José Saramago, L’Aveuglement – dossier spécial 7/7

La Parabole des aveugles, un article de Tiphaine Samoyault

José Saramago, L’Aveuglement trad. du Portugais par Geneviève Leibrich Seuil

Qui devient roi au royaume des aveugles? La dimension de la parabole, dans le dernier roman de José Saramago traduit en français, L’Aveuglement 1 est délibérément politique. Lorsqu’une communauté tout entière est frappée de cécité, où trouver quelqu’un pour conduire l’autre? « … Et si un aveugle conduit un autre aveugle, lit-on dans l’Evangile de Matthieu, ils tombent ensemble dans la même fosse. »

L’impressionnant tableau de Bruegel que l’on peut contempler au Musée Capodimonte à Naples, intitulé « La Parabole des aveugles », où l’on voit six aveugles équipés de bâtons marcher en se tenant l’épaule et se précipiter tous ensemble dans la rivière, pourrait être le point de départ visuel de L’Aveuglement (il y fait d’ailleurs brièvement allusion). De la même façon que le lion a besoin du rat, celui qui voit peut avoir besoin de l’aveugle à condition que ce dernier ne soit pas entouré que d’aveugles. Un monde d’aveugles n’est plus un monde et s’il « se peut qu’un jour l’humanité réussisse à vivre sans yeux, […] elle cessera alors d’être l’humanité ».

Le roman de José Saramago est avant tout une fable: celle d’une cité, au sens philosophique du terme, avec un gouvernement et un peuple à gouverner, sans localisation géographique, sans voisinage apparemment, dont tous les membres deviennent progressivement aveugles. Cela commence par un homme arrêté à un feu rouge et qui, au lieu de redémarrer lorsque le feu passe au vert, crie qu’il est devenu brutalement aveugle; toutes les personnes qu’il rencontre cette journée-là deviennent aveugles à leur tour et l’on comprend vite que la contamination du « mal blanc » (comme on disait le « haut-mal ») se suffit d’un seul regard. N’ayant devant leurs yeux qu’un voile épais et laiteux, les hommes sont brusquement confrontés à un néant, symbolique autant que concret. Placés en quarantaine par un gouvernement encore actif, les premiers aveugles tentent d’organiser leur vie de reclus dans un ancien asile où tout manque. Une violence concentrationnaire finit par les soumettre. A la faveur d’un incendie, ceux qui ne sont pas encore morts parviennent à regagner la ville: elle n’est plus qu’un immense cloaque; des bandes d’aveugles errent lamentablement en quête d’un logement et d’un peu de nourriture; il n’y a plus d’eau et les excréments jonchent le sol; les magasins ont été pillés et des chiens se disputent des corps morts.

Comme dans toute fable, l’intérêt se déploie mieux dans l’apologue que dans la morale. Les implications éthiques et politiques de l’aveuglement, paradoxalement bien visibles, la critique qui est faite d’une société (qui doit être la nôtre) d’indifférence et de haine, d’ignorance et de mépris, sont parfois un peu insistantes et la promesse d’apocalypse — l’intertexte biblique semble toujours présent — un peu trop évidente. En revanche, la description de ce monde où l’on ne voit plus saisit le lecteur. Fidèle encore en cela à la parabole évangélique où la discussion sur le pur et l’impur lie souillures morales et souillures physiques pour affirmer que seules les premières rendent l’homme impur, José Saramago ne recule devant aucune évocation du mal. Si tous les aveugles deviennent effroyablement souillés de la saleté quis’accumule et de leurs propres excréments, certains se salissent bien davantage encore de l’exploitation d’autrui, du vol et du viol. Certaines scènes sont ainsi l’occasion de descriptions remarquables où la violence de l’évocation est soutenue par la crudité de vocabulaire et l’objectivité absolument neutre du récit.

