Jacques Monod, “Le hasard et la nécessité”: L’homme n’est qu’un accident

Jacques Monod : L’homme n’est qu’un accident, un article de Jean Choay

Jacques Monod,  Le hasard et la nécessité, Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Le Seuil éd., 224 p.

Le hasard et la nécessité, essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, est, en fait, l’histoire de deux révolutions : l’une aiguë et décisive, dans le domaine de la biologie, l’autre plus indécise, au « Royaume» des idées.

La première révolution dont J acques Monod fut l’un des principaux artisans, et dont il décrit superbement les conquêtes, les principes et les objectifs, a transformé la biologie en une science constituée, déjà en partie théorique, à laquelle la qualification de moléculaire peut légitimement être attribuée. Mais cette qualification montre aussi à quel point l’autonomie, peut-être même l’existence de la biologie est menacée par les sciences de la molécule, la physique et la chimie.

L’événement initial

L’événement initial fut la découverte, par Mendel, de la nature de l’invariant biologique, le matériel génétique. Le système de la biologie moléculaire s’est formé en analysant le fonctionnement cellulaire à partir des caractéristiques physicochimiques de cet invariant.

Rappelons-les brièvement. Chimiquement, il est composé d’une macromolécule, l’acide désoxyribonucléique, constitué par une séquence de nucléotides dont les résidus de base sont de quatre types. Physiquement, deux de ces séquences complémentaires sont associées en un complexe bi-hélicoïdal non covalent; souvent dénommé double hélice. Biochimiquement cette double séquence est hautement signifiante, puisque l’ordre de succession des résidus nucléotidiques est le support de l’information génétique. Elle est capable; lors de la division cellulaire . de se reproduire, identique à elle-même: c’est le phénomène dénommé réolication. Par ailleurs elle programme l’ensemble des réactions chimiques de la cellule; elle est donc capable de transmettre, sous forme d’ordres, certaines des informations qu’elle détient : c’est le phénomène dénommé traduction. L’étude de cette traduction, en réalité transmission, de l’information 16 des séquences nucléotidiques aux séquences peptidiques a nécessité la création d’un nombre important de notions relatives soit à la structure même du materiel génétique (gène régulateur, segment opérateur, segment promoteur, opéron, codon) soit à la régulation de la transmission (répresseur), soit à la traduction elle-même (messager, code génétique). Cette machinerie se retrouve, monotone, dans toutes les cellules de tous les vivants et l’on peut constater l’identité de leur type de molécules informationnelles, l’universalité. du code génétique comme ]a siniilitude de leurs grandes voies métaboliques.

Ces résultats n’ont pas manqué de soulever de profondes dificultés d’interprétation; pour les lever Jacques Monod, ainsi que d’autres biologistes moléculaires proposent deux principes fondamentaux, véritables règles du système, on peut les énoncer de la façon suivante : les phénomènes biologiques sont réductibles aux lois de la physico-chimie, donc régis par leur nécessité, ils ne sont cependant pas déductibles de ces lois car seul le hasard les a créés. Ainsi l’apparition des vivants dans l’univers, loin d’être nécessaire, est fortuite, fortuite également leur constitution chimique et leurs propriétés. On peut penser que d’autres molécules informationnelles, d’autres systèmes énergétiques ou d’autres – codes génétiques auraient pu exister. On peut imaginer des « vies» à nombre de molécules essentielles plus bas ou plus élevé. Mais l’imagination ne doit pas se débrider car tout système créé par le hasard ne peut fonctionner que s’il en est physico-chimiquement capable. La nécessité reprend ses droits imprescriptibles.

La propriété la plus spectaculaire

La propriété la plus spectaculaire des organismes vivants, leur finalité, nommée par Jacques Monod téléonomie afin d’échapper à la connotation liée à cette notion, ne constitue bien entendu pas une exception à cette règle, on en trouve déjà la trace au niveau moléculaire. La téléonomie de l’organisme est la résultante de tous les systèmes particuliers qui le constituent, comme eux elle est la fille du hasard et de la nécessité. L’instable stabilité du matériel génétique est ~galement toujours fortuite car imprévisible, et parfaitement nécessaire car elle est la conséquence du second principe de la thermodynamique. La nécessité physico-chimique est donc la grande loi du règne vivant que des coups de dés en nombre infini créent de façon continue.

