“Alias Caracalla, Mémoires, 1940-1943″, le livre de Daniel Cordier vient d’être couronné par le prix Renaudot (essais). Dans la Quinzaine n° 995, Pascale Goetschele chroniquait cet ouvrage (article que nous publions intégralement ci-dessous). Pour retrouver les autres chroniques consacrées à Daniel Cordier, écrits à l’occasion de ses deux biographies de Jean Moulin, “Jean Moulin, L’Inconnu du Panthéon”et “Jean Moulin, la république des catacombes“, rendez-vous sur le site de la Quinzaine.
“Une histoire ‘au cordeau’”, un article de Pascale Goetschel
DANIEL CORDIERALIAS CARACALLA, MÉMOIRES, 1940-1943
Gallimard, coll. ” Témoins “, 944 p. 32 euros
Afin d’avoir le cœur net sur la teneur des activités de Jean Moulin sous l’Occupation allemande et pour répondre aux accusations taxant l’homme de de Gaulle en France de crypto-communiste, Daniel Cordier, rompant avec des années de silence, commençait, à partir de 1977, des recherches systématiques sur son “patron”. Après quatre imposants volumes biographiques parus entre 1989 et 1990, il offre, dans “Alias Caracalla” une autre méthode d’investigation : le jeu de la reconstitution au scalpel des liens entre la France libre et la Résistance intérieure, lus au prisme des mois passés aux côtés de Jean Moulin.
Daniel Cordier, engagé de la première heure dans la France libre et devenu contre toute attente secrétaire de Jean Moulin, livre là un lourd ouvrage de mémoires. Le premier réflexe consistera à pester ou de se réjouir – c’est selon – face à un énième témoignage d’acteur de la Résistance. De se demander également si, après le volumineux travail biographique qu’il a effectué, il reste du neuf. De marquer enfin ses réticences devant les analyses d’un témoin devenu historien. Il n’en est rien. La lecture achevée, on reste admiratif devant la précision d’un récit qui tient en haleine jusqu’à l’arrestation de Jean Moulin à Caluire, récit de la résistance au quotidien, entre Londres et la France, le Général et la Résistance intérieure, Lyon et Paris.
Si Moulin est le personnage central, c’est autour de la vie de Cordier, jeune homme exalté, fou de politique et de littérature, refusant l’armistice et maudissant Pétain, cherchant à toute force à livrer bataille mais ne prenant jamais les armes, fasciné par son “patron”, que se construit l’ouvrage. Le tout forme un journal, divisé en dix-sept chapitres, conçus comme autant d’épisodes scandant la période écoulée entre juin 1940 et juin 1943. Au vrai, Alias Caracalla relève de trois genres. Il est d’abord témoignage, mêlant souvenirs, extraits d’un “vrai” journal, lettres et articles. Il est ensuite travail d’écrivain : un prélude raconte l’itinéraire du jeune homme à la jeunesse dorée précédant le choc de l’armistice ; les situations de rencontres avec les acteurs de la Résistance sont scénarisées ; les monologues de Jean Moulin ou les conversations avec les chefs des mouvements sont reconstitués de manière fictive. Il est enfin livre d’histoire : Cordier se fait critique de son “vrai” journal, traque la confirmation du fil des événements dans les archives et cherche à se démarquer des récits enjolivés par des mémoires jugées partielles, partiales ou défaillantes. De manière plus anecdotique, l’alternance des noms et des pseudos (Moulin/Rex ; Cordier/Alain ; Bidault/Bip) contribue à faire des résistants de véritables personnages, au sens plein du terme.
Où l’on découvre que la Résistance, version Daniel Cordier, est une histoire de temps et de lieux : Pau puis Bayonne, parce que Pétain “trahit l’espérance” ; l’embarquement sur le Léopold II, le “bateau de l’espoir” ; le long exil britannique, de juin 1940 à juillet 1942 où pèse le lourd fardeau de l’inaction. Le lecteur passe d’Arneley School, lieu d’accueil de réfugiés, à l’Olympia Hall de Londres, où sont regroupés les Free French, puis à Delville Camp, Camberley, Old Dean et Inchmery, autant d’endroits destinés à parfaire l’apprentissage et la technique du renseignement. Le temps s’accélère avec le parachutage tant attendu en France, précisément à Montluçon le 26 juillet. Jean Moulin est le personnage central des chapitres suivants consacrés à Lyon entre juillet 1942 et mars 1943 puis à Paris au moment où la formation du futur Conseil national de la Résistance s’accélère, enfin encore à Lyon, lors d’un bref séjour marqué par l’inquiétude du secrétaire pour le “patron” et le désarroi après son arrestation. Au gré des rendez-vous et des cachettes, le lecteur entre dans une géographie plus fine encore : places, rues et immeubles, cafés et restaurants, ponts et stations de métro…
Découpe de tranches de vie clandestine saisies dans leurs dimensions à la fois ordinaires et affectives, loin de la geste héroïque de la Résistance, tel figure l’ouvrage. Car, au fil des pages, si la Résistance apparaît bien sûr comme une somme d’engagements et de sacrifices, de choix politiques et de luttes armées, elle figure aussi comme l’addition de mille actions quotidiennes, entre rendez-vous et échanges de points de vue, déposes d’argent et de courrier, choix de caches et transport d’armes. On passe de la complicité à la méfiance, du calendrier strictement établi à l’imprévu, de la précaution à l’imprévoyance, de l’intimité entre résistants au sentiment du plus grand isolement.
