Le charme et le crépuscule du drapé chu, un article de Gilbert Lascault
Georges Didi-Huberman, Ninfa moderna : essai sur le drapé tombé, Gallimard éd., 192 p., 61 ill. 24 euros
Historien des configurations artistiques, théoricien des images, érudit, subtil, Georges Didi-Huberman étudie, de manière complexe, une figure mouvante et drapée que le grand historien des formes Aby Warburg (1866-1929) nommait la Ninfa. A certains moments, le corps féminin et son drapé se séparent. Le drap tombe et trouve, jusqu’à notre époque, sa forme basse, chue, humiliée comme la serpillière des caniveaux parisiens (Ninfa moderna, Gallimard).
L’Image survivante (histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg), Minuit éd. 592 p., 93 ill., 27 euros
La “Ninfa” serait, pour aby Warburg, une demi-déesse, un
fantôme féminin sans cesse retrouvé selon les renaissances
et les décadences, selon les retours éternels et variés. Elle
serait une survivante, une revenante égarée et
recommencée.
Les nymphes drapées, fascinantes, souvent érotiques,
parfois inquiétantes, marchent dans le vent. Elles avancent
comme la Gradiva d’un pas dansant. Elles reviendraient sous
la forme de Vénus et de jeunes vierges de la Renaissance,
sous celle de “Ménades” chrétiennes, sous celle des
martyres baroques. Elles seraient parfois allongées ou
tombées. Au XIXe siècle, les nymphes deviendraient les
hystériques de l’amphithéâtre de Charcot, à la Salpêtrière,
lorsque Freud, jeune médecin, les regardait : le corps à la
renverse, la crise, la robe agitée.
A travers les siècles, la draperie serait, dans un tableau, un
“outil pathétique”. La nudité et le tissu qui l’habillait d’abord
se séparent. Parfois, un vêtement devient le drap du lit.
Peinte en 1559 par Tintoret, Lucrèce violée n’a plus que des
lambeaux de sa robe, et les perles de son collier se
dispersent sur le sol. Dans le coin gauche de Bacchus et
Ariane (1523), la robe d’une nymphe a été jetée, en tas,
chiffonnée. Plus tard, affalées, certaines nymphes sont
couchées dans des orgies. Ou bien, elles sont “cachées
dans les plis, dans les haillons de leur propre déchéance.”
Au coeur de Trastevere, ce “quartier sauvagement populaire
de Rome” (selon les frères Goncourt), les draps pendent de
fenêtre à fenêtre, l’intimité des lits s’expose dans la rumeur
des rues, comme une draperie insouciante sans dieux
antiques, sans Dieu rédempteur, comme des drapeaux de la
misère.
Serpillières, reliques étranges
A Paris, les haillons, des draps et des vêtements usés, un
morceau de moquette deviennent des serpillières disposées
dans les caniveaux contre le trottoir pour canaliser le flux du
“ruisseau” jusque dans la bouche d’égout. Près des façades
classiques ou des monuments célèbres, le touriste laisse
parfois tomber son regard et voit alors des tas de tissus
assez répugnants qui accrochent les détritus. Des
photographes contemporains (Alain Fleischer, Denise
Colomb, Steve McQueen) proposent ces “barrages” de
caniveaux, un aspect “trash”, l’écrasement textile. La ville
exposerait discrètement ses “paillassons” humides, une
“mémoire en haillons”, en débris chus qui ont échoués… A
propos des égouts, Georges Didi-Huberman cite Les
Misérables de Victor Hugo, un “roman du déchet”, “l’intestin
du Léviathan”. Hugo décrit “une sorte de loque informe et
souillée” qui flotte dans un égout et qui serait un morceau du
linceul de Marat, une relique paradoxale, arrêtée au
passage. Ce serait la “vie infernale” des grandes villes, en
particulier l’enfer de Paris.
Georges Didi-Huberman considère Walter Benjamin comme
un historien-flâneur des grandes villes, comme un chiffonnier
qui trouve la “dignité historique du rebut” : draperies moisies
des châles parisiens, plis des jupes féminines, postiches,
poupées. Il collectionne ce que la grande cité a rejeté, perdu,
dédaigné, brisé…
Baudelaire évoque une “ninfa”, la passante de Paris,
“soulevant, balançant le feston et l’ourlet”. La photographe
Germaine Krull présente des clochardes, des nymphes
fatiguées. Ou bien, Baudelaire évoque “une charogne”, la
“carcasse superbe comme une fleur” et des “vivants
haillons”. Ou encore, en 1929, Pierre Mac Orlan publie une
photographie de la police judiciaire : un simple lit défait,
sanglant qui serait, en quelque sorte, le linceul d’une nymphe
assassinée…
En particulier, des photographies et des textes décrivent les
abattoirs, les entrailles des bêtes sacrifiées, semblables à
des tissus sanglants : “Un boyaudier passe, traînant derrière
lui un interminable ruban d’entrailles.”
A partir de Hugo, de Baudelaire, de Benjamin, de Bataille,
Georges Didi-Huberman propose une esthétique : celle des
Misérables, de la pauvreté, du déclin de l’aura, de l’abjection.
Les photographies de Brassaï collectionneraient les avatars
modernes de ninfa : strip-teaseuses sur les stands de foire
des grands boulevards, prostituées goguenardes, “Muse
malade” baudelairienne qui sirote une absinthe, mannequins
de vitrine exhibant leurs dessins.
Les draperies contemporaines constituent, en quelque sorte,
la survivance (Nachleben) métamorphosée des draperies
antiques : les papiers froissés de Picasso, les guenilles de
Moholy-Nagy, plus tard les pliages de Hantaï, les “chutes” en
feutre de Robert Morris… Et Georges Didi-Huberman décrit
un tableau étrange de Lorenzo Lotto, Apollon endormi (v.
1540) : près d’Apollon, neuf drapés tombés de différentes
couleurs traînent sur le sol, comme si les Muses s’étaient
déshabillées. Apollon serait une divinité des chiffonniers.
Mélancolique, il soutient sa tête.
Selon Aby Warburg…
L’autre ouvrage, très important, complexe, assez difficile, de
Georges Didi-Huberman est publié aux éditions de Minuit. Il
privilégie la survivance (Nachleben) comme la notion
centrale des recherches d’Aby Warburg de son approche
anthropologique de l’art occidental. D’une érudition presque
délirante, Warburg rassemble des milliers d’images
hétérogènes et des références disparates. Il imagine sa
bibliothèque comme une oeuvre totale. Il unit la méticulosité
des détails et la poésie de ses suggestions. Son vocabulaire
puise à des sources diverses : le romantisme allemand,
Carlyle, le positivisme, Nietzsche et d’autres. Lui-même parle
de son style serpentin, parfois hermétique, comme d’une
“soupe d’anguilles” (Aalsuppenstil). Georges Didi-Huberman
parle d’un “gai savoir” d’Aby Warburg, de son savoir musical
des “polyrythmies, des symphonies” pour écouter les
changements de la mémoire, de l’histoire des formes et du
temps.

octobre 3, 2008 à 10:33 |
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