L’Assomption de Claude Lévi-Strauss

En hommage à Claude Lévi-Strauss, le père du structuralisme disparu le 30 octobre dernier, voici l’article que lui avait consacré Jean José Marchand le 16 octobre 1991. Retrouvez en bas de page la liste de tous les articles sur Claude Lévi-Strauss parus dans la Quinzaine. Si vous souhaitez consulter ces chroniques, rendez-vous sur le site de la Quinzaine. Pour en savoir plus sur cet anthropologue et ethnologue français, consultez le dossier qui lui a été consacré sur le site de l’Express, et découvrez son portrait en images sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina).

L’Assomption de Claude Lévi-Strauss
par Jean José Marchand

Il est évident que Claude Lévi-Strauss s’est amusé en intitulant Du côté du brouillard la première partie de son Histoire de Lynx. En effet, au bout de 30 pages nous n’y voyons goutte à travers tous ces mythes minutieusement racontés qui s’accumulent sous nos yeux. Le grand écrivain – car il n’y a aucun doute que Lévi-Strauss reste un grand prosateur, même quand il nous mène chez les Topinambous, chers à Boileau – a voulu éprouver notre patience.

Il faut persévérer. Car dans la deuxième partie tout s’éclaire. Ici, le moraliste – non celui qui fait de la morale mais celui qui réfléchit sur les moeurs – prend la parole. Il relit ce que Montaigne a écrit des Indiens d’Amérique, en tire une leçon de relativisme absolu : “Nous n’avons aucune communication à l’estre”. Il deviendrait presque impossible de vivre, si nous ne constations parfois que l’homme trouve des satisfactions sensibles à vivre comme si la vie avait un sens, bien que la sincérité intellectuelle assurer qu’il n’en est rien. Il est “sage de vivre en accord avec soi”, ajoute Lévi-Strauss, démolissant au passage les maximes consolantes sur la “conscience morale” qui furent si à la mode pendant les années 80 (il est ici en contradiction avec son érudit commentateur Hénaff). Mais, si ce scepticisme réduit la religion à une convenance, il neutralise tout jugement : restons dans notre civilisation et n’hésitons pas à détruire les autres.

Or Lévi-Strauss n’est pas d’accord, bien qu’il ne trouve aucun support métaphysique à son désaccord (sur ce point, les chrétiens seuls pourraient trouver une raison d’agir en faveur des Indiens dans la miséricorde infinie de Jésus. La générosité, chez l’incroyant ou le sectateur d’un autre monothéisme, est belle mais sans raison). Lévi-Strauss montre alors que les Amérindiens, au rebours des monothéistes, juifs chrétiens et musulmans, n’étaient pas persuadés d’avoir raison. Le fond de leur pensée était au contraire qu’il existait d’autres êtres, d’autres civilisations. Aussi se laissèrent-ils vaincre facilement. Ils accueillirent les “autres” sans voir que ces autres allaient les détruire. Une contradiction non-dialectique serait à la base du “paradigme” amérindien.

Aux ethnologues de discuter cette dernière thèse, qui ressemble à une conclusion, donnée à 83 ans par un grand maître.

Le travail remarquable de Marcel Hénaff, paraissant simultanément, nous permet de mesurer le chemin parcouru. L’intuition centrale de Lévi-Strauss, la structure, n’est pas du tout comme l’ont répété des disciples malencontreux, un principe d’explication universel. La structure lévi-straussienne ne cherche pas à connaître “en profon-deur” les organismes, mais à y découvrir des invariants ; la structure n’est pas indifférence aux contenus (ce serait le “formalisme”) mais le rapport invariant qui relie les différents contenus. “La forme se définit par opposition à une matière ; mais la structure est le contenu même appréhendé dans une organisation logique conçue comme propriété du réel”. Lévi-Strauss refuse de considérer comme de “vrais” structuralistes, Lacan, Foucault et Althusser. Il réserve ce titre à Benveniste, Dumézil et lui-même, une place tout à fait à part étant réservée à Roman Jakobson, l’inspirateur de tous.

Car, à l’origine, c’est bien le modèle linguistique qui a permis d’écarter, par la méthode structurale, les erreurs du psychologisme et de l’évolutionnisme, sans renoncer tout à fait à la psychologie (1) et à l’évolution “Tout n’est pas structuré et il n’y a pas nécessaire-ment de la structure partout,” dit Lévi-Strauss à Raymond Bellour. Le seul problème est de savoir si la méthode rend compte du réel. Le premier triomphe du structuralisme fut d’expliquer enfin la prohibition de l’inceste (et les cas très rares où il est autorisé). Il serait trop long d’exposer ici la démarche suivie.

Marcel Hénaff, en 200 pages denses, résume très clairement l’itinéraire scientifique de Lévi-Strauss, puis expose ses idées sur l’art et l’émotion esthétique, il détruit bien des simplifications quant à sa conception de l’histoire et s’aventure, avec moins de sûreté peut-être, dans une analyse de sa position “morale”. Le mot convient-il ? Nous avons vu que Lévi-Strauss est sans illusions sur les principes et préceptes, sur le manque de sens du monde où nous vivons. Plus qu’une morale, c’est une “satisfaction sensible” que l’anthropologue éprouve en défendant les espèces animales et végétales ainsi que les civilisations en voie de destruction, en reconnaissant des droits à ce qui ne peut réclamer des droits ! Plutôt que d’un antiracisme kantien, Lévi-Strauss se réclame d’un goût des différences, et même des traits incompatibles ! Plus que d’un savant, c’est la vision d’un poète.

Le livre de Marcel Hénaff se termine par une série d’analyses du contenu de tous les livres de Lévi-Strauss et par une biographie chronologique (signalons en passant à l’auteur que Smadja ne fut pas le fondateur de Combat), tout un ensemble de documents qui font de cet ouvrage un instrument de travail précieux.

1. Pour Lévi-Strauss comme pour Auguste Comte, la psychologie n’est qu’un composé de la physio-logie et de la sociologie.

Claude Lévi-Strauss, Histoire de Lynx, Plon éd. 362 p.
Marcel Hénaff,
Claude Lévi-Strauss, Belfond éd. 436 p.

Les articles parus dans la Quinzaine littéraire

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La Quinzaine littéraire du 1. 7. 1967, auteur François Châtelet, Dessin de Maurice Henry

N° 21 du 1er février 1967 : Le miel et le tabac par François Châtelet,
N° 31 du 1er juillet 1967 : Où en est le structuralisme ? par François Châtelet,
N° 55 du 1er Août 1968: Lévi-Strauss. Une leçon de maintien par Jean Pouillon,
N° 95 du 16 mai 1970: Lévi-Strauss ou la philosophie du non-savoir par Catherine Backès,
N° 135 du 16 février 1972 : Lévi-Strauss et les mythes par Louis Arénilla ,
Même numéro : Lévi-Strauss retrouve Hamlet par Robert Jaulin,
N° 175 du 16 novembre 1973 : Le troisième âge du structuralisme, par Claude Rivière
N° 224 du 1er janvier 1976 : Dans les masques présentés par Levi-Strauss, José Pierre a vu de drôles de choses
N° 419 du 16 juin 1984: Incontournable Lévi-StraussParoles données par André-Marcel D’Ans
N° 516 du 16 septembre 1988 : Diabolique et dévergondé par André-Marcel D’Ans
N° 587 du 16 octobre 1991 : L’Assomption de Claude Lévi-Strauss par Jean José Marchand (lire ci-dessus)

2 réponses vers «L’Assomption de Claude Lévi-Strauss»

  1. zuili nadine dit :

    Levi Strauss un grand homme sûrement mais son point de vue sur la psychologie est dépourvu de la simple connaissance de la psy scientifique et de son origine dans l’opérationnalisme de Bridgman un physicien.
    SI vous voulez mon livre publié récemment à la mémoire de Joliot-Curie dont je fus la secrétaire, pas de pb… Mais je vais écrire aux journaux et notamment à Sc et Vie qui a publié un livret scandaleux sur “connaissance de soi par la science, ce que n’a pas fait la psychologie”… Tant d’ignorants c’est bien triste, et quand ils deviennent malfaisants, c’est encore plus difficile.
    N. Zuili Universitaire, Maître de conf hors classe, chef de travaux ephe, psychanalyste psychosomaticienn, accompagnement interface éducation thérapie pour les enfants en difficulté scolaire et formatrice et maintenant éditeure…

    Premier enseignement à la Sorbonne sur la méthode expérimentale en psychologie 1966, en préparation encore 15 ouvrages dont la moitié de l’éditeure, dont un à paraître en Décembre, d’un SOCIOLOGUE émérite, Claude DUBAR, “on n’enterre pas Mai 68″ illustré par des affiches de l’époque de MA COLLECTION. Actrice en Mai 68 au 24 Rue Serpente où je réunissais les 70 labo de l’EPHE (3° section Sc Nat.), etc…, spécialiste de la temporalité (livre 2003 L’Harmattan) et de la créativité bien comprise (4 volumes à paraître). NZ 15.11.09

  2. zuili nadine dit :

    que vous aillez…
    vous vouliez écrire : que vous ayez ?

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