Bruno Schulz au complet : l’artiste et l’écrivain

Bruno Schulz au complet : l’artiste et l’écrivain (QL n°887 parue le 01-11-2004)

Norbert Czarny

En août 1938, Bruno Schulz est venu à Paris. Il comptait rencontrer des galeristes, et leur proposer ses dessins. Mais la ville était déserte. La légende raconte qu’arpentant la capitale écrasée sous le soleil, ‘il n’aurait visité qu’un seul musée : le musée Grévin. Cette histoire lui ressemble.

Bruno Schulz

Oeuvres complètes trad. du Polonais Denoël

Bruno Schulz

Le livre idolâtre trad. du Polonais Denoël

Bruno Schulz

La république des rêves trad. du Polonais Denoël

Bruno Schulz

La république des rêves trad. du Polonais Musée d’Art et d’histoire du judaïsme

Il est cependant vraisemblable que Schulz ait visité d’autres musées. C’était son unique voyage hors de Pologne en tant qu’adulte. Etudiant, il avait vécu quelques temps à Vienne, y avait appris l’architecture.

Aujourd’hui, on lui rend hommage dans cette capitale française dont il avait dû beaucoup attendre. Le musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme propose une rétrospective de son œuvre graphique et picturale, tandis que les éditions Denoël rééditent dans deux recueils tout ce qu’il a écrit ou dessiné. Cette “saison polonaise” offre à l’artiste et à l’écrivain la place qu’il mérite.

Mais peut-on vraiment parler de Pologne à propos de Schulz ? La région dont il est originaire se trouve aujourd’hui en Ukraine, après avoir été l’une des zones les plus fertiles, sur le plan culturel de l’Empire austro-hongrois. Dans cette Galicie sont aussi nés Joseph Roth et Agnon, et cette terre de confins était aussi le berceau du Hassidisme – mouvement spiritualiste et mystique, au XVIIIe siècle. Ce rappel n’est pas anodin. Schulz appartient à la communauté juive qui a vécu là dès le Moyen Age, et dont l’influence s’est éteinte lorsque les nazis ont envoyé à Belzec et Auschwitz tous ses représentants. Il ne reste quasiment rien de cette présence dans l’actuelle Ukraine, sinon un vague folklore sans âme qui peut attirer quelques touristes nostalgiques. Peut-être est-ce l’une des raisons pour lesquelles la scénographie du musée d’art et d’histoire du judaïsme propose au visiteur d’entrer dans une salle à peine éclairée. On ne verra plus jamais de pleine lumière sur ces terres galiciennes qui ont tant perdu. Et on entre dans l’univers de Schulz comme on se recueille, même si, on le verra, tout n’est pas synonyme de tristesse ou de deuil dans l’œuvre de cet artiste.

Des pupitres sont alignés, une vingtaine, et au sommet de chacun, un cadre enferme l’une des illustrations du Livre idolâtre. Cette première œuvre de Schulz est la matrice dont tout naîtra, et en particulier les deux recueils de nouvelles, Les boutiques de cannelle et Le sanatorium au croque-mort. La mise en scène proposée rappelle la fameuse Classe morte dans laquelle allait et venait Tadeusz Kantor. Hasard ? Pas vraiment. Schulz n’a cessé d’inspirer artistes, dramaturges et cinéastes, sans parler des écrivains qui, à l’instar de Cinthia Ozick, David Grossmann ou Philip Roth (1), le citent ou le mettent en scène dans leurs fictions. Les pupitres sont tournés vers un mur contenant ce passage du Sanatorium au croque-mort : “Je l’appelle tout simplement le Livre, sans autres précisions ni épithètes, et il y a dans cette retenue un soupir d’impuissance, une silencieuse capitulation devant l’immensité du transcendant, car aucun mot, aucune allusion ne saurait briller, embaumer, vibrer de ce frisson d’effroi, de ce pressentiment de la chose sans nom dont le seul avant-goût sur le bout de la langue dépasse les limites de l’émerveillement. A quoi bon des adjectifs pathétiques et des épithètes grandiloquentes face à l’incommensurable, à la splendeur indicible ?

