«Le Moine» raconté par Artaud

«Le Moine» raconté par Artaud

Un article paru dans La Quinzaine littéraire n°3 en date du 15 avril 1966

Le Moine de Lewis raconté par Artaud. T. VI des Oeuvres complètes d’Antonin Artaud. Gallimard éd.

Le VIe volume des OEuvres complètes d’Antonin Artaud est constitué par une trtaduction, fort libre, du "Moine", le roman noir de Matthew Gregory Lewis. Roger Grenier, le romancier du Palais d’hiver, complète cette «traduction» avec les précédentes et en dit les mérites.

Le moindre paradoxe d’Artaud est d’être un génie indiscutable, mais un génie qui n’a laissé aucune oeuvre, car il était dans l’impossibilité de s’exprimer, frappé de "paralysie", c’est le mot qu’il emploie dans les lettres qu’il adresse à Jacques Rivière et qui toutes parlent du fait qu’il a tant à dire, et que le naufrage de son cerveau l’empêche d’écrire. Si l’on réussit à réunir neuf volumes de ses Oeuvres complètes (six ont déjà été publiés), il s’agit de lettres, fragments, articles, projets, scénarios, courts essais, poèmes. Mais qu’importe, d’une ligne à l’autre crépitent les illuminations d’un très grand écrivain.

Finalement, les deux seules fois où il a trouvé assez de discipline pour mener jusqu’au bout une oeuvre, il s’agit de deux adaptations, Les Cenci et Le Moine.

Le Moine est une commande de l’éditeur Denoël qu’Artaud écrivit dans .les années trente. Cette oeuvre, avec la correspondance qui s’y rattache, la comparaison avec l’original de Lewis, et même des photos de tableaux vivants posés à l’époque par Artaud et ses amis, . constituent le tome VI qui vient de paraître. Dans une lettre à Jean Paulhan, Artaud exprime très bien à la fois le but de l’opération et la contrainte qu’il s’est imposée :

J’ai raconté "le moine" comme de mémoire et à ma façon, faisant toutefois effort pour m’abstraire de mon mouvement personnel qui m’aurait induit li introduire dans toutes ces histoires une anarchie intellectuelle qui les aurait rendues imperméables au Grand Public pour lequel ce travail m’a été commandé.

Cela dit, il ne faudrait surtout pas voir dans ce rewriting du très célèbre roman noir qui plaisait tant aux surréàlistes, un pensum infligé au pauvre Artaud. On sent son enthousiasme. En laissant de côté toutes les discussions qui peuvent s’établir – avec la mauvaise foi hahituelle – sur les préoccupations spirituelles d’Artaud, il me semble que le poète admirait en tout cas très fortement l’utilisation romanesque du surnaturel par Lewis. Si le lecteur croit à la Nonne Sanglante et à tous les fantômes qui hantent ce roman c’est la preuve d’une grande réussite littéraire.

On peut affecter de mépriser le roman, écrit Artaud, mais on ne peut s’insurger contre les figures créées par les romanciers, quand ils ont su les armer pour vivre. Cela ne me gêne pas du tout, moi, que l’on dise "de Madame la comtesse, qu’elle est sortie à trois heures" si je parviens à croire qu’elle existe et qu’elle est sortie…

Il ajoute que les figures de Lewis laissent après elles, dans f esprit, un sillage qui ne s’efface ptu. Il explique aussi : Le Moine, pour moi, ne vaut que par le naturel introduit dans des opérations surnaturelles et parce que le Merveilleux y devient un objet maniable, un· état dans lequel on entre comme on entre dans une tpJtre chambre en. ouvrant la porte ou poussant le rideau.

En s’emparant de l’oeuvre de Lewis, Artaud a supprimé des longueurs, ajouté au style une fulgurance que n’avait pas la traduction de Léon de Wailly. Voici par exemple le portrait de la Nonne Sanglante, version de Wailly: Son visage était voilé; à son bras pendait un chapelet ; sa robe était ça et là tachée de gouttes de sang qui coulaient d’une blessure qu’elle avait au sein. D’une main elle tenait une lampe, de  l’autre un grand couteau; et elle avait l’air de s’avancer vers les portes en fer de la salle. Et voici ce qu’en fait Artaud: Le visage de cet ETRE était voilé ; à son bras pendait un chapelet ; sa robe était sale, encrassée et dégoûtante de sang; et l’on apercevait. dans une déchirure de la robe, son sein fendu d’une blessure toute fraiche; d’une main, IL tenait une lampe, de l’autre un grand couteau, et Il semblait vouloir sortir du cadre.

Maintenant, je dois faire un aveu. En lisant Le Moine, je n’ai pas pensé aux rapports de Matthew Gregory Lewis, de Léon de Wailly et d’Antonin Artaud, laissant pour plus tard au diable le soin de reconnaître les siens. J’ai été pris comme un lecteur de feuilleton par le plus passionnant roman noir que j’aie jamais lu. L’histoire d’Ambrosio, le capucin prestigieux, modèle de toutes les vertus, que perd son orgueil ; sa chute vertigineuse, depuis le premier baiser à Mathilde, qui l’entraînera à d’autres concupiscences, aux crimes, au viol, à un pacte avec le diable, et à une fin horrible; les digressions sur l’auberge sanglante, le Juif errant, le sac du couvent et le massacre des religieuses, les enterrées vivantes ; le sombre humour de certains épisodes, celui par exemple où don Raymond, voulant enlever sa bien-aimée Agnès, se trompe et enlève le fantôme de la Nonne Sanglante, tout cela se dévore comme le meilleur roman d’aventures. Puis soudain on cesse de jouer. Comme le dit Artaud, on se met à croire à la comtesse de trois heures (ou à la marquise de cinq heures). On croit à ces souterrains, à ces sépulcres où Ambrosio cherche l’amour .au milieu des cadavres en liquéfaction, terrible rapprochement. Mais à quels rapprochements ne nous invite pas ce Moine, qui ne conquiert sa liberté que dans l’infamie ?

Roger Grenier

About these ads

One Response to «Le Moine» raconté par Artaud

  1. Ping : Il y a quarante cinq ans dans La Quinzaine littéraire n°3- du 15 au 30 avril 1966 « Le blog de la Quinzaine Littéraire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 172 autres abonnés

%d bloggers like this: