La Quinzaine n°1004, du 1er au 15 décembre 2009

“Sagan : une désinvolture bouleversante”, un article de Claire Richard

FRANÇOISE SAGAN
DES BLEUS À L’ÂME
Stock, 176 p., 16,50 €
TOXIQUE
illustrations de Bernard Buffet
Stock, 72 p., 15 €
DES YEUX DE SOIE
Stock, 193 p., 16,50 €

Dites « Sagan » et les mêmes images surgissent. Le « charmant petit monstre » de Mauriac, « la petite musique », les voitures de sport conduites pieds nus, le whisky, Deauville et les boîtes de nuit, une façon de parler et des cigarettes. Une citation aussi : « Sur ce sentiment inconnu, dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. » Dans ce fatras, où est passé l’écrivain ? Les textes inédits de Sagan invitent à redéfinir ce que serait « Sagan ».

“L’apaisement”, un article de Hugo Pradelle

RICHARD BAUSCH
PAIX
Peace
trad. de l’anglais (États-Unis) par Jamila Ouahmane-Chauvin
Gallimard, 176 p., 17,50 €
L’HOMME QUI A CONNU BELLE STARR et AUTRES NOUVELLES
The Stories of Richard Bausch
trad. de l’anglais (États-Unis) par Jamila Ouahmane-Chauvin et Serge Chauvin
Gallimard, 444 p., 26 €

Le roman de l’Amérique semble ne pas avoir de fin. Les auteurs reprennent sans cesse, ajoutant leur pierre à l’édifice, sa brève histoire pour en extraire l’essence à la fois violente et paradoxalement innocente. Comme une aventure à chaque livre renouvelée, sempiternellement réinvestie, celle de l’ineffable. Le récit de guerre qui sublime la bataille ou explore les tréfonds de consciences bouleversées par la violence,
anéanties ou revigorées par la peur et le danger, fait se jouer l’ordre même de la nation et de l’individu, la cohésion et le sentiment d’une
identité qui échappe, et que seules des mythologies modernes parviennent vaille que vaille à maintenir…

“Je suis le secret”, un article de Norbert Czarny

A. M. HOMES
LE SENS DE LA FAMILLE
trad. de l’américain par Yoann Gentric
Actes Sud, 240 p., 19,80 €

Cela commence dans le salon des Homes, les parents adoptifs de A. M. Homes, romancière de trente et un ans alors. L’avocat qui s’était chargé de leur conf ier la petite f ille à la naissance leur a appris que quelqu’un cherchait A. M. Alors débute une histoire d’une rare intensité, racontée en un présent haletant.

“Éloge de la fuite”, un article de Vanessa Aubert

SHMUEL T. MEYER
LES VILLES N’ONT PAS DE TOIT
Gallimard, 222 p., 18

Le Périmètre de l’Étoile a été publié en 2008 aux éditions Gallimard. Un an plus tard, Shmuel T. Meyer renoue avec l’art minutieux et ambitieux qu’est la nouvelle avec Les villes n’ont pas de toit. Au carrefour du destin d’hommes et de femmes, à la fois spectateur et observateur, il explore dans de multiples huis clos les f igures du déracinement. Une communauté de destins mise au jour ici et ailleurs par une écriture de l’intime et du sensible.

“Écrire et aimer”, un article de Christian Mouze

JEAN ROUNAULT
MON AMI VASSIA
SOUVENIRS DU DONETZ
Préface de Gabriel Marcel (1949) Postface de Jean-Louis Panné
Dossier établi par Anne-Marie Biemel-Montarnal et Jean-Louis Panné
Le Bruit du Temps, 478 p., 24 €

Voici un récit écrit en chapitres courts, chacun représentant une scène emblématique qu’on peut prendre comme accusation d’un état de choses. Mais ce n’est pas cela qui résulte au f inal de la lecture. Autre chose de plus fort et de plus beau.

“Une place et une histoire”, un article de Norbert Czarny

TAMAR BERGER
PLACE DIZENGOFF
trad. de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech
Actes Sud, 340 p., 23 €

Pendant de nombreuses années, la place Dizengoff et la rue qui la prolongeait ont été à Tel-Aviv ce que Saint-Germain-des-Prés sont à Paris : un carrefour de l’intelligence et des élégances, le lieu où il fallait être vu. Les années quatre-vingt et la vogue des galeries commerciales ont mis fin à cette célébrité. Le livre de Tamar Berger revient sur l’histoire de cette place, longtemps avant…

“Dédale”, un article de Hugo Pradelle

ROBERTO BOLAÑO et A. G. PORTA
CONSEILS D’UN DISCIPLE DE MORRISON À UN FANATIQUE DE JOYCE
suivi de JOURNAL DE BAR
Consejos de un discípulo de Morrison a un fanático de Joyce seguido de Diario de bar
trad. de l’espagnol par Robert Amutio
Christian Bourgois, 224 p., 18 €

Écrit à quatre mains, le premier roman de Roberto Bolaño (1953-2003) est, sous couvert de pastiche, un livre profond qui préfigure les obsessions qui nourriront les œuvres à venir. Une lecture sous forme d’archéologie, émouvante, drôle et perturbante.

