“Ecrire n’est pas un choix, mais un symptôme”. Entretien avec Pascal Quignard
octobre 3, 2008 3 Commentaires
Entretien Pascal Quignard / Jean-Pierre Salgas
Revue N° 565 parue le 01-11-1990
“Dans le roman, il appréciait l’énergie” (la Raison). il convient
d’entendre ce mot au sens spinoziste, me dit Pascal
Guignard : Conatus, puissance d’agir. En cette rentrée,
Guignard publie onze livres : chez Maeght, huit volumes de
Petits Traités (qui incluent, modifiés, les trois premiers parus
chez Clivages de 1981 à 1985) ; un roman, Albucius, chez
POL, et une vie de Marcus Porcius Latron, la Raison, au
Promeneur ; chez Michel Chandeigne, une traduction
annotée de Kong-souen Long : Sur le doigt qui montre cela.
Pascal Guignard retrouvé, après les tentatives
“romanesques” discutées de ces dernières années : le Salon
du Wurtenberg, les Escaliers de Chambord.
L’énergie de Pascal Guignard est une mélancolie retournée
(“Moi ? l’angle que font sur le champ cette peur et cette
langue”). Sa loi est le paradoxe, la tension est la règle,
“silence qui parle” ou communauté des solitaires… Surtout la
nudité et la violence passent dans la plus calculée des
langues. Lire Guignard, c’est faire l’expérience d’une durée
où les scènes primitives de Lascaux, et les réserves de la
BN, “cessent d’être perçues contradictoirement”.
Voir Albucius, écrivain latin, et sa définition du roman : “Le
seul gîte d’étape au monde où l’hospitalité soit offerte aux
sordidissima”. Quignard commente : “Un endroit dans le
monde où tout pouvait être nommé. il n’est pas d’autre miroir
de l’intérieur d’une tête humaine qu’un roman”. il reconstitue
rapidement cinquante-trois titres disparus d’AIbucius.
Repris du janséniste Pierre Nicole, les Petits Traités sont de
deux sortes. Les uns rêvent l’anthropologie du lecteur et
l’histoire du livre. “Où sont rangés les livres ? Dans les corps
qui les lisent”. Les autres sont des Vies brèves, à la manière
de John Aubrey, l’anglais du XVIIe (en français, dans les
livraisons du Promeneur, et chez Obsidiane) : Sel Shonagon,
Martial, Guy Le Fèvre de La Boderie, Monsieur Hamon,
Littré, Spinoza, Mlle de Scudéry, Tchouang-seu,
Augustin….”on dit que la lecture, comme l’inconscient, ne
connaît pas le temps”. Le mot contemporain qui ouvre le
huitième tome – il s’agit de refuser ce mot et l’idée d’une
orientation du temps, d’un progrès en art – a valeur de
manifeste pour une bonne moitié de la littérature
d’aujourd’hui (je pense aux six de l’Hexaméron).
Comme Michel Chaillou par exemple, Pascal Guignard écrit,
depuis l’origine (ses livres sur Scève, Sacher-Masoch,
Lycophron), à partir de ce qu’il lit. Ecrivain de la lecture,
comme d’autres le furent de l’écriture. Pourquoi ne pas
commencer avec ce créateur critique notre série d’entretiens
sur l’état de la pensée de la littérature en France ? Près d’un
siècle après les pages de Proust “contre Sainte Beuve”, près
de trente ans après la querelle Barthes-Picard, alors que
voient le jour de grandes entreprises de synthèse (New
history of french litterature de Harvard, Atlas Universalis des
littératures, Brèves littératures Hatier…), il n’est peut-être pas
sans intérêt de mesurer l’état des conflits d’antan : paix,
armistice, ou déplacement des lignes de front ?
Jean-Pierre Salgas. – De quand datent vraiment les Petits
traités que nous lisons aujourd’hui ?