Le Livre magnifié, n’est toutefois pas celui que le peuple juif vénère et une vue de Drohobycz qui sert de carrefour entre deux salles du musée nous éclaire. Schulz appartient à une minorité qui ne parlait plus yiddish mais polonais, et qui était plus attiré par le monde moderne que par la tradition. Sa petite ville natale avait connu un énorme bouleversement lorsque du pétrole avait été découvert non loin. Si son père est un commerçant drapier ruiné, il n’en appartient pas moins à la moyenne bourgeoisie qui s’éloignait de la synagogue. Bruno Schulz était prêt à devenir sans religion pour épouser la jeune femme chrétienne dont il était épris. Mais il lui aurait fallu partir en Silésie pour ce faire, la loi dans sa région ne permettant pas les mariages mixtes.

Cette rupture entre monde ancien et monde nouveau est figurée par le jeune artiste en 1920 : la seule peinture à l’huile ayant échappé à la destruction, La rencontre, montre un jeune homme juif face à deux femmes élégantes, qui semblent le séduire. Elles marchent du côté de la ville neuve, dans cette rue des Crocodiles qui incarne dans les récits, le commerce moderne et la dépravation. Le jeune homme occupe l’autre moitié du tableau et en arrière plan on distingue la cité ancestrale, le monde des patriarches et de la Loi. Cette dichotomie est au cœur de l’œuvre schulzienne ; les contradictions que l’on voit sont celles qui traversent l’artiste. Certes, Schulz n’a jamais quitté Drohobycz et il ne pouvait, pour des raisons matérielles aussi bien qu’esthétiques, partir de cette bourgade. A la mort de son père, puis de son frère aîné, il s’occupe de la famille de sa sœur. Professeur de dessin, il n’obtiendra jamais la mutation espérée vers Lvov, la capitale régionale.

Sa correspondance avec l’autorité de tutelle révèle cette soumission douloureuse. Mais il ne peut davantage quitter sa province parce qu’elle est la république des rêves, le terreau dont il ne peut se passer pour créer. Schulz est de Drohobycz comme Faulkner est de son Sud ou Proust de Combray. Ses références sont cependant européennes. De même que Broch souhaitait voir son œuvre comparée à celle de Gide ou de Joyce, Schulz pense en termes universels. On trouvera parmi ses critiques de livres un texte sur Bernanos ou sur Mauriac, une recension d’Ivo Andric et bien sûr une postface au Procès, qu’il a traduit avec Josefina Szelinska, sa fiancée.

Parmi les textes perdus de Schulz figure “Heimkehr”, une nouvelle directement écrite en allemand et adressée à Thomas Mann, qu’il admirait autant que Rilke. Quant à la place qu’il occupe dès les années trente dans son pays natal, elle n’est pas anodine : il est l’ami de Witkiewicz et de Gombrowicz. Ses rapports avec ce dernier sont paradoxaux, puisque l’admiration de l’aristocrate polonais pour son confrère n’est pas sans ambiguïté ou arrière-pensées (2). Schulz est reconnu comme un de ces auteurs d’avant-garde promis au plus brillant avenir. On sait ce qu’il en adviendra. Witkacy meurt en 1935, Gombrowicz quitte la Pologne, Schulz est assassiné dans le ghetto par un SS jaloux de Landau, autre SS qui “protège” Schulz en lui faisant peindre des fresques dans la chambre de sa fille.