“La beauté est souvent un parfum”, un article de Gilbert Lascault

100 000 ANS DE BEAUTÉ
Collectif sous la direction d’Élisabeth Azoulay
Gallimard, 5 volumes, 1 300 p., env. 600 ill. coul., 150 €

En de longs millénaires (le plus souvent pénibles et rudes), par l’intelligence et l’imagination des humains et pour les rendre moins malheureux, la beauté s’invente, se métamorphose, se déplace ; elle modifie les espaces, les corps, les sensualités nouvelles, les peaux imprévisibles.

“La logique implacable des couleurs du blason”, un article de Gilbert Lascault

MICHEL PASTOUREAU
L’ART HÉRALDIQUE AU MOYEN ÂGE
Seuil, 240 p., 136 ill. coul., 42 €

Historien subtil et exigeant, spécialiste des couleurs, des images et des emblèmes, Michel Pastoureau enseigne depuis vingt-sept ans à l’École pratique des hautes études en sciences sociales. Il occupe la chaire d’histoire de la symbolique occidentale. Il a publié une trentaine d’ouvrages souvent admirés et traduits dans une vingtaine de langues. Il étudie en particulier l’histoire des couleurs : les « tissus rayés » (1991, 1994), le bleu (2000), le noir (2008). Il analyse aussi les bestiaires, par exemple l’ours (2007).

“L’art de l’Histoire”, un article d’Odile Hunoult

PAUL LOUIS ROSSI
VIES D’ALBRECHT ALTDORFER,
PEINTRE MYSTÉRIEUX DU DANUBE
Bayard. 192 p., 20,50 €

En 1529 Albrecht Altdorfer peint la Bataille d’Alexandre à Issos, considérée comme son œuvre maîtresse, que l’Alexandre des temps modernes, Napoléon, se sentant peut-être concerné, rapporte à Saint-Cloud en prise de guerre. Une reproduction figure en exergue des Vies d’Albrecht Altdorfer. On ne distingue qu’une masse emportée dans un tourbillon rouge et or sous le ciel d’orage, bleu et noir – il faut une loupe pour voir Alexandre sur Bucéphale à la poursuite de Darius dans la foule qui s’entre-tue.

“Une école entièrement nouvelle”, un article de Jean-Claude Chevalier

L’École normale de l’an III (tome 4)
Leçons d’analyse de l’entendement, art de la parole, littérature, morale. Garat, Sicard,
La Harpe, Bernardin de Saint-Pierre sous la direction de Jean Dhombres et Béatrice Didier
Éd. ENS rue d’Ulm, 714 p., 55 €

Par un étrange paradoxe, une révolution qui s’était nourrie de philosophes grands réformateurs de l’éducation, de Jean-Jacques, des savants de l’Encyclopédie, comme d’Alembert, auteur du célèbre article « Collège », cette révolution donc avait vidé écoles et collèges. La raison était simple : l’enseignement du temps de la royauté était tenu principalement par des ecclésiastiques que la Terreur avait exilés ou réduits au silence.

“Jacques Rancière ou la puissance vivifiante de la contradiction“, un article de Patrick Cingolani

JACQUES RANCIÈRE
MOMENTS POLITIQUES
La Fabrique, 240 p., 15 €

Depuis la réédition du recueil Au bord du politique, en 1998, les éditions La Fabrique accompagnent fidèlement le travail de Jacques Rancière. Elles ont publié Le Partage du sensible en 2000, Le Destin des images en 2003, La Haine de la démocratie en 2005, la réédition de la Parole ouvrière en 2007, Le Spectateur émancipé en 2008. Cette année après L’Interruption de C. Ruby, livre dont l’objet est «Jacques Rancière et la politique », elles ont tout récemment publié de Jacques Rancière lui- même Moments politiques – interventions 1977-2009. Le livre rassemble selon l’idée et le choix de l’éditeur des articles dont la parution s’étale sur près de trente ans ; il cherche, dit Rancière, à « rendre sensible les ruptures que les inventions égalitaires opèrent dans le tissu de la domination ». D’autre part paraît un fort volume d’entretiens qui nous permet de mesurer l’apport de cette pensée du dissensus.