Pascal Quignard. – Du temps de Carus, 1979-1981, même
s’ils ne sont pas publiés aujourd’hui exactement tels qu’ils ont
été composés. Le projet de départ est celui de huit suites
baroques, consacrées respectivement au silence, à la lettre,
au livre, à la langue (IV et V), à la lecture coite, à l’oreille et à
la fragmentation, au tribunal du temps. Il a simplement fallu
tout ce temps pour trouver un éditeur, Alain Veinstein, qui
accepte de faire paraître huit tomes d’un coup, non pas deux
en deux fois, ni en un gros volume.
Alain Veinstein est un ami de vingt ans. Il a pris la direction
littéraire de Maeght en mai et le premier contrat qu’il a signé
était ces huit tomes. Le Kong-souen Long a mis, lui, treize
ans à voir le jour depuis sa commande par Emmanuel
Hocquard. Et il a fallu l’amitié de POL pour qu’Albucius
puisse contenir tout le latin que je souhaitais, et qui lui donne
sa tonalité orientale… Mais vous savez, quand on est
fanatique, vente ou mévente, faveur ou défaveur,
applaudissement ou haine ne touchent en rien ce que l’on
fait. Je ne peux supporter que deux livres de moi se
ressemblent. Alexandra de Lycophron dont je suis sûr qu’il
est un de mes livres les plus nécessaires s’est, en dix ans,
vendu à soixante-huit exemplaires. Cela ne m’empêchera
pas de faire un Gorgias. L’inhospitalité de l’accueil reste
constante et je vous avouerai que c’est pour moi une
protection rassurante.
J.-P. S. – Sur un point, tous vos livres se ressemblent : le
refus du “mot contemporain” développé dans le tome VIII. En
grande partie de votre fait, c’est devenu un “lieu commun”
(éventuellement sous sa forme inversée) de la littérature
française d’après les avant-gardes (voir ces jours-ci la
Folie-Rabelais de François Bon)…
P.Q. – Il y a peu d’écrivains qui ont l’audace de dire qu’il n’y a
pas de tri du temps, qu’il n’y a pas de postérité, que la malle
de Saint-Simon pouvait être détruite, que la vendetta se
poursuit… Et tous les textes que je tente de mettre en avant
sont des textes d’inconnus. Il n’y a pas de nouveauté s’il n’y a
pas de nouveauté du passé. On ressort en ce moment
Cicéron et Sénèque. En bon mauvais élève, je hais ces
auteurs emphatiques que leurs rôles consulaires ou
ministériels ont rendus scolaires. Je ne suis pas intéressé à
“faire revivre les grands morts”, je me moque de faire revenir
les Romains, de ressusciter Hadrien et de lui faire tenir un
discours idiot du dix-neuvième siècle ! La plupart des
modernes se sentent des fils dénués de père. Ce sont des
rivaux qui ne transmettent que leur envie fratricide. Je veux,
moi, changer de père. Je veux persévérer dans l’art, le
silence liquide de la langue écrite. Je sens en moi quelque
chose qu’avaient les surréalistes, la fureur collectionneuse
d’un André Breton si vous voulez. Lycophron ou Albucius,
c’est Lautréamont ! Je lis le Traité du vide parfait,
Kong-souen Long y est mentionné comme trop difficile à
traduire, je me précipite, comme je me passionne pour
Albucius parce que Pétrone le méprise. Les plus censurés
sont souvent les plus proches du désir. Je vais écrire un
essai sur Jacques Esprit qui fut le maître de La
Rochefoucauld et de Saint-Cyran. J’ai le sentiment très
mélancolique que la vie est très courte, et que j’ai à peine le
temps de reprendre mon souffle pour souffler sur des
flammes. Je ne “réfléchis” pas sur la littérature, je suis sans
cesse expulsé dans sa lumière, je suis ébloui par la profusion
de beauté déniée. Plus je vieillis et plus le puits de merveilles
s’agrandit. Je suis assujetti à la beauté, un assujettissement
mêlé d’une infidélité constante, parce que le désir s’y
assouvit presque sur le champ. On est moins en rivalité avec
ceux qui ont écrit qu’avec le sentiment bouleversant de les
découvrir. Je suis sans cesse assujetti à un secret qu’on ne
m’a pas dit. Et je m’échine à le dérober et à l’offrir au regard
en vain.
