bout, Adair Lamprea vivote chez nous. D’abord comme SDF et sans-papiers, puis en tant qu’étudiant reprenant (et réussissant) quelques études dans sa spécialité (mais sans aucun espoir de pouvoir l’exercer !), parcourant pour survivre la chaîne habituelle des “petits boulots” (main-d’oeuvre au noir dans le BTP, puis cuistot, et aujourd’hui livreur dans une supérette), et de plus, toujours sous la menace téléphonique d’invisibles vindictes colombiennes : sur lui en France, sur son épouse restée à Bogotá… Il reçoit aussi peu d’appui de la part du comité français de soutien à Ingrid Betancourt qu’il n’a de la sympathie pour celui-ci : “Nombre des membres de ce comité, dont ses dirigeants, n’ont jamais été en Colombie et n’en connaissent rien”, tranche-t-il, estimant au final qu’ “en raison des innombrables campagnes menées en France et ailleurs, le “sac de patates” (selon l’élégante expression du vice-président colombien pour désigner les otages) est devenu un “sac de diamants”. En d’autres termes, le bruit fait autour d’eux a donné la valeur à ces prisonniers et retardé d’autant leur libération”.
Sur ce point, les conclusions du spécialiste et du lampiste ne diffèrent pas. Ni plus ni moins que Lamprea, Jean-Jacques Kourliandsky voit en Ingrid Betancourt “la victime collatérale d’un grand spectacle politique” qu’elle-même et les siens ont contribué — et contribuent encore — à mettre en scène. Peu importe que dans ce big-bazar médiatico-victimaire, les grands mots soient lâchés et battent la campagne. Comme “humanitaire” par exemple, dont Jean-Jacques Kourliandsky n’est pas le premier à observer qu’il ne veut rien dire, et même qu’il embrouille tout à partir du moment, par exemple, où on préfère ignorer que les prisonniers des FARC détenus par le pouvoir colombien — et qu’on presse celui-ci d’échanger contre les otages dans “un grand accord humanitaire” — ne veulent absolument pas retourner au maquis alors que le fait d’avoir purgé leur temps de prison achève de les blanchir !
Enfin, lorsqu’à la suite d’une cascade d’interventions visiblement moins inspirées par la prudence et le bon sens que par l’empressement fébrile d’amitiés, d’ambitions puis de rivalités de nature notoirement personnelle, une affaire comme celle-ci finit par acquérir aux yeux de la France un caractère de centralité diplomatique tout à fait insolite et disproportionné, il ne faut pas s’étonner qu’on dérape facilement dans le grotesque : d’avions “prépositionnés” aux apostrophes virilement décochées par le chef de l’État à un “Monsieur Marulanda” qui refuse superbement de lui répondre, on a accumulé suffisamment de pantalonnades dans le style de “l’Arche de Zoé” pour pouvoir se dispenser d’en rajouter.
Hélas, ce ne fut pas le cas. Un pas restait à franchir entre le grotesque à l’indécent. Il le fut récemment lorsque François Fillon fut mandé à Lima pour tancer publiquement les chefs d’État latino-américains qui s’y trouvaient réunis, les priant de mettre un frein à leurs querelles pour permettre la libération d’Ingrid Betancourt. Ainsi donc : soixante années de haines et de massacres en Colombie, une moitié de ce pays errant en personnes déplacées, et par-dessus tout cela le cancer du narcotrafic, et maintenant les tensions suscitées par Chávez, Morales, Correa et Castro sur la question de savoir s’il convient d’accepter à tout jamais l’encombrante tutelle états-unienne sur les affaires internes de l’Amérique latine : tout cela ne serait donc qu’enfantillages et broutilles politiques, tout juste bonnes à être mises entre parenthèses en vue de l’obtention de cet objectif suprême et absolu que serait la délivrance de l’otage franco-colombienne ! En diplomatie comme en d’autres matières, il arrive un moment où l’inconscience due à l’incompétence ne peut plus servir d’excuse, ni de masque, à la condescendance et au mépris.
1 Ingrid Betancourt : La rage au coeur, XO Éditions, 2001.