Journal en public – Maurice Nadeau – Hommage à Jean José Marchand – 1 avril 2011
mars 29, 2011 1 Commentaire
Journal en public de Maurice Nadeau
Hommage à Jean José Marchand
«Mes amis sont tous au cimetière », me dit Pascal Pia un jour que je l’interrogeais sur ces poètes qu’il avait connus dans les années vingt alors qu’il collaborait au Disque vert de Franz Hellens. Il est vrai que nous conversions à propos d’eux cinquante ans plus tard, et qu’en cinquante ans…
Cette remarque de Pascal Pia me revient alors que lui aussi fait partie de mon cimetière depuis trente ans déjà et que, depuis, d’autres proches, amis et amies, l’ont rejoint. Le temps passe et passe très vite pour le vieillard. Et voici que me sont annoncées deux disparitions qui me touchent de près.
La première est celle d’un ami trotskyste qui meurt à 93 ans, moi qui l’ai connu toujours jeune, même ces dernières années : Jean-René Chauvin. Jenny, sa compagne, me dit que ses derniers moments ont été paisibles, allons tant mieux ! Il est vrai que frappé de mutité, il ne communiquait plus avec elle que par des borborygmes depuis quelques semaines.
Jean-René, comme nous l’appelions, n’a rien fait d’extraordinaire en sa vie, sauf de travailler sans relâche à ce que nous appelions dans notre jeune âge la révolution, et de se trouver par voie de conséquence en Allemagne dans un camp de concentration durant l’Occupation. Il fut de ceux qui en 1945 sont revenus. Bien sûr, il se remit à l’ouvrage avec confiance et obstination. Il se fit journaliste en des périodiques que les prolétaires, en général, ne connaissent pas, il a raconté son expérience de déporté en un ouvrage qu’ont ignoré les journaux, il est mort sans que, hormis sa compagne et quelques camarades, le monde s’en soit ému. De ce que nous avons fait ensemble je ne me souviens plus bien non plus : sauf de nous trouver dans les mêmes défilés devant le Mur des Fédérés, de passer certains après-midi paisibles en ces parties d’échecs où je me trouvais par lui chaque fois battu et mécontent. À ces occasions il avait un sourire particulier. Jean-René, en ces années qui pour moi aussi se terminent, je ne t’oublierai pas.
Autre disparition : celle de Jean José Marchand, notre ami à tous dans cette Rédac – tion, mon ami depuis beau temps, le temps où nous étions pleins de forces tous deux. C’était en 1945, dans les bureaux du Combat de la Libération où tu descendais nous voir, toi qui écrivais plutôt dans Franc-Tireur, le quotidien ami du troisième étage. Tu te disais « gaulliste », les rédacteurs de Combat l’avaient été, mais toi tu persistais, regrettant ton départ raté pour Londres en 1942. Et tu rejoignis Pascal Pia quand, quittant Combat, il prit la direction de l’Agence Express, vouée au RPF de de Gaulle. Tu le suivis même jusqu’à sa maladie mortelle. Tu t’étais préoccupé de faire inscrire cet anarchiste foncier à la Sécurité sociale qu’il avait dédaignée, comme toute institution de notre Cinquième République, risquant de laisser sans le sou son éventuelle veuve. C’est toi aussi, avec Claude Pichois, qui avez permis à la précieuse bibliothèque de Pia d’intéresser aujourd’hui encore et pour longtemps les étudiants d’une université du Texas. C’est dans ces années-là 1970-80 que je t’ai revu et tu avais fait entre-temps beaucoup de choses.
À vrai dire tu étais venu bien avant prendre une interview de moi pour ton émission de télé Mémoires du XXe siècle, me figeant sur ma chaise, droit dans les yeux, comme tu venais de prendre Nathalie Sarraute et bien d’autres. C’était un peu une resucée de ces Archives du XXe siècle qui, entre 1969 et 1974, nous ont fait mieux connaître, grâce à toi, une bonne centaine d’artistes, d’écrivains, de penseurs, pourtant déjà célèbres comme Chirico ou Paul Morand, John Dos Passos ou Philippe Soupault, André Masson ou Jules Romains. Droit dans leur fauteuil, yeux dans les yeux, tu ne permettais pas qu’ils regardent ailleurs. Et cet Emmanuel Berl qu’on a redonné il n’y a pas longtemps en plusieurs épisodes. En ton honneur la SCAM nous a fait revoir une partie de tout cela en un après-midi il y a quelques semaines. Ils se sont souvenus, eux, que les films que donnait l’ORTF dans les années soixante, c’est toi qui les choisissais.
Depuis deux ou trois ans tu nous a fait le plaisir d’assister aux comités de rédaction de La Quinzaine littéraire. Tu n’as pas voulu en être noir sur blanc de ces comités. Simplement y assister pour mettre ton grain de sel, poser une question incongrue, raconter une histoire dont on n’a que faire, ou peut-être faire preuve de ton érudition, et j’avoue que tu m’agaces parfois, ne serait-ce que parce que nos amis rédacteurs s’intéressent plus à toi qu’aux livres qu’ils se chargent de recenser.
En fait Jean José Marchand aurait voulu être un grand poète. Ou même jouir, d’une façon ou de l’autre, de la célébrité. Il le dit dans cette Leçon du chat qu’il venait de faire paraître il y a quelques semaines aux Éditions de la Différence : « La seule gloire qu’il aurait souhaitée aurait été d’être un héros de la guerre ou de la résistance (ce qu’il ne fut pas), ou la gloire littéraire. » « La seule gloire… (1) » Quelle prétention de la part de qui fut toujours un peu hors normes, franc-tireur, doué de trop d’humour et de curiosité pour ne pas déplaire à ceux qui font l’opinion.
Il était poète, essentiellement, l’unique recueil qu’a publié Minuit en 1945 le prouve, mais voyez le titre : La Vie aux frontières du poème (V capitale). Même dans ses poèmes il pense à autre chose. Et pourtant : « Un livre de lui lui tire des larmes irrépressibles dont il a honte. » On ne saurait pas pourquoi si on ne lisait quelques pages plus loin : « Les douleurs infimes : ce thème, pourtant essentiel, n’a pas été traité en littérature, qu’il sache. » Sauf peut-être : « Un texte l’enchante, c’est Regrets sur ma vieille robe de chambre de Diderot. » Douleur infime ou pessimisme radical : « La mort qui se rapproche lui fait encore plus prendre conscience de l’absolu manque de sens de tout. » Et Dieu en prend pour son grade et « La confiance en “la nature” des matérialistes et du marquis de Sade est peut-être encore plus stupide… » « Ne nous restent que les passions. »
Il avoue deux passions : celle des livres, celle des femmes. Il s’est appliqué à les servir toutes deux.
« Pourquoi donc les livres se sont-ils emparés, littéralement, de lui dès sa prime jeunesse, jusqu’à le dévorer vivant, alors qu’il sait depuis toujours qu’il ne saura jamais tout ? Parce que sa raison de vivre était en jeu, parce que c’était le seul moyen de lutter contre l’angoisse de la destruction générale. »
Quels livres ? Pas n’importe lesquels. « La bouche sèche, il aperçoit dans un tas de vieux volumes chez un brocanteur ou dans les boîtes d’un libraire d’ancien, le livre longtemps cherché. » « La bouche sèche… » ou pire : « Cette hystérie l’inquiète : la vue, au loin, d’une librairie le met en manque, tel le drogué à qui on montre de l’héroïne. Il y a toujours un livre qui manque… Sa passion l’effraie lui-même. »
Les femmes. Parce qu’elles « lui sont restées mystérieuses ». Des hommes, il s’accommode. Ils sont « mus en général par l’ambition, la vanité, la concupiscence ». Les femmes, « il ne saisissait pas bien ce qui les faisait agir ». Comment se comporter à leur égard ? « Il s’efforce de briller à leurs yeux… comme le paon qui fait la roue… Il lui a fallu des années pour s’apercevoir que c’était un penchant difficile à contrôler. » Et, naturellement cela amuse quand il s’y livre en public avec nos amies de la Rédaction.
Il y a plus grave : « Il a été amoureux fou, au point d’en perdre la tête, d’abandonner sa femme et ses enfants (sauf sur le plan financier). Cela donne une idée de la fatalité, de la moïra des anciens Grecs. On sent alors qu’on est dirigé par une puissance mystérieuse qui s’est emparée de soi. » Plus loin : « Pour un individu essentiellement égoïste une révélation : l’amour fou. » On pense à Breton. Jean José Marchand, à ma connaissance, n’a jamais donné dans le Surréalisme. « Il reconnaît un mérite aux jeunes gens du début du millénaire : ne plus croire en rien. »
À côté de ces deux passions : les livres, les femmes, qu’importe la politique ? J’ai connu Jean José Marchand gaulliste avéré, mais à tendance radicale-socialiste et, en 1945, cela faisait sourire, nationaliste et patriote sans parti, ricanant à propos des billevesées de la gauche, finalement de droite sans grande conviction : « Si être à gauche c’est croire qu’un jour (proche ou très lointain) tout sera bien ; si être à droite c’est être convaincu que toutes les agitations sont vaines il est obligé, par honnêteté, de se classer à droite. » Pessimiste sans recours : « La connerie des gens le remplit d’émerveillement. » « C’est le sens de l’absurdité de la condition humaine qui le fait rire. »
Et c’est pourquoi, familier de nos comités de rédaction, Jean José Marchand nous réjouissait tant par ses plaisantes saillies. Nous sommes tristes. Avec en plus, pour moi, beaucoup de souvenirs.
