La crise du XXIe siècle, d’après François Truffaut
mai 11, 2009 1 Commentaire
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A l’occasion de la mise en ligne de l’intégralité des couvertures du bimensuel sur le site internet www.quinzaine-litteraire.presse.fr ou www.quinzaine-litteraire.presse.fr, la Quinzaine vous propose de redécouvrir, chaque semaine, l’un de ses nombreux (et encore très actuels) numéros spéciaux.
Cette semaine, coup de projecteur sur “Tout va très bien Madame la Marcrise“, le numéro spécial du mois d’août 1983. Voici en intégralité l’article de François Truffaut. A l’époque, la Quinzaine avait demandé à quelques amis de réfléchir à la question suivante : “A partir de votre expérience, mais sans vous y cantonner, pourriez-vous nous exposer ce que représente pour vous l’idée que le monde actuel est en crise ?“
(Ce numéro est disponible sur le site de la Quinzaine via le feuilletage des couvertures, en sélectionnant l’année 1983, puis le n°399. En un clic, vous pourrez afficher son sommaire. Si vous êtes abonné, vous pourrez télécharger l’intégralité de ce numéro.)
“Une mentalité fin de siècle”, par François Truffaut
Il me semble que nous sommes entrés, depuis 1968, dans une mentalité de fin de siècle. On critique souvent l’expression les années folles, appliquée à l’époque à 1900, mais on sait bien que le début de ce siècle a été enthousiasmant par tout ce qu’il marquait de nouveau : la voiture, l’aviation, l’électricité, le cinéma… A la fin d u XIX” siècle, lorsque l’électricité est arrivée dans les appartements, les jeunes filles dînaient avec une ombrelle pour protéger leur teint.
Quand je parle autour de moi de la débandade morale, spirituelle, intellectuelle qui nous guette à l’approche de l’an 2000, cela fait sourire : nous ne sommes plus au Moyen Age, les gens ne sont plus en proie aux superstitions, etc. Ce scepticisme méconnaît l’importance des chiffres, surtout quand ils sont ronds.
Les publicistes et les politiciens, voilà les gens que nous devonsnous protéger, puisque ce sont eux, principalement, qui s’apprêtent à créer cette ambi ance apocalyptique autour de l’an 2000.
Il ne fait aucun doute que, dans les années qui viennent , tous les discours politiques, toutes les campagnes publicitaires feront référence à l’an 2000, soit pour le représenter comme le sommet d’un mât de cocagne, soit comme la fin d’une civilisation, soit un but à atteindre, soit un gouffre ouvert devant nous.
Cette référence sera efficace car elle renvoie chacun de nous à sa propre biographie. Les plus de cinquante ans disent déjà : « En 2000, je ne serai plus là pour voir ça ». Les plus jeunes penseront que, d’ici l’an 2000, il est sans doute vain d’entreprendre.
Alors naîtra chez les plus faibles, c’est-à-dire les plus nombreux, un état d’esprit défaitiste et une véritable industrie de la panique, du suicide, une industrie avec ses créateurs, ses consommateurs, ses profiteurs, ses victimes, ses maîtres à penser.
Là , comme toujours, les solutions seront individuelles. Les plus avisés adopteront, même artificiellement, une attitude positive anticipant sur le XXIe siècle: il leur suffira de refuser la malédiction du chiffre et de décider, chacun pour soi, que le nouveau millénaire commence le jour de notre mariage, de la naissance d’un enfant, de la mort d’un parent ou d’un ami.
La crise, ce n’ est pas seulement l’abondance des biens inutiles et la pénurie de la nourriture, c’est aussi la dégradation des sentiments et, de ce point de vue, même s’ils n’en sont pas uniques responsables, les politiques et les publicitaires contribuent à la crise par leur acharnement à corrompre le vocabulaire quotidien.
Le mot tendresse utilisé dans les slogans publicitaires est devenu odieux, donc inutilisable dans une conversation sincère. C’est la même chose pour le mot sensibilité, utilisé par les politiciens pour justifier leurs coups de Jarnac : « A l’intérieur de notre formation peuvent coexister des sensibilités différentes ». Pouah !
A cause de ces gens malfaisants et nuisibles, préparons-nous à vivre sans « tendresse » ni « sensibilité », endurcissons-nous et repoussons d ‘ u n geste ferme leur main tendue.






François Truffaut est sans doute le meilleur cinéaste-critique français de la 2e moitié du 20e siècle. Mais j’ignorais qu’il avait été également visionnaire ! Les deux derniers paragraphes de son article son en effet d’une justesse étonnante.
Bien à vous.