Une réponse affirmative

Le système de la biologie moléculaire a été construit à partir de l’étude de la structure et du fonctionnement des organismes, particulièrement des plus simples d’entre eux, les virus et les bactéries. Ces concepts, articulations et règles sontils extensibles à l’ensemble des phénomènes de la biosphère, l’évolution des espèces et l’émergence du cerveau humain en particulier? Jacques Monod répond de façon absolument affirmative à cette question : l’évolution est causée par des modifications chimiques du génome, ces modifications sont fortuites et elles sont la conséquence de l’instabilité thermodynamique moléculaire.

Pour parvenir à une théorie de l’évolution, il doit introduire une nouvelle règle : c’est la sélection naturelle qui choisit parmi les structures apparues. En effet les modifications du matériel génétique provoquent des changements de performance ou de téléonomie ; sont seules retenues les performances les plus efficaces face au monde physique et biologique. Jacques Monod réalise la fusion de la biologie moléculaire et de la théorie darwinienne ; on assiste à la naissance de la théorie darwinienne moléculaire de l’évolution.

Dans cette théorie toute téléonomie préétablie est exclue ; on constate naturellement au cours de l’évolution une amélioration des performances et l’apparition de formes de plus en plus complexes et autonomes, toutefois ce « progrès» n’est qu’une conséquence de mutations fortuites sélectionnées. L’émergence des structures est toujours préalable à leur téléonomie. Ainsi l’évolution des espèces, loin de constituer une exception au principe de Clausius en devient une manifestation puisque l’instabilité de l’invariant est à l’origine des organismes que leurs performances destinent à la sélection.

L’apparition de la structure la plus complexe de la biosphère, le cerveau humain, n’échappe pas à ce mécanisme. Sa performance majeure est la simulation, c’est-à·dire le déploiement rationnel de l’imaginaire. Sa dimension propre est l’expérience langagière dont les travaux actuels des linguistes ont également montré le caractère fortuit. Le langage a créé le monde humain en permettant une autre évolution, idéelle cette fois. Jacques Monod suggère d’ailleurs l’intérêt qu’aurait l’application de règles de sélection à l’histoire des idées.

L’apparition des concepts et des énoncés de la biologie moléculaire était déjà d’un grand intérêt. Leur insertion dans une théorie générale darwinienne moléculaire est un événement épistémologique de première grandeur. La fin de la biologie se doit d’engendrer de profondes hypothèses. François Jacob a démontré avec une extrême précision les mécanismes de recherche qui ont abouti à un tel événement. La lecture de l’histoire de la biologie par Jacques Monod met en évidence trois grandes coupures : Mendel découvre le véritable invariant biologique, l’hérédité; Darwin, le véritable fondement de l’évolution, la sélection naturelle ; Avery, Watson et Crick donnent à la biologie moléculaire son essor décisif.

D’un très grand intérêt

La théorie proposée par Jacques Monod est d’un très grand intérêt car sa force de synthèse et sa violence polémique sont telles qu’elle ne peut qu’être génératrice d’expériences destinées à l’infirmer ou à la confirmer, en particulier dans un domaine où le savoir biochimique est encore insuffisamment avancé, la connaissance même du matériel génétique. Si paradoxal que ce puisse être la structure de ses enchaînements nucléotidiques est peu élucidée, faute de méthode appropriée. La cartographie comparée des enchaînements peptidiques d’espèces voisines est loin d’être suffisante. Par ailleurs des enzymes aux curieuses propriétés, capables de remonter l’information génétique d’un acide ribonucléique à un acide désoxyribonucléique semblent avoir été détectées. Peut-être permettront ils d’éclairer le mécanisme de certains changements de génome. Tout un univers de fusion, de fragmentation, de délétion, s’ouvre, et cette théorie oblige les chercheurs à s’y précipiter. Divers niveaux expérimentaux sont envisageables : com· prendre la chimie de l’évolution, la reconstruire par simulation, enfin si cela est concevable la réaliser artificiellement. Les travaux à venir parviendront peut-être à déterminer la probabilité de l’improbable.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, tout retour en arrière est désormais impossible. Ce nouveau système a exorcisé les ombres qui planaient séculairement sur la théorie biologique. En effet, les notions de force vitale, entéléchie, orthogénèse, dépassement, venues de tous les secteurs idéologiques, religieux ou progressistes, ont toujours supposé une organisation latente préalable à l’émergence des structures. En les éliminant et en mettant en question la diffuse notion de « vie » la biologie moléculaire a transformé la biologie en une science comme les autres.