1. Dans La Leçon du chat, Jean José Marchand s’exprime à la troisième personne.
P. S. Ci-joint un texte de Jean José Marchand passé sur son site internet « Journal de Lectures » le 30 août 2010.
Vous avez dit « culture » ?
Dans un journal du matin, M. Donnedieu de Vabres, réputé de « droite » et M. Marin Karmitz, réputé de « gauche », ont parlé de la « culture » (aujourd’hui complètement démonétisée). Ce dialogue est lui-même une « perle de culture » où les protagonistes parlent de tout autre chose que de ce qu’était la « culture » au sens traditionnel : du bruit médiatique fait autour de certaines oeuvres. Or la culture est tout autre chose que d’avoir entendu parler de Picasso par la télévision. Certes, le rusé Malaguène fut un grand dessinateur (et un coloriste moyen) – mais qu’est-il à côté de Velásquez ! La culture vraie demeure le fait d’avoir une expérience vécue des oeuvres. Selon MM. Donnedieu et Karmitz, il faut que les gens se pressent en masse aux expositions et lisent tous quelques livres (choisis par les médias). Or peu de gens y parlent d’un chef-d’oeuvre absolu comme Point de lendemain ; un peu plus (pour en dire parfois du mal) d’un vrai chef-d’oeuvre comme La Princesse de Clèves ; les journalistes y commentent le tout-venant des auteurs à la mode et de troisième zone. On dira que c’est leur rôle ; mais alors ce n’est pas un paradoxe de soutenir que la massification nuit aux grandes oeuvres ; méditer devant le portrait de Bertin, d’Ingres, est essentiel ; se presser avec des cohortes de touristes ou d’enfants des écoles devant ce portrait n’est presque pas utile car la foule se contente d’écouter quelques explications anecdotiques. Peut-être, il est vrai, deux ou trois personnes ou quelques adolescents seront profondément touchés ; mais alors ils essaieront de revenir tôt le matin (quand il n’y a presque personne) pour approfondir leur sentiment devant l’oeuvre. Il en est de même pour les romans ; ce n’est pas en applaudissant le regretté Gérard Philipe qu’on peut vraiment apprécier Stendhal ; tout au plus éveillera-t-il une certaine curiosité ; l’oeuvre romanesque est quelque chose qui va en profondeur par sa configuration (l’adverbe qui termine si magiquement Hérodias de Flaubert, la narration chez Tolstoï, et même « Gilliatt referma son couteau » à la fin du combat avec la pieuvre des Travailleurs de la mer, etc.). Ce n’est pas en faisant la queue dans les musées ou en écoutant les commentateurs qu’on se cultivera, c’est en imposant silence aux bruits du forum, des télévisions, et en écoutant au plus profond de soi-même. M. Donnedieu et M. Karmitz croient le contraire ; ils confondent la présentation à l’extérieur du cirque avec le saut de la mort de l’athlète sous le chapiteau. Certes, il faut que le public entende parler des oeuvres ; mais de là à hypnotiser les foules en suscitant des admirations stéréotypées, il y a l’abîme qui sépare le vice de la vertu. Allons plus loin : la poésie est l’essence même de ce qu’on appelait autrefois « culture » car elle est le cri de l’homme vivant sa condition. Son existence même démontre la fausseté de la thèse de MM. Donnedieu et Karmitz. On n’imagine même pas en effet une foule de braves gens assiégeant un « musée de la poésie ». Verlaine lui-même, le plus direct des poètes, conquiert ses lecteurs un à un. Baudelaire fait fuir les foules, gardant un à un des lecteurs passionnés. Ce sont de petits groupes d’amateurs qui relisent sans cesse du Bellay, ou Nerval, ou Fargue, ou Milosz – et bien d’autres. La vraie culture est donc une expérience existentielle. Cette vérité a même trouvé sa place dans le journal où s’expriment M. Donnedieu et M. Karmitz : on l’a lue dans un article de M. Stéphane Denis. Dans la culture, on n’entre, comme au paradis, que tout seul. Jean José Marchand






Bonsoir.
Très bel hommage à J.J. Marchand. Pouvez-vous prendre contact avec moi s’il vous plait.
Je vous expliquerai pourquoi. ( Jean-José a été mon parrain ).
axelledamauray2002@yahoo.fr
Je vous en remercie. Sincères amitiés. Axelle DAMAURAY