La tentation de la modernité est également visible et lisible dans l’œuvre de Schulz, à commencer par Le livre idolâtre. Comme le montre parfaitement Serge Fauchereau dans la longue présentation qu’il fait de ce livre, Schulz n’est pas un artiste isolé. Bien qu’isolé et ne se reconnaissant dans aucun courant esthétique, il appartient à une tradition du dessin qui remonte à Füssli, à Goya, à Félicien Rops. Ses personnages féminins rappellent la Vénus du Titien ou l’Olympia de Manet. Et ses contemporains (qui sait s’il les a rencontrés à Paris ?) se nomment Klossowski et Balthus. Fauchereau établit des parallèles entre Balthus et son homologue polonais. Le thème masochiste prend sans doute plus d’ampleur chez l’artiste de Drohobycz, le trait est néanmoins voisin. On imagine le scandale : les hommes se prosternent ou se laissent littéralement marcher dessus par des femmes à moitié nues, qui les considèrent avec mépris ou indifférence. Le livre idolâtre est, pour l’artiste, l’objet de tous les soins. Chaque exemplaire a son destinataire et la présentation n’est pas la même pour chacun. Aucun texte n’accompagne ces images. A moins que ces textes n’aient disparu, comme trop de documents. On enrage à penser que la plupart de ces coffrets, dix ou douze selon Jerzy Ficowski, n’existent plus, que le travail méticuleux s’est éparpillé avec la destruction du ghetto.

Cette œuvre n’est cependant pas la seule que l’exposition nous permet de découvrir, près de vingt ans après “Présence polonaise” à Beaubourg, ou l’exposition au musée de Marseille. Elle contient en germe Les boutiques de cannelle, nouvelles écrites à partir de 1930, publiées en 1934 avec des illustrations particulièrement émouvantes que l’on découvre dans les salles du MAHJ. Elles évoquent un monde qui n’est plus, les rues d’une ville qui devait être Drohobycz. On voit aussi Adèle la femme hautaine, qui du haut de son lit toise ou néglige l’homme à ses pieds. C’est la servante dirigeant la maison qu’habitent Jacob le père, Joseph son fils en admiration devant ce père capable de toutes les métamorphoses et les autres membres de la famille. Adèle est toute puissante, brutale comme ce monde moderne qu’elle incarne. Face à elle, Jacob est un “prestidigitateur métaphysique, défenseur sans espoir de la cause de la poésie“. L’écriture du recueil est en soi un processus étonnant. D’abord, Schulz a écrit des lettres à Deborah Vogel, femme qu’il aimait, rapportant les menus événements de sa maison, de sa ville. Puis les lettres ont pris forme et sont devenues des nouvelles que Schulz a proposées à Sofia Nalkowska, personnalité influente à Varsovie. La reconnaissance a été immédiate dans les milieux cultivés.

Le monde de l’enfance

Schulz puise son inspiration dans l’enfance. Ecrire revient à trouver ses sources à obtenir le “brusque jaillissement des mythes primitifs”. Le monde créé évoque ce beau passage d’Eluard cité par Fauchereau : “il y a toujours une lumière qui s’éteint, une lumière qui s’éveille, un peu de vent, beaucoup de nuit, la solitude, la multitude, les fées, les nains et les géants et les infiniment petits, la mère qui n’est pas une dame, le père qui n’est pas un mari.” Rien n’est faux ni inventé dans l’univers de Schulz : tout est soumis au principe de poésie, c’est-à-dire et d’abord à la métamorphose. Les métamorphoses du père en oiseau ou en crustacé sont décrites comme des faits entrant dans l’ordre des choses, et non comme des événements extraordinaires. Ce qui le différencie de Kafka à qui on l’a si souvent comparé.

Peut-être est-ce aussi ainsi qu’il faut comprendre la lumière ténue qui éclaire notre parcours au musée : on est dans un entre deux, dans un univers fluctuant comme celui des rêves. Le temps et l’espace se sont condensés.

Mais on se tromperait en faisant de Schulz un écrivain du flou. Comme les plus grands poètes, comme un Nerval par exemple, il écrit d’une plume précise, cerne les contours, donne à imaginer à partir d’éléments solides. Certaines images “jouent le rôle de fils prolongés dans une solution, le long desquels se cristallisent le sens du monde. Ecrire, ce sera passer notre vie à interpréter ces aperçus, à les filtrer.”, écrit également Schulz.

Un rien suffit pour que ce monde de l’enfance renaisse. Le livre par exemple, modeste album de timbres ou magazine de mode à l’ancienne : “la vérité honnie, où irait-elle se réfugier si ce n’est là où personne ne la cherche : dans les almanachs et les calendriers populaires, dans les cantiques de mendiants dont le texte descend en ligne directe de l’album de timbres ?” “L’album, écrit aussi Schulz, est un livre universel, un livre de référence qui englobe tout le savoir humain. Evidemment il le cache derrière des allusions, des sous-entendus. Il faut un certain flair, un certain courage du cœur et de l’esprit pour retrouver la trace du feu, l’éclair qui parcourt ses pages.”. Vision mystique disions-nous au début évoquant le hassidisme. Chez Schulz cette tradition enfouie croise la modernité du moment. Comment ne pas penser au surréalisme dans certains de ses élans secrets ? Créer la mythologie du monde contemporain est un souci partagé par un inconnu de Galicie et par des Parisiens comme Breton et Aragon. Ils ont les mêmes sources : le merveilleux urbain, les mannequins de cire que l’on voit dans les vitrines et dans les films de Murnau ou Paul Wegener. Le corps de la femme est l’objet de vénération, même si l’érotisme des surréalistes est moins passif que celui de Schulz.

Schulz avait des contemporains qu’il ne connaissait pas et il n’est pas resté sans postérité. Il avait transformé en figure don quichottesque son propre père devenu Jacob tandis qu’il était Joseph le fils préféré, celui qui sait lire les rêves de pharaon. L’œuvre fondatrice de Thomas Mann l’inspirait. Puis Schulz a inspiré. Cynthia Ozick a écrit sur Le Messie, son grand roman perdu, un livre surprenant. Et David Grossmann a recrée Schulz dans son Livre de la grammaire intérieure. Mais les héritiers de Schulz se nomment aussi Albahari (3) et Kis, tous deux nés dans des régions de confins, minoritaires en tant que Juifs sur des terres labourées par les conflits sanglants. On relira Jardin cendres de Danilo Kis, façon de retrouver le Livre et les mythologies qu’il engendre, pour retrouver ce père qui, par le rêve, lutte contre la réalité prosaïque, tel Prométhée affrontant des dieux qui le méprisent.

Pris au piège du ghetto

Les derniers mois dans l’existence sont tourmentés ; il est pris au piège du ghetto, otage de Landau, le SS. Sa correspondance est importante et riche d’une réflexion sur son art. Il a continué d’écrire, de dessiner. On verra au premier étage du musée les fresques qu’il a peintes dans la chambre de la fille Landau, peu avant d’être tué.

Comme Kafka, il croyait aux vertus du travail et y a sacrifié sa vie personnelle : “fonder son existence sur le travail, sur l’activité, au lieu de vivre les yeux fixés sur le baromètre du bonheur : c’est ainsi qu’il faudrait organiser sa vie” écrivait-il à l’un de ses correspondants dans les années pleines des Boutiques de cannelle. Paris qu’il a découvert désert en 1938 reconnaîtra la beauté et la force de ce travail.

1 On lira à ce propos l’entretien entre Singer et Roth à propos de Schulz, dans Parlons travail Gallimard 2004 2 Une citation extraite du Journal de Gombrowicz, en page 75 du Livre idolâtre, comme le témoignage de Maurice Nadeau dans La République des rêves p 193 sont assez éclairants.

3 Voir son roman Tsing éditions Est Ouest internationales, septembre 2004 et L’appât Gallimard 1999

(c) Quinzaine Littéraire – Schulz Bruno “Oeuvres complètes”. Un article de Czarny Norbert “Bruno Schulz au complet : l’artiste et l’écrivain” Edition (oeuvres complètes) — Littérature (20e). Revue n°887 parue le 01-11-2004

Une Réponse à Bruno Schulz au complet : l’artiste et l’écrivain

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