Que sauveriez vous du XXe siècle ? par J.M.G. Le Clézio

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Que sauveriez vous du XXe siècle ? par J.M.G. Le Clézio

Ce que je voudrais sauver du siècle passé, ce que j’aimerais garder pour le siècle à venir pour mes enfants, pour les enfants de mes enfants et encore après eux si le monde dure jusque-là :

D’abord les grandes choses de ce monde naturel, qu’on croyait éternelles, ces belles choses avec lesquelles nous sommes nés, et que nous croyions données pour toujours, indestructibles : les migrations des oiseaux, les cigognes volant au-dessus de l’Europe chaque automne, dans la direction du Maroc, et les hirondelles revenant chaque printemps, les escadrilles d’outardes et de grues volant au-dessus des bassins du Rio Grande au Nouveau-Mexique, les nuées de passereaux obscurcissant le ciel, les chauvesouris par millions sortant de la bouche de la grotte de Carlsbad. Et aussi le chant des oiseaux, le rossignol qui interroge la nuit, les cris des merles au crépuscule que mon grandpère comparait à une prière, les roucoulements des tourterelles à l’aube à Maurice, les jacassements des perroquets qui volent d’arbre en arbre au Mexique, les appels grinçants des colibris autour de la liane du juan-mecate derrière l’église de San Felipe à Albuquerque. Tous les oiseaux, du plus petit au plus grand, du plus terne au plus coloré, sans doute parce qu’ils ont été les premiers à nous alarmer par leur absence, par leur silence, dans ce siècle finissant.

Aussi, les grands habitants de ce monde au bord de la ruine : les éléphants d’Afrique, des centaines de milliers en 1900, quelques centaines à peine en 1999 ; les chimpanzés, les gorilles de montagne effacés en moins d’un demisiècle de la forêt d’Obudu où ils vivaient quand j’étais enfant ; les baleines de Californie, les baleines franches, les orques, si nombreux qu’ils peuplaient même nos rêves, aujourd’hui transformés en pourvoyeurs d’aliments pour chiens ou en base pour les cosmétiques ; les tortues éléphantines de l’océan Indien, dépecées et vendues à l’étal des boucheries aux halles de Paris ; les jaguars empalés vivants par des fers rouges pour livrer une peau sans défaut, eux qui avaient été les dieux de la forêt, cruels et nécessaires ; les loups et les ours traqués, empoisonnés, encerclés par les chasseurs et exterminés jusqu’au dernier dans les forêts de Pologne ; les papillons monarque, qui ont parcouru depuis l’aube des temps le continent nordaméricain du Canada jusqu’aux pins de la forêt de Zitacuaro, et qui demain ne seront plus au rendezvous si les arbres meurent.

La forêt elle-même

La forêt ellemême, que je voudrais transmettre à mes enfants, aux enfants de mes enfants et plus loin s’il en est encore temps, la forêt profonde, qu’on disait impénétrable dans mon enfance, receleuse de maléfices, et qui aux premiers jours de ce nouveau siècle est brûlée, fracturée par les routes, pillée par les orpailleurs et parcourue par les explosions sismiques des chercheurs de pétrole. La forêt nordique, et aussi la steppe de Sibérie, et les déserts et les dunes, les rivières et les lacs, toute cette beauté qui nous a été donnée en héritage, et que je voudrais sauver des fossoyeurs.

Ce que je voudrais sauver encore, afin de le transmettre à mes enfants, aux enfants de mes enfants et plus loin toujours, c’est l’esprit de la révolution. Non pas la lutte des classes ou la dictature du prolétariat, mais l’esprit de révolte contre l’injustice, contre la tyrannie, contre l’omniprésence du profit et de l’usure, contre la colonisation quelle qu’elle soit, qui barre des nations d’un trait de plume ou les déplace au gré des vainqueurs. De ce siècle passé, je voudrais sauver Cesar Sandino et Emiliano Zapata, Tina Modotti et Frida Kahlo, Julio Antonio Mella et Cesar Chavez, Martin Luther King, Ho Chi Minh et Gandhi, les Cristeros du Michoacan et les Zapatistes des Chiapas, les Navahos d’Arizona et les Mohawks de Kahnawake, les Embéras du Panama et les derniers Separados du Quintana Roo. Et aussi l’esprit de tous ceux et de toutes celles qui ont échangé leur vie, leur confort et leur bonheur personnel contre un sourire d’enfant, un peu d’espoir, un réconfort au seuil de la. mort : Sœur Emmanuelle du Caire, Mère Teresa, Rosa Verduzco et sa république d’orphelins à Zamora du Michoacan, Aïcha ech Chanaa et les fillesmères du Maroc.