J.-P. S. – Les surréalistes rebâtissaient la bibliothèque au
service d’un avenir radieux de la littérature…
P.Q. – Je suis moi, du côté du nihilisme, pas de la prophétie.
Du côté des nuits à la manière de la peinture baroque. Le
temps n’a pas de direction, comme il n’a pas de mesure. Les
choses anciennes se touchent en moi. La communauté des
vivants et des morts. La communauté des temps qui libère
de façon inouïe. Je pense à Freud : il ne croyait pas faire des
choses neuves… Le mot neuf ne me va pas, je préfère dire
naissant. Il s’agit encore une fois, de faire resurgir l’inconnu,
et de s’approcher de ce qu’on ignore par le seul chemin
possible : le chemin qu’on ignore, c’est fouetter le sang.
J.-P. S. Il y a des figures connues dans les Petits Traités,
Spinoza, Melle de Scudéry, Littré…
P.Q. – Spinoza c’est à cause de l’Ethique dans son
secrétaire, Melle de Scudéry à cause de sa passion pour les
caméléons, sa biographie si étonnante derrière son
best-seller, Littré à cause de sa requête panique à sa mère
afin qu’elle lui trouve une femme sur fond de dépression
lancinante. Vous m’accorderez que je suis un collectionneur
de tapés…
J.-P. S. – A la Queneau, à la Foucault ?
P.Q. – Il me semble qu’ils se passionnaient pour des
monomanies plus calembouresques.
J.-P. S. – Dans le désordre calculé des vies que vous faites
resurgir, on peut distinguer des périodes de prédilection :
XVIIe français, empire d’Auguste, Japon médiéval… Pour
parler “surréaliste”, où cessent-elles d’être perçues
contradictoirement ?
P.Q. – Dans le jansénisme, dans le refus du langage de cour,
le sentiment du néant de tout, la haine du langage qui se
ment à lui-même. Ce qui est paradoxal pour un rhéteur de
mon espèce qui recherche la langue pathétique. Une
noétique qui serait aussi vivante qu’un animal qui respire et
qui s’apprête à bondir… Tous sont des solitaires, à la cour du
roi de France, au palais de Tokyo, sous l’autorité d’Auguste…
Tous également appartiennent à des civilisations qui ne
s’imaginent pas à la source, qui se savent en dernier, des
civilisations de tradition, qui se transmettent un savoir déjà
très âgé, qui ne sont ni originaires ni eschatologiques. Je me
sens moi aussi passeur dans ce court passage, de vies. Un
frondeur passionnément irréligieux. Je suis plus proche de la
Fronde que des surréalistes.
J.-P. S. – On retrouve dans les Petits Traités une phrase de
vous souvent citée : “J’espère être lu en 1640″. Dans ce
refus du “contemporain”vous sentez-vous des
contemporains ?
P.Q. – Je pense qu’il y a beaucoup de personnes avec qui je
suis enchanté de me retrouver. Hors littérature, je citerai
Jordi Savall, Michele Reverdy, Aki Kuroda… Nous sommes
quelques-uns à fouiller dans la saleté, à remonter de grands
fantômes des rives des morts. Je peux multiplier les noms,
mais la foi qu’on a en sa propre quête rend farouche. Je peux
citer Ransmayr, avec qui je me suis entendu comme avec
peu d’autres. Deux proches quand ils se rencontrent, ne
savent pas se trouver. Michel Chaillou et moi ne partageons
pas le même dix-septième siècle. La différence d’âge rend
plus facile la liste : Michel Leiris, Roger Caillois, Francis
Ponge, André Pieyre de Mandiargues.
J.-P. “Il écrit l’effet de ses lectures” dites vous de La Bruyère.
Vous aussi. Vous publiez vos premiers travaux sur Scève en
1968, votre Sacher-Masoch en 1969. Quels souvenirs
gardez-vous de ces années où les nouvelles critiques
doublent la littérature nouvelle ?
P.Q. – Je ressentais une véritable émulation philosophique.
Les maîtres que j’avais eus en faculté, c’était Lévinas et
Ricoeur. J’étais très fasciné par la retraduction
heideggerienne des Grecs, par Lacan et par Derrida pour
des raisons analogues. A l’inverse, littérairement, avec Tel
Quel, la période était d’une pauvreté formelle effroyable. La
passion intellectuelle avait tout envahi comme dans
l’après-guerre. La période actuelle est formellement bien plus
enviable Comptaient surtout pour moi, comptent toujours,
Ponge, Bataille, Benveniste la façon dont Benveniste, dans
le Vocabulaire des institutions indo-européennes, pouvait
ramasser un problème philologique en racontant une petite
histoire digne de Tchouang-Seu. Dumézil tentera de l’imiter
sans y parvenir. La coïncidence chez Benveniste de la
pensée et de l’expression était à un point de perfection que la
littérature était loin d’atteindre alors. La gravité dans le fait de
toucher au langage. Avez-vous vu les mises en scène de
Peter Sellars ?
J.-P. S. – Non.
P.Q. – C’est une bonne illustration de ce qu’ont essayé de
faire beaucoup d’écrivains français récents. Prendre un
orchestre médiocre, choisir des chanteurs médiocres, et élire
une tradition pour la mettre à mal. Et tout le monde applaudit
en se tordant de rire. Je préfère définitivement l’Arioste à
Cervantès, Montaigne à Rabelais, Stendhal à Flaubert,
Ponge à Isidore Isou ! Il y a dans toutes ces destructions un
sarcasme qui non seulement veut la mort mais qui ne me
paraît pas vivant parce qu’il ne saisit aucune expérience.
J.-P. S. – Je suis surpris de vous entendre pourfendre la
“postmodernité”. Ce que vous venez de dire des civilisations
qui héritent, la communication des temps d’Albucius ou de La
Raison n’impliquent-ils pas un espace de fiction voisin ?
P.Q. – L’art pour moi est grave. C’est ma vie. Ou on reprend
l’expérience à sa source, comme fait le rêve de la veille, sans
souci de “post” ou de “pré”, et on est sans cesse naissant,
sans cesse un Renaissant. Ou on est pur ressentiment ou
réaction, ou caricature. La destruction est profondément
académique. L’histoire de la littérature ne m’intéresse pas
une seconde.
J.-P. S – En 1984, Une gêne technique à l’égard des
fragments, une vie brève de La Bruyère, a des allures de
manifeste contre un certain état de la littérature française, qui
n’est pas exactement le même…
P.Q. – Je vous rappelle que je n’avais alors quasi rien écrit
qui ne soit fragmentaire : j’ai besoin d’écrire pour me rabouter
moi-même. Ce texte est né d’une exaspération à découvrir
les manuscrits sans coupures, de Blanchot, qu’ensuite il
fragmentait. Pourquoi fallait-il rendre plus digne la pensée en
la coupant ? D’un discours quiétiste, voilà qu’on fabriquait un
discours prophétique !
J.-P. S. – Quelle est la place pour le lecteur Quignard des
deux auteurs français qui semblent en ce moment constituer
“l’horizon indépassable” de la pensée de la littérature dans
ce pays, Marcel Proust et Georges Perec ?
P.Q. – Perec, je le vénère pour son silence, sa façon d’enfouir
le secret et de le laisser affleurer, de s’adresser au trou vide
de son enfance et de ne pas ciller des yeux. J’avais à son
égard une gêne rhétorique, mais j’admire qu’il ait écrit
directement au-dessus du vide, qui dans son cas, était
effrayant. Proust ? L’oeuvre ne flotte pas sur le même vide et
le souvenir de l’affaire Dreyfus n’est pas le même que celui
des camps de Perec. Quelque admiration que j’aie pour ses
pages féroces (la mort de la grand-mère), ou pour son côté
Chrétien de Troyes, roman breton dans la forêt aventureuse,
je trouve que ce n’est pas Chrétien de Troyes. Je ne le
trouve pas assez foudroyé, mystique, brusque, si vous
préférez. C’est un écrivain qui ne cherche pas à changer de
corps. Il croit à la vérité de sa quête et il croit à l’installation
du passé. C’est un écrivain monostyle et ce monostyle est
très modern’ style.