Mais le coût de cette transformation est élevé car, la biologie concerne tous les vivants, donc également l’homme lui-même. De plus nombre de nos idées politiques, religieuses, philosophiques, sont pénétrées d’éléments mal contrôlés provenant d’idées vitalistes pré-scientifiques. L’avènement d’une nouvelle biologie, évanescente et pure, a pour J. Monod, un corollaire nécessaire, l’avènement d’une philosophie naturelle, origine d’une véritable révolution intellectuelle. En effet le temps est venu de mettre radicalement en question la place de l’homme dans l’univers. L’homme non seulement n’est plus le centre du monde, mais il n’est plus inséré dans un réseau de déterminations qui rendait sa présence déductible ; non seulement il est inutile, mais plus grave encore il n’est qu’un accident. De plus cet accident n’est pas contraire aux lois de la physique et de la chimie. Cette révolution suppose l’éradication d’une illusion fondamentale, que nous appellerions volontiers anthropotélique, et qui consiste à faire faire de l’homme et de son esprit la fin de l’univers. Elle témoigne d’une incapacité à assumer la disparition du géocentrisme. Depuis le XIX· siècle cette illusion accapare la notion d’évolution pour tenter de retrouver la quiétude de l’état précopernicien.

Une proie facile

Les religions sont bien entendu une proie facile pour la « nouvelle critique» de J. Monod. Les croyants devront se convaincre qu’il est inutile et vain de chercher la trace de Dieu dans les brins de la double hélice.

Les systèmes post-hégéliens de Marx et de Engels ne sont pas da· vantage épargnés. Leur projet n’était pourtant pas de lier l’homme à de vieux rites ou d’anciennes paroles. Il visait au contraire à le libérer, des contraintes qui ont rejeté une partie de l’humanité hors du monde humain. Mais ce projet, par la médiation de la dialectique de la nature, n’a pas résisté à faire de l’homme la finalité de l’univers. Les conséquences de ce glissement sont lourdes, et le refus par Lyssenko de l’invariant génétique est riche de connotations galiléennes. Nous ajouterions que le renouveau d’intérêt pour le Engels de la dialectique de la nature est significatif.

Pour assumer cette nouvelle conception, philosophique et naturelle, de l’homme dans l’univers, Jacques Monod propose une éthique de la connaissance basée sur le postulat postulat d’objectivité, cette éthique permettant seule l’accès au «Royaume » des idées. Son «Essai» provoquera maintes polémiques, certaines inutiles : les chrétiens ont toujours un « quia absurdum » possible. Les marxistes ont la possibilité de « lire » Jacques Monod et d’y découvrir un matérialisme qui, pour être mécaniste, n’en est pas moins rigoureux. Ils pourront ensuite dénoncer une nouvelle philosophie non dialectique. Au-delà de ces propos il faut admirer sans réServe cette réussite particulière de Jacques Monod; sa philosophie naturelle, aussi darwi· nienne soit-elle, ne l’a pas conduit à la nécessité d’un discours opératoire, voire performant, il nous rappelle très justement que l’homme est enfoui dans deux systèmes d’information, le matériel génétique et le langage.

Présence du langage

Toutefois cette présence du langage et au langage empêche certai· nement de ressentir l’effroi de la solitude. Les hommes sont dans le discours et cherchent le vrai discours. Penser avec Jacques Monod que cette.recherche doit partir d’un postulat n’est-ce pas, au mieux rétablir le point fixe que durant tout un beau livre il a essayé d’écarter, au minimum rétablir une tonalité opératoire qu’il avait paru éviter. La science pour la science qu’il nous présente est-elle déductible ou inductible d’une philosophie naturelie? L’auteur laisse cette interrogation sans réponse. Ce n’est pas par hasard, mais par nécessité que le titre de son livre est tiré des présocratiques, c’est-à-dire du monde des commencements.

Jean Choay

 

 

7 Réponses à Jacques Monod, “Le hasard et la nécessité”: L’homme n’est qu’un accident

  1. Ping : Il y a quarante ans dans La Quinzaine… « Le blog de la Quinzaine Littéraire

  2. Guy Lambert dit :

    Un accident très vaguement similaire se serait-il produit ailleurs dans l’univers ? J’espère que oui.

  3. Guy Lambert dit :

    Un accident vaguement similaire se serait-il produit ailleurs dans l’univers ? De plus en plus de gens, dont moi, le pensent.

  4. Ping : Il y a quarante ans dans la quinzaine… « Le blog de la Quinzaine Littéraire

  5. Ping : L’humour de Dieu – Everythingtunisian

  6. Hervé Deltil. dit :

    on entre dans une problématique,dont la complexité,mettant en jeu la nécessité de l’hypothétique hasard (abstraction faîte,hélas,de l’amour),peut encore aujourd’hui,laisser pantois nos pointures scientifiques.

  7. rachid dit :

    le hasard n existe pas tous est le resultat d une suite d evenements

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