“ Toutes ces langues venues du plus profond de la race humaine ”

Ce que je voudrais sauver, c’est l’esprit de tous ceux et toutes celles qui ont contribué à changer le siècle passé, à porter une étincelle, une nouveauté qui peut durer audelà de notre temps : Bertrand Russell, Garcia Robles qui réalisa la première zone dénucléarisée de l’Amérique, Aldo Leopold qui initia les grands parcs aux EtatsUnis, Amarty Sen qui inventa un nouvel ordre économique pour les pays démunis ; Robert Badinter qui fit abolir la peine de mort en France, JeanMarie Djibaou qui rendit l’espoir aux Canaques de NouvelleCalédonie. Et tous ceux qui ont inventé une vie meilleure, une communication : Fleming pour la pénicilline, Kendall pour la cortisone, Paulesco pour l’insuline, Salk et Lépine pour le vaccin antipolio ; Edouard Belin pour le bélinographe (auquel les Japonais ont donné l’affreux nom de fax), Ladislas Biro pour le crayon à bille, Bardeen, Brattein & Shockley pour le transistor.

Ce que je voudrais sauver, pour que cela dure dans ce nouveau siècle, et plus loin encore, c’est la beauté des langues, de toutes ces langues qui sont venues jusqu’à notre temps, fragiles et étincelantes comme des trésors : le nahuatl des Mexicains, qui exprima la poésie et chanta les hymnes ; le tzotzil, le maya monosyllabique dans lequel fut composé le pop Vuh, et le purépecha agglutinant et comblé de flexions ; l’arabe hassaniya des nomades qui chantent des poèmes à l’étape, dans les oasis, et le berbère de Tunisie, que parlait et écrivait Saint Augustin ; l’inuktitut des Inuit et le tulekaya des San Blas ; le basque, le breton forgé dans la mer et dans les vallées brumeuses, le gaélique d’Irlande ; la langue des Aînous et la langue des Evenks de Sibérie. Toutes ces langues qui sont venues du plus profond de la race humaine, chacune avec son histoire et son savoir, et qui doivent continuer audelà de ce siècle et des prochains.

Ce que je voudrais sauver, enfin, c’est l’esprit de tous ces écrivains sans qui le monde n’aurait sans doute pas imaginé être sauvé : Camus, Beckett et James Joyce, Juan Rulfo, Garcia Lorca, Nabokov, Lao She, Queneau, Nathalie Sarraute, Colette, Ionesco, Asturias, Henry Roth et José Maria Arguedas, Mahmoud Darwich et Soyinka, Satyajit Ray, Robert Bresson, Chaplin, Mizoguchi, tous ces mots, ces bandes dessinées, ces images, ces mythes qui nous ont portés au siècle passé, toutes ces peintures, Modigliani, Diego Rivera, Rufino Tamayo, Nicolas de Staël, toutes ces chansons, l’Auvergnat de Brassens et les Bourgeois de Brel, Cat Stevens et Nat King Cole, Billie Holiday qui chantait Lady Day et Nina Simone qui chantait My baby don ‘t care, Muddy Waters qui chantait y can’t be satisfied, tous ces films, ces photos dans les journaux, ces reportages à la télévision qui nous ont ouvert les yeux, qui nous ont appris à haïr la guerre et à nous souvenir du présent, toutes ces oeuvres et ces témoignages qui nous ont donné envie d’imaginer le monde futur que connaîtront nos enfants, les enfants de nos enfants et sans doute plus loin encore si Dieu le veut.

J. M. G. Le Clézio a publié, parmi ses derniers ouvrages, Voyage au pays des arbres (Gallimard 1999), Hasard (Gallimard, 1999), La fête chantée (Gallimard, 1998), La Quarantaine (Gallimard, 1997), Onitsha (Gallimard 1991). La plupart de ses titres sont disponibles en Folio Gallimard. Voir Q. L. N° 735.

3 Réponses à Que sauveriez vous du XXe siècle ? par J.M.G. Le Clézio

  1. Angela Ditu dit :

    Tout cela, nous le pensons tous. Si J.M.G Le Clézio confirme ces choses simples mais essentielles, ça nous console et nous rassure, nous aidant à mieux réagir avant qu’il ne soit trop tard…

  2. Ping : Le Clézio, un prix Nobel franco-mauricien, le cheikh Ma el Aïnine et l’inévitable impérialisme étatsunien « Ibn Kafka’s obiter dicta - divagations d’un juriste marocain en liberté surveillée

  3. muhammad ba dit :

    voila qui semble bien sage venant de la part d’un homme comme Clezio ce n’est pas du tout surprenant

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