“Gaza : des victimes sans voix”, un article de Sonia Dayan-Herzbrun

REPORTERS SANS FRONTIÈRES
GAZA, LE LIVRE NOIR
Avant-propos de Jean-François Julliard Préfaces de Camille Mansour et Gideon Levy
La Découverte, 268 p., 17 €
ESTHER BENBASSA
ÊTRE JUIF APRÈS GAZA
CNRS Éditions, 74 p., 4 €

Dans les conclusions du rapport que le juge Richard Goldstone a rédigé à la demande de l’ONU en vue d’établir les faits après l’offensive
menée par l’armée israélienne contre Gaza, en décembre 2008 et en janvier 2009, f igure la phrase suivante : « Comme c’est le cas dans bien des conflits, l’une des caractéristiques du conflit israélo-palestinien est la déshumanisation de l’autre et des victimes en particulier. » On ne saurait mieux résumer l’impression qui se dégage à la lecture de Gaza, le livre noir que publie Reporters sans frontières.

“Convaincre pour vaincre”, un article de Lucien Logette

SÉBASTIEN DENIS
LE CINÉMA ET LA GUERRE D’ALGÉRIE
La propagande à l’écran (1945-1962)
Nouveau Monde éditions, 480 p., + DVD de 4 heures d’archives, 34 €

L’Algérie est longtemps restée la tache aveugle du cinéma français. Autant Hollywood a toujours travaillé en phase avec l’Histoire, intégrant au fil du temps dans ses fictions guerrières tous les conflits en cours, Corée, Vietnam, Salvador, Irak, autant les films hexagonaux ont été privés, pendant les huit années que ceux-là ont duré, de toute référence aux « événements » et autres « opérations de maintien de l’ordre », déguisement sémantique pudibond de notre ultime expédition coloniale. Puisque la guerre n’existait pas, il n’y avait aucune raison de la montrer. Et jusqu’aux accords d’Évian de 1962, le cinéma français (celui destiné aux salles, pas le cinéma militant qui a heureusement sauvé l’honneur) est demeuré allusif.

“Octave Mirbeau, notre contemporain”, un article de Monique Le Roux

OCTAVE MIRBEAU
LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES
Mise en scène de Marc Paquien
Théâtre du Vieux-Colombier jusqu’au 3 janvier 2010

Comment représenter une pièce créée il y a plus d’un siècle, quasiment oubliée, redevenue pleinement contemporaine : “Les affaires sont les affaires” d’Octave Mirbeau ? La mise en scène de Marc Paquien au Théâtre du Vieux-Colombier déjoue les pièges de l’actualisation.

“Poésie et musique”, un article de Thierry Laisney

STANISLAS DEHAENE
et CHRISTINE PETIT (sous la direction de)
PAROLE ET MUSIQUE
Aux origines du dialogue humain
Odile Jacob, 366 p., 31 €

Comme c’est en général le cas pour les ouvrages collectifs, nous avons affaire ici à un livre très composite, né d’un colloque organisé par le Collège de France et regroupant près de vingt chapitres, pour la plupart consacrés à la musique, le plus souvent sous l’angle de ses rapports avec le langage ou la parole.

“Le cas peu banal de l’Amiral Leblanc”, un article de François-René Simon

GUY CABANEL
HOMMAGE À L’AMIRAL LEBLANC
Éd. Ab irato, 92 p., 10 €

Guy Cabanel n’est guère connu que par cet “À l’animal noir” dont le langage a fait dire à André Breton qu’il lui gardait « à jamais le cœur de son oreille ». Mais l’histoire est volontairement négligente, ou ses serviteurs soi-disant trop affairés. Il faudra pourtant qu’elle reconnaisse un jour, et décrypte, l’œuvre considérable de ce poète qui a d’emblée trouvé dans le surréalisme à la fois sa reconnaissance et sa liberté.

“Monnaie de singe”, un article d’Omar Merzoug

MA’ARRI
LES IMPÉRATIFS
trad. de l’arabe, présentés et commentés par Hoa Hoï Vuong et Patrick Mégarbané
Actes Sud, 254 p., 19 €

Abû Alâ Al-Ma’arri est l’un des plus grands noms de la poésie arabe classique. Né en 979, dans la province d’Alep en Syrie, il perd la vue à l’âge de quatre ans. Si ses premiers textes sont marqués au sceau d’un genre traditionnel, le panégyrique, bien vite, il renonce à « vendre » sa poésie en louant des émirs ou des dignitaires qu’il méprise.

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