Sur le plan politique, le livre fournit une mine de renseignements sur les complicités et les différends. Ainsi en est-il de la proximité entre Jean Moulin et Georges Bidault comme de l’extrême tension avec les chefs des mouvements de la zone sud, particulièrement avec Henri Frenay, le chef de Combat. Moins connues peut-être sont les discordes avec André Dewavrin (Passy), chef du Bureau central de renseignements et d’action (BCRA), et Pierre Brossolette (Brumaire). La résistance intérieure, montrée comme divisée entre chefs ambitieux, affaiblie par les luttes d’influence et sans troupes, n’en sort pas grandie. Il faudra là, sans doute, faire la part des choses dans ce récit d’un homme intransigeant et tout entier dévoué à la France libre, et nul doute que l’ouvrage devrait susciter quelque exaspération chez les grands résistants et leurs défenseurs. Cependant, la conviction de Cordier l’emporte : Moulin, le représentant de De Gaulle en France, a tout tenté face à des hommes jaloux de leurs prérogatives. Où il apparaît que le résistant, afin de légitimer le Général et de ne pas accorder un trop grand pouvoir aux chefs des mouvements, n’a eu de cesse de vouloir réintégrer les partis politiques, sans indulgence aucune à leur égard.
L’ouvrage ne s’arrête pas là. Apport de taille à la connaissance “technique” de la Résistance, il détaille les difficultés dans la constitution des équipes, les obstacles dans les opérations de codage et de décodage, les innombrables problèmes de liaison radio avec Londres, d’acheminement de courriers ou d’emplois du temps. On comprend mieux également le rôle des hommes du BCRA, chargés de la surveillance et de l’action pour Londres. Alias Caracalla enfin, se lit comme une épopée idéologique, celle de la conversion idéologique d’un jeune homme de 19 ans venu de l’extrême-droite. Or, le passage de l’Action française et du nationalisme à la défense de la démocratie a été d’autant plus douloureux que l’engagement de juin 1940 s’est fait au nom de la défense de la France, et non de la République, honnie entre toutes. Cordier, d’anglophobe est devenu anglophile, de maurrassien inconditionnel du général de Gaulle, d’antisémite, un homme admirant Raymond Aron et Pierre Kaan, empli de compassion pour les juifs. Le récit de cet itinéraire intellectuel est des plus passionnants.
Cette histoire “au cordeau” convainc donc complètement. À lire, même et surtout, par les lecteurs non au fait des arcanes de la Résistance.
DANIEL CORDIER ALIAS CARACALLA, MÉMOIRES, 1940-1943, Gallimard, coll. ” Témoins “, 944 p. 32 euros
novembre 7, 2009 à 9:28 |
Certes, certes, mais avoir passé la deuxième partie de sa vie à dégommer Henri Frenay semble avoir été chez Cordier un plaisir d’esthète…
novembre 7, 2009 à 11:46 |
Dans son ivresse rédemptrice, Daniel Cordier aura-t-il fait plus de victimes chez les Résistants que chez les allemands ?
novembre 7, 2009 à 12:35 |
Si on peut mettre à part le côté polémique de vos interventions, pouvez-vous argumenter vos positions ? Ce qui se rapporte à la Résistance soulève toujours beaucoup de passion, mais sur le plan de la rédemption, rappelons que Savonarole, partisan d’un état théocratique qui a fait brûler tant de livres et d’oeuvres jugées licencieuses, a fini lui aussi brûlé sur ce même bûcher des vanités.
novembre 7, 2009 à 1:05 |
“pouvez-vous argumenter vos positions ?”
Impossible. Le conformisme ambiant rend la tache insurmontable. Attendez 50 à 60 ans, vous verrez…
D’autre part relisez votre Wikipedia, Savonarole est à l’origine du protestantisme.