J.-P. S. – Je reviens aux Petits Traités. Le genre qui domine
est donc la ” vie brève ” empruntée à John Aubrey : Martial,
Guy Le Fèvre de la Boderie, etc. Comment la définiriez-vous
par rapport au roman Albucius, la Raison ? Lui verriez-vous
un rapport avec le retour massif, et ambivalent, du “sujet” et
du “biographique”?
P.Q. – La règle du Petit Traité est de ne rien inventer. Il y a
plus d’imprévisibilité à se fier au réel au contraire de ce que
faisait Borges, qu’à aller vers l’imaginaire. L’imaginaire
consonne trop. J’ai besoin de la réalité pour en faire de
l’inventé c’est-à-dire de l’imaginaire plus cru. Comme font les
rêves avec les fragments de la vie… Ce qui me fascine est
l’élection de détails peu nombreux, d’éléments qui
condensent tout. Ce qui me touche est l’arbitraire, la facticité.
Il est rare que dans une thèse de deux mille pages, je ne
trouve pas de quoi en écrire quatre ou cinq. Je traque le
brusque, l’intrus, l’incongru. Aubrey contre Balzac Je crois
bien sûr que ce genre n’est pas sans lien avec ces “retours”
dont vous parlez. A l’époque où on fusillait, pour de
proustiennes raisons, tout travail qui reliait l’oeuvre à la vie,
on publiait massivement des études de cas psychanalytiques
qui faisaient revenir le biographique. Il y a un lien qui n’est
pas de sujet à objet entre vie et oeuvre. Un lien que la
charognerie classique ne peut découvrir, mais que sa
négation manque elle aussi. Pernette du Guillet n’explique
pas la Délie, mais ne lui est pas indifférente. Vie et oeuvre,
oui, si on place l’oeuvre moins haut, et le sujet moins au
centre.
J.-P. S. – Vous lisez des études de cas ? D’autres livres pour
nourrir vos vies brèves ?
P.Q. – Des études de cas et des romans policiers, des
naturalistes également, et même des plus choquants… J’ai lu
tout Konrad Lorenz ! Ou Hubert Montanier dont je ne
supporte pas la “pensée”, mais qui décrit les gestes des
enfants dans les crèches. Je puise…
J.-P. S. – Toute la littérature peut entrer dans une vie brève ?
P.Q. – Certainement. Regardez Tchouang-tzeu… ou, très
près de nous, des livres comme Barthes par Barthes, ou
Charles Reznikoff ou le Verger de Harry Mathews. On
approche enfin du Malherbe de Racan, toujours inédit dans
sa version intégrale.
J.-P. S. – Cette enquête est placée sous l’invocation du conflit
Sainte-Beuve – Contre Sainte Beuve. Pascal Quignard
amateur de Pierre Nicole est-Il un lecteur de Sainte-Beuve,
plus que de Proust ?
P.Q. – J’avoue que j’ai lu avec une ferveur et une admiration
presque constantes, les cinq tomes du Port-Royal. J’aurai
passé ma vie à démentir ce que le livre dit et à faire revenir
des jansénistes qu’il néglige – et pourtant ces cinq volumes
continuent de me paraître un chef-d’oeuvre. Je ne vois pas
quel livre de critique littéraire moderne pourrait rivaliser avec
lui, sauf Bakhtine s’il avait disposé d’une bibliothèque
suffisante.
J. -P. S. – Dans Le Débat au printemps 1989, vous publiez
une réflexion sur la déprogrammation de la littérature ; Essai
sur l’après-modernité. Il s’agit aussi pour vous de légitimer le
roman qui vient, les Escaliers de Chambord, qui semble
prendre acte de cette déprogrammation, en risquant une
sorte de quadrature du cercle lier la veine des Petits Traités
au roman de consommation…
P.Q. – Je suis en désaccord complet avec ce que vous dites.
Hélas, je n’ai qu’une main droite. Et chaque livre, autant que
je l’écris, teste pour l’entièreté de ma vie, reconfigurant un
nouveau passé. Mon premier livre portait sur la Délie de
Scève, sur la tentative de nommer la personne qu’on aime. Il
me semble que les Escaliers de Chambord ont refait le
même chemin. D’où ces scènes de “silences”, que j’ai
effectivement vécues enfant.
J.-P. S. – Dans le même texte, l’écrivain flaubertien que vous
êtes se saisit de Stendhal comme étendard, renouant avec
une manière de combattre la modernité, votre héritage
pourtant, lourdement hypothéquée par les “hussards”… Je
peux me tromper.
P.Q. – Il n’y a pas un gramme d’anti-intellectualisme dans ma
position. J’ai le plus grand plaisir à lire Canetti, Bataille,
Ricoeur, Redfield, Bourdieu, toutes les oeuvres animées par
une grande passion intellectuelle… Je ne serai antithéoricien
que face à des pensées dessoudées de leur objet, pour qui
penser n’est pas vivre. Alors, Stendhal : le Stendhal que
j’aime est le Stendhal qui est en guerre ouverte avec la
mélancolie. Celui qui est en porte à faux avec son temps,
irreligieux, indépendant, amoureux, polytrope. Le Flaubert
que je n’aime pas est le courtisan monostyle, celui qui a sur
sa cheminée un buste de Bouddha qui conduit en droite ligne
à Leconte de Lisle et à Marguerite Yourcenar.
J.-P. S. – Vous vous sentez concerné par les débats qui
courent, sur la pensée dans le roman, de Sartre à Deleuze,
et de Musil à Kundera ?
P.Q. – Pas du tout. Car même dans les Petits Traités, je ne
crois pas que j’affectionne un genre. Sinon pour le pervertir.
La seule chose que je cherche, c’est le non-genre qui
permette l’intégration du noétique, de l’affectif, etc. Il n’y a
pas de genre privilégié. Ecrire n’est pas un choix mais un
symptôme. Ce n’est pas mon métier, c’est ma vie. Le
langage est auto-traduction de tout. S’il permet de supprimer
le poids d’un prénom, d’une culture, d’une société, alors il
joue sa fonction vivante. Je ne vois pas de différence de ce
point de vue entre un conte pour enfants, le Parmenide ou
les Liaisons dangereuses. C’est la même quête pour tâtonner
toujours plus profond dans le noir.
Le 15 novembre : entretien avec Gilles Quinsat, maître
d’oeuvre de l’Atlas Universalis des Littératures. Propos
recueillis par Jean-Pierre Salgas







Ping : Quinzaine n°977 du 1er au 15 octobre 2008 « Le blog de la Quinzaine
je trouve que les” retours en arrière” de Quignard sont des ‘marches en avant.”Une sorte d’enchantement: Quignard est un conteur merveilleux
Pour rebondir et à toutes fins utiles…
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M comme Malédiction
To the memory of an angel…
A la mémoire de Béatrice Athévain
En une quinzaine d’années, et alors qu’on ne lui avait rien demandé (et ses enfants… non plus, leur père qui n’avait aucun goût pour tout ce qui de près ou de loin touchait à la littérature – il ne lisait… ou plutôt, il ne regardait… que de la BD -, s’étant fait la belle), Béatrice aura tout sacrifié à l’écriture avant de tirer sa révérence.
Son oeuvre ?
Un ouvrage retenu par un éditeur dans les années 90 “Fragments, interstices et incises” (oui, je sais ! Le titre ne lui aura été d’aucun secours) ; éditeur qui… depuis, a mis la clé sous la porte ; et six titres restés à ce jour inédits et… introuvables – ce qui n’arrange rien.
Existent-ils ? N’existent-ils pas ces inédits ? Ont-ils été détruits par l’auteur avant qu’elle ne… ?
A suivre… pour peu qu’il y ait des volontaires.
***
Ce billet est aussi dédié à tous les obsessionnels compulsifs de l’écriture.
_______________
Si on oublie un instant les porcs de l’édition, ceux pour lesquels il ne saurait y avoir de différence entre un paquet de lessive et un livre, et les “J’aime pas, donc je publie pas !” ; et bien qu’ils soient nombreux…
Penchons-nous sur les éditeurs qui ne ratent jamais une occasion de nous expliquer avec quel soin ils se penchent sur les manuscrits qu’ils reçoivent, occupés qu’ils sont tous à courir après une Littérature avec un L majuscule et à servir cette Littérature majusculaire jusqu’à leur dernier souffle.
Tenez !
A l’un de ceux-là, avisez-vous de lui mettre sous le nez un manuscrit qu’il n’attendait pas ! Juste pour voir, comme ça !
A coup sûr, vous le mettrez en difficulté, et il n’aura qu’un désir cet éditeur : vous oublier au plus vite dans l’espoir de chasser l’embarras dans lequel votre satané manuscrit l’a mis.
Cet embarras soudain, c’est la révélation en lui de son incapacité à s’ouvrir à ce à quoi il ne s’est pas déjà ouvert. En d’autres termes, il s’agit là de son incapacité à la découverte, lui qui manifestement ne découvre plus rien depuis des lustres et qui ne fait que chercher chez les auteurs de demain les auteurs d’hier et vice versa, ayant perdu à la longue, et puis… parce que toutes les énergies s’épuisent un jour, son flair pour l’inédit et l’inouïe (the unheard of)… si tant est qu’il ait un jour possédé un tel flair.
***
Contrairement à tous ces éditeurs, à tous ces prétendus mercenaires de la chose écrite, nombreux sont ceux qui écrivent et qui vous confesseront sans honte, n’avoir jamais rien compris à la littérature ; et ce n’est pourtant pas faute d’avoir lu et de continuer de lire.
Au fil de leurs lectures d’auteurs contemporains – pour la plupart, auteurs encore de ce monde -, leur incompréhension se manifeste le plus souvent sous la forme d’une question ; et cette question, toujours la même, est la suivante : pourquoi ces auteurs sont-ils édités ? Diable ! Pourquoi eux en particulier ?
Quelque chose leur échappe… assurément ! Car, plus ils lisent et moins ils sont capables d’apporter une réponse satisfaisante à cette question.
***
Ils ne se déplacent jamais sans un stylo et un carnet ; leur hantise : se trouver dans l’impossibilité de pouvoir noter une idée, une phrase, un mot ; et de ce fait : les oublier.
Plutôt mourir que courir ce risque !
Une peur panique comparable à celle de la fringale chez les cyclistes.
Mais… diable ! Comment taire cette voix qui hurle à l’intérieur ou bien qui chuchote ? Cette voix qui vous parle sans fin, qui ne vous lâche pas jusqu’au moment où n’y tenant plus, on sort un carnet pour noter à la hâte trois mots, dix lignes, tout en sachant que l‘on y reviendra cent fois, mille fois, et que ce n’est que le début d’un travail harassant.
Ils ne vivent que pour elle, y retournant sans cesse, et n’y trouvant qu’un soulagement, qu’une libération bien éphémère… tous ces don Quichotte de la littérature !
Après toutes ces années, qui ne chercherait pas à lui échapper, même pour un temps ? Qui ne serait pas tenté d’apprendre à l’ignorer ou bien, à contrôler son débit, et même, pouvoir faire “comme si de rien n’était”, comme si cette voix n’était pas là… cette voix qui, sans relâche vous pousse et vous force pour que vous lui cédiez et qu’elle s’apaise en vous jusqu’à la prochaine fois, la prochaine heure ?
Tous vous le confirmeront : une malédiction cette voix pour laquelle ils ont tout sacrifié ; un supplice qui absorbe, qui recouvre tout, qui vous prend tout et ne vous rend rien.
Maudits ils sont !
***
Mais alors… qui les délivrera de cette malédiction qu’ils portent en eux comme une brûlure ? Qui donc ?