Hommage à Joaquim Vital par Omar Merzoug

Joaquim Vital, un éditeur singulier

La dernière fois que j’ai entendu la voix de Joaquim Vital, c’était un peu avant octobre 2009. Nous préparions le n° 1 000 de La Quinzaine littéraire et le fondateur des éditions de la Différence avait accepté de passer une annonce publicitaire dans notre bimensuel. Il ne s’agissait pas simplement de donner un « coup de main » à La Quinzaine littéraire, seul journal littéraire paraissant en France, dont on n’ignore pas la fonction salutaire. Je sentis chez lui le désir de saluer un journal de qualité, exigeant à tous égards et de manifester sa solidarité à une longévité exceptionnelle. Il y avait aussi des raisons plus profondes qui ressortent à des affinités électives entre l’éditeur que fut Vital et La Quinzaine. Ainsi il n’est pas indifférent de remarquer que ce fut lui-même qui m’appela, non un de ses collaborateurs ou de ses salariés. C’est dire le poids du geste. Joaquim Vital distinguait deux sortes d’éditeurs. Il en est qui « publient les livres qu’ils aiment, et il en est qui aiment les livres qu’ils publient ». Quant à ceux qui vendent des livres comme on vend des chaussettes ou des croissants, comment pourraient-ils recevoir le beau nom d’éditeur ? Un éditeur se juge à son bilan, à ses choix littéraires, à son engagement à défendre une certaine idée de la littérature au sens large du terme et à soutenir les auteurs qui l’incarnent et qui la promeuvent. Chacun peut constater que le catalogue des éditions de la Différence frappe par la considérable variété des auteurs qui y sont publiés. Et ce qui est plus étonnant encore, c’est que ces auteurs sont de quelque manière qu’on les lise presque tous talentueux. Qu’il s’agisse de poésie, d’art, de roman français ou étranger, les auteurs publiés chez La Différence sont de l’avis général des auteurs de qualité, voire de très grande qualité : Homère, Hölderlin, Pindare, Horace, Dante, Pessoa, Ibn al-Fârid, voisinent avec Raul Brandao, Urbano Tavares Rodrigues, Girodias, Gombrowicz, Michel Butor, Claude Michel Cluny, Mohamed Leftah, Jean Chalon, Abdelatif Laâbi et tant d’autres. Nous savions, même si nous n’avions pas l’occasion de le dire, que Joaquim Vital était un éditeur dont la politique et les choix ne dépendaient pas des chiffres et des ventes. Il n’était pas obnubilé par telle ou telle liste des meilleures ventes et n’avait pas davantage les yeux de Chimène pour les émissions télévisuelles prétendument prescriptrices. Au reste, les auteurs à la mode étaient plutôt suspects pour lui. Jean Chalon qui l’appela un jour et qui s’inquiétait des ventes de son livre Journal d’un rêveur professionnel s’est attiré la réplique suivante : « les ventes ne nous intéressent pas ». Claude Michel Cluny le confirme : « Quand en France, patrie bien connue des lettres et des arts, un éditeur fait preuve de cette sorte d’égarement, nous craignons pour sa santé mentale et pour celle de l’entreprise. » Quelque historien dira un jour que la littérature universelle doit des oeuvres d’une grande force à un Portugais qui, déjà incarcéré sous un Torqemada qui avait La République de Platon pour livre de chevet (Salazar), fut contraint de quitter « père, mère, amis, illusions et désillusions de l’adolescence, le Tage, la ville et la langue » qu’il aimait. Exilé à Bruxelles, Vital, séduit par les idées d’extrême-gauche, rêve d’un Grand Soir : « Impossible d’adhérer au modèle capitaliste avec ses inégalités criantes, ses ignominies affichées ; impossible de s’agenouiller devant le modèle américain. » Et comme Vital n’avait pas l’âme d’un apostat, il ajoute : « Trente-cinq ans plus tard, le modèle capitaliste ne me séduit pas davantage et l’omnipotence des États- Unis d’Amérique continue de m’indigner. » Lors de ses passages à Paris, Vital fait la connaissance de Daniel Guérin, et plus tard de Boris Souvarine. Il finit par s’y installer en 1973 où il fonde les éditions en 1976. Entreprise plus que réussie et tout cela parce que Vital savait d’instinct reconnaître et la beauté des textes et le talent des auteurs. J’ai rencontré Joaquim Vital à l’orée des années 1990. Il m’avait reçu au siège des éditions alors situé avenue La Fayette, au fond d’une large et vétuste cour. J’avais appris, en lisant un journal parisien, la naissance de la collection « Orphée » dirigée par Claude Michel Cluny. Je venais l’entretenir d’un projet de traduction de poèmes d’Ibn Zaydûn, l’un des plus grands noms de la littérature arabe andalouse. Joaquim Vital trouva l’idée intéressante, accepta de publier la traduction d’un inconnu dont il ne prit même pas la peine de vérifier les compétences. Il fit mieux : il versa, séance tenante, un à-valoir inespéré pour l’étudiant que j’étais encore. D’autres projets furent conçus, des traductions de poètes arabes, notamment Abu Nûwas et Abû Firâs al-Hamadânî, mais ne virent pas le jour. « L’homme est de glace aux vérités, il est de feu pour les mensonges » constate un auteur classique qui avait le don d’observation. Tel n’était pas le cas de Vital. Il était capable de vous asséner des vérités dures, sans aucun ménagement, ni bonnes manières. J’en ai reçu une substantielle ration qui m’a secoué autant qu’elle m’a instruit. Il n’aimait pas du reste les bonnes manières avec tout ce qui les escorte d’ânerie bourgeoise. Les Grecs avaient coutume de dire que les dieux aiment les hommes qui meurent jeunes. Joaquim Vital n’était pas très vieux, il pouvait espérer vivre encore davantage. Mais sans doute devons-nous nous résigner à ce qu’il vive de la jeunesse de l’esprit, par les livres qu’il a écrits, qu’il a édités et qui mieux que tout nous aident à l’approcher de la seule manière qui lui aurait convenu.

Omar Merzoug

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