Plus que des artifices, certaines particularités de la narration donnent son intérêt littéraire au texte. L’introduction d’un unique personnage de voyant permet une réflexion approfondie sur la question du point de vue romanesque, et cela d’autant mieux qu’il n’est pas le narrateur. La « femme du docteur », miraculeusement épargnée de l’aveuglement généralisé, ne prend en charge le point de vue que lorsque la narration veut avoir un regard de voyant sur le monde de non-voyant. Le récit se met aussi du côté des aveugles, au point de non-vue qui est celui de l’écrivain-chroniqueur des événements et narrateur probable du livre que nous lisons et qui peut déclarer: « je suis ma voix, le reste n’a pas d’importance »; pas plus que n’a d’importance, d’ailleurs, le fait que les personnages n’aient pas de nom et soient désignés par leur première fonction dans le récit (« le premier aveugle », « la femme du premier aveugle », « le docteur », etc.). Le texte atteint alors à une généralité qui donne son véritable sens au récit et qui lie anonymat et aveuglement, quotidien et aveuglement. Ecrivant sur les photographies de trompe-l’œil de Cuchi White (2), Perec signalait que « ce qui arrête notre regard, un court instant, c’est l’irruption de la fiction dans un univers auquel, à cause de ce que l’on pourrait appeler notre cécité quotidienne, nous ne savons plus prêter attention ». Faisant de cette cécité la fiction elle-même, L’Aveuglement restaure ainsi notre vision et nous oblige à prêter attention à la vision de l’univers qu’il instaure.

Parmi les ouvrages traduits en français: Histoire du siège de Lisbonne, Seuil éd. (Q.L. N° 600), L’Evangile selon Jésus-Christ, Seuil éd. (Q.L. N° 633).

2 : L’Œil ébloui, photographies de Cuchi White et texte de Georges Perec, Paris, Le Chêne/Hachette.

(c) Quinzaine Littéraire – Saramago José « L’Aveuglement ». Un article de Samoyault Tiphaine « La Parabole des aveugles » Romans, récits. Revue n°712 parue le 16-03-1997

 

About these ads

2 Responses to José Saramago, L’Aveuglement – dossier spécial 7/7

  1. Ping : DOSSIER SPECIAL : José Saramago 1/7 « Le blog de la Quinzaine Littéraire

  2. Gislaine dit :

    Pour tous ceux qui ont aimé ce texte de José Saramago :

    Première adaptation pour le théâtre en France de l’auteur portugais, prix Nobel de Littérature
    Jeudi 3 février 19 h, Vendredi 4 février 20 h 45
    Théâtre de Clermont l’Hérault
    Scène conventionnée pour les écritures poétiques et scéniques
    Allées Roger Salengro 34800 Clermont l’Hérault
    Réservations : 04 67 96 31 63

    Le temps d’un feu rouge un homme devient aveugle. Puis c’est au tour de l’homme qui le raccompagne chez lui. Ensuite de l’ophtalmologue qui l’examine. Des patients de la salle d’attente. Très vite se propage une fulgurante épidémie de cécité blanche. Seule une femme semble devoir être épargnée par la « blancheur lumineuse ».
    Pour faire face, les autorités décident de mettre les malades en quarantaine. C’est dans un asile d’aliénés désaffecté que vont se retrouver les premières victimes, c’est là que va se souder le groupe de personnes que nous allons suivre dans cette traversée des ténèbres blanches, c’est là que des hordes de nouveaux aveugles vont déferler, c’est là que l’horreur va élire domicile, jusqu’à ce qu’elle explose et que le portail s’ouvre sur un monde devenu totalement aveugle.
    L’enfer blanc atteint alors une autre dimension, celui de la grande ville aveugle où nous allons pénétrer, guidés par cette femme qui jamais ne se rend, malgré la douleur de voir ce qu’elle est obligée de voir. Car c’est bien de cela dont il s’agit, voir. C’est à cela que nous invite Saramago, la lucidité. Voir jusqu’au bout, pour qu’enfin nos héros, l’un après l’autre, recouvrent la vue.
    L’Aveuglement d’après José Saramago

    Adaptation du roman homonyme de l’écrivain portugais, prix Nobel de Littérature 1998
    Traduction de Geneviève Leibrich publiée par les Editions du Seuil

    Adaptation Pierre Astrié
    Mise en scène Denis Lanoy
    Avec Denise Barreiros, François Kopania, Pierre Astrié
    Scénographie Stella Biaggini
    Création musicale Jean-Kristoff Camps
    Lumières Philippe Catalano
    Production Là-bas théâtre
    Coproduction Les Théâtres de Béziers/Résidence de création au théâtre de La Grande Ourse – Villeneuve Lès Maguelone – Avec l’aide de la DRAC LR, de la Région LR, du Département de l’Hérault

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 184 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :