"Au-dessous du volcan", Malcolm Lowry – Maurice Nadeau – Journal en public

Maurice Nadeau – Journal en public (article paru dans la QL 996 du 16 juillet 1999)

Assemblée générale de la SARL La Quinzaine littéraire, « Les Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau ».

La Quinzaine, déficitaire. Il fallait s’y attendre. Hausse du loyer, hausse des tarifs postaux pour l’étranger, nouvelles réglemen- tations des NMPP fatales aux périodiques de notre genre.

Les Lettres Nouvelles équilibrent. Elles peuvent vivre toutes seules. Il est décidé de les « désencastrer » de la SARL.

La situation de La Quinzaine est aggravée par le licenciement d’un employé, soutenu par l’inspectrice du travail. Comment fonctionne une société qui n’a pas pour but de gagner de l’argent ? « Vos rédacteurs sont bénévoles ?… » (long point d’interrogation étonnée). Une bonne nouvelle toutefois : le Centre national du Livre augmente sa subvention annuelle.

Mardi. Invité au vernissage de Ferdinando Scianna à la Maison Européenne de la Photographie. J’ai préfacé il y deux ans pour Delpire un petit recueil de ses photos. J’ai connu Scianna dans les années 60 à Paris. Il était correspondant de L’Europeo et accom- pagnait Leonardo Sciascia dont je publiais les romans. Sciascia, qui connaissait dans le détail Voltaire ou Stendhal, refusait de me parler en français par crainte d’« écorcher votre belle langue », Scianna était son interprète. Il était déjà photographe, ce que j’ignorais à l’époque. Les « fêtes religieuses en Sicile », c’est plus tard que je les ai découvertes. Avec toutes les photos de son village de Bagheria. Ses photos de mode. Ses portraits : Borges, Saül Below, Roland Barthes. Elles figurent ici, sur les murs, dans leur format initial, avec la produc- tion entière et variée de ce photographe à la Cartier-Bresson, adoubé par Magnum. Je revois avec émotion la très grande photo – elle occupe un mur – de Sciascia traversant de droite à gauche la nef de l’église de son village de Racalmuto tandis que deux enfants, lui tournant le dos, nous regardent. Le Christ, derrière, sur sa couche, au-dessus du taberna- cle. Au-dessus encore les sculptures de style baroque de la chapelle. La photo est un art, dit Scianna. Son invention a changé notre vie, dit- il aussi.

Mercredi. Un orchestre, trompettes et guitare, des jeunes, vient jouer sous mes fenêtres. Je n’avais pas vu cela depuis des années. Peu de gens à l’écoute, nous ne sommes pas nombreux à jeter de la monnaie. Ma rue est faite de plus en plus de bureaux et d’appartements apparemment vides. En face : CNRS Éditions. Dans la cour habitait André Du Bouchet, le poète, qu’autrefois je suis allé voir. De mon côté les anciens bureaux de Delagrave, éditeur scolaire, parti depuis long- temps. Au coin l’ancien magasin des PUF (Presses Universitaires de France) est occupé par un auditorium Internet : derrière la vitre

des centaines de clients, écouteurs aux oreilles, figés devant leur machine.

Jeudi. Je rédige « Mon Journal » des évé- nements qu’on m’a demandé pour Libération. J’ai passé une partie de la semaine à lire soi- gneusement les journaux.

Vendredi. Les deux Patrick (Deville, l’auteur d’Equatoria, et Bonnet, directeur de la Maison des Écrivains Étrangers sise à Nantes) viennent me chercher pour les ren- contres Malcolm Lowry à Fontevraud. Madame Bonnet conduit. La Loire atteinte elle s’égare grâce au GPS qui lui indique à peu près toujours la mauvaise direction. Grâce au GPS je passe quelques heures à visiter un merveil- leux pays, la Touraine. Aïe ! d’énormes constructions entourées de barbelés : la centrale nucléaire de Chinon. Nous arrivons pour déjeuner. Je tombe dans les bras de Tiphaine Samoyault, également invitée. J’embrasse Sylvie Gouttebaron qui, habituel- lement, préside aux destinées de la Maison des Écrivains, porte d’Auteuil, dans l’ancien hôtel des frères Goncourt. Une trentaine de partici- pants terminent leur repas.

Arno Bertina, écrivain, et Thierry Guichard (Le Matricule des Anges) organisent lesdébats. Ils me les font ouvrir en tant qu’éditeur de Malcolm Lowry, de cet Au-dessous du volcan dont Corrêa où je l’ai publié en 1949 a mis trois ans à épuiser les premiers 3 000 exemplaires. Je raconte, j’égrène des souvenirs, je joue le patriarche. On passe ensuite aux choses sérieuses. Durant la pause, pas en public, je polémique avec Jacques Darras à qui je reproche d’avoir changé le titre, cet Au- dessous…, connu par des milliers de lecteurs, par Sous…, afin sans doute d’imposer sa marque de traducteur. « Péché de jeunesse », m’avoue-t-il dans un souffle, mais « péché de jeunesse » qui fait que tout au long de ce colloque, Jacques Darras y étant naturellement invité, et les Éditions Grasset où elle a été publiée ayant fait le nécessaire, la plupart des intervenants tourneront la difficulté en désignant simplement par Le Volcan le chef- d’œuvre de Lowry.

De ces rencontres qui vont durer deux jours, comprenant lectures et projection d’un film canadien sur « vie et mort de Malcolm Lowry », je retiens la prestation du traducteur hollandais, celles des deux écrivains mexicains touchés par la grâce lowryrenne, de Tiphaine, dont j’ai publié Excès du roman et que, malheureusement, Au-dessous du volcan n’intéresse qu’en tant que « roman d’un mec » alors que Joyce a campé, lui, une sacrée femme, Molly Bloom. Surtout, surtout, la confession de Pierre Michon. Ce fut un grand moment que d’entendre, et de voir, Pierre Michon parler de l’alcoolisme de Lowry en connaissance de cause et de s’y donner tout entier. D’en parler comme d’une « jouissance » et d’un « sacrifice » tous deux comparables à la création littéraire, la sienne, et, sous- entendue, celle de son aîné Malcolm Lowry. Son intervention, comme celles des partici- pants à ce colloque seront publiées. Elles feront suite à une bibliographie, alimentée de mon côté il y a longtemps. En dépit de la petite bouche que lui font les universitaires, elle commence à compter.

J’ai profité de ces deux jours pour visiter l’abbaye de Fontrevaud. J’ai été contempler dans l’abbatiale les gisants, Henry de Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine, si impres- sionnants dans leur immobilité de pierre. C’était l’époque des successeurs d’Henri II roi de France et de Navarre. Au XIXe siècle on fit de ce magnifique endroit dans la campagne et en lisière d’une forêt une prison. Jusqu’en 1963. Heureux prisonniers, a-t-on envie de dire alors qu’on se souvient de quelques-uns, Jean Genet par exemple, qui l’ont plutôt trouvé sinistre. Beaucoup de touristes. Un groupe, venu par autocar. Un jeune couple pousse la voiture de bébé le long, montant et descendant, d’interminables allées odoriférantes. J’ai demandé si les chambres confortables que nous occupions étaient d’anciennes cellules. L’employé, très angliche, de cet hôtel réputé au nom de « Saint-Lazare », ne m’a pas répondu.

MALCOLM LOWRY DANS « LES GRANDS LACS » QUELQUES SEMAINES AVANT SA MORT

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One Response to "Au-dessous du volcan", Malcolm Lowry – Maurice Nadeau – Journal en public

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