La Quinzaine littéraire n°1043, du 1er au 30 aout 2011 – Numéro spécial interprétation
juillet 30, 2011 1 Commentaire
Interpréter
Numéro composé par Thierry Laisney
Pour tenter de saisir un mot et le concept qui s’y loge, il est toujours utile d’examiner les occurrences de ce mot dans le langage de tous les jours. Voici quelques manifestations de l’usage d’« interpréter » : L’orchestre a interprété la VIIe Symphonie de Beethoven. La Cour de cassation a enfin précisé l’interprétation du 1er alinéa. Comment interpréteriez-vous ce rêve ? Mon grand-père était officier interprète et du chiffre. Cet auteur a proposé une interprétation marxiste de la Révolution. Vous interprétez mes propos ! De la création jusqu’à la déformation, la polysémie d’« interpréter » semble irréductible. Faut- il, dès lors, renoncer pour ce terme à toute « signification focale » (l’expression est due à un commentateur d’Aristote, Gwil Owen) ? Interpréter, ce n’est pas seulement rendre intelligible, comme le montre l’acception musicale : que serait une œuvre musicale sans interprétation ? L ’interprétation a, dans ce cas, une fonction proprement ontologique. De même, que serait une loi qu’aucun juge n’appliquerait ? L ’interprétation est la rencontre d’une subjectivité et d’un objet. Une subjectivité : l’interprétation ne peut consister en un simple décodage ou décryptage ; en musique, on ne conçoit pas un déchiffrage où l’exécutant ne mettrait rien de lui-même, et si les lois pouvaient s’appliquer mécaniquement, il n’y aurait pas de juges. Un objet : une interprétation n’en est plus une lorsque cette subjectivité ne prend plus rien d’autre en compte qu’elle-même, en déniant le rôle du hasard par exemple, ou en ignorant ce qui a vraiment été dit ; lorsque, imposant à tout prix ses propres légendes au-dessus des images qui l’entourent, elle substitue à l’objet présent (ou à son absence) un objet chimérique. Dans l’interprétation, une liberté se confronte à un objet réel et, d’une manière ou d’une autre, fait naître quelque chose. Cette mise au jour, sur fond d’incertitude, est toujours une prise de risque, jamais une simple conjecture. Au gré des contributions réunies dans ce numéro, nous verrons qu’interpréter, ce peut être donner un sens, mais ce sens est à construire et à ajuster sans cesse ; ce peut être aussi accueil- lir, dans le cas notamment de la traduction et de l’interprétariat ; faire advenir, quand inter- préter donne proprement naissance ; lire entre les lignes, lorsqu’il s’agit de démêler plusieurs niveaux de lecture ; chercher le vrai, une interprétation n’étant pas un simple point de vue ; fantasmer, quand on interprète indûment. La dimension intersubjective de l’interprétation ainsi que l’étendue de son domaine seront également mises en relief.
Thierry Laisney
AUTOUR DU SENS
L’interprète et le mystère de la signification, un article de JEAN MOLINO
Plutôt que de parler d’interprétation en général, je préfère parler des hommes et des femmes qui la pratiquent et commencer par esquisser une petite galerie de portraits (1).
Le sens n’est jamais intrinsèque. L’indétermination de la traduction, un article de MARTIN MONTMINY
Comme toute personne bilingue peut en témoigner, il est parfois impossible de reproduire de manière concise tous les niveaux de sens d’une expression dans une autre langue. Pensons par exemple aux formidables difficultés auxquelles est confronté un traducteur de poésie. Bien qu’il soit clairement d’intérêt philosophique, ce phénomène n’est pas l’objet de la célèbre thèse de l’indétermination de la traduction de Quine (1). Dans ce qui suit, je vais essayer d’expliquer cette thèse mal comprise. Mes propos seront, dans une certaine mesure, le fruit de mes propres réflexions sur l’indétermination. Il y a, on va le voir, trois sources d’indétermination.
ACCUEILLIR
J’arrache le brouillard qui reste dans le panier de nuages, un article de ALBAN BENSA
Interpréter c’est apprendre à rêver Un Kanak dit un jour à un ami linguiste : « je vais vous raconter mon histoire, branchez votre magnétophone ». Face au micro, il ne prononça ensuite qu’une seule phrase : « je suis la liane de portage de la lune et du soleil », puis il s’en retourna chez lui, sans autre commentaire. Des années plus tard, après l’étude fouillée de quantité de récits relatifs à la chefferie dont notre interlocuteur au propos sibyllin était membre, il apparut qu’il avait décliné là son identité politique. Si la lune renvoie aux fondateurs de la chefferie et le soleil au chef lui-même, celui qui relie les deux entités n’est autre que le médiateur de l’institution : son clan a, dit-on, conduit les chefs jusqu’au terroir où les anciens occupants les ont accueillis en leur cédant la fonction de représentation du groupe local (1).
« En d’autres termes », un article de GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT
La lettre et l’esprit, Aharon Appelfeld et moi, un article de VALÉRIE ZENATTI
Nous étions en 2002. J’écrivais « depuis toujours », je publiais depuis quelques années, je préparais l’agrégation d’hébreu et m’apprêtais à donner la vie à une petite fille. J’étais porteuse d’une histoire contenant son lot de non-dits, de blessures, d’émerveillements et de questionnements. Une partie de ces questions portait sur l’être et le destin juif, en particulier au XXe siècle.
Profession : interprèt, un article de ZRINKA STAHULJAK
Interpréter, intervenir Quand on parle du métier d’interprète, il est habituel de penser à l’inter- prétation littéraire, théâtrale ou musicale. Mais on se souvient rarement du métier dont le nom est tout simplement un dérivé du mot « interprétation » : l’interprétariat. Son nom indiquerait que l’interprétation est sa première caractéristique, et pourtant il ne se présente pas immédiatement à l’esprit. Est-ce parce que, malgré son nom, l’interprétariat n’est pas considéré comme une interprétation – une transformation – mais plutôt une transposition, sans médiation, d’une langue à l’autre ?
XIII façons de considérer la traduction, un article de YVES DI MANNO
Interpréter, exécuter, traduire : Umberto Eco, un article de TIPHAINE SAMOYAULT
Tout préparait Umberto Eco à proposer une théorie forte de la tra- duction. Sa réflexion sur l’interprétation et ses limites, la mise en place d’une sémiotique interprétative depuis Lector in fabula (1979) jusqu’à Interprétation, surinterprétation (2002) le conduisaient logiquement vers une pensée « littéralisante » de la traduction, tournée vers le texte et non orientée exclusivement du côté du lecteur. Contrairement aux conceptions hermé- neutiques, la sienne ne présuppose pas qu’un texte ait un sens et un seul ; mais, comme il le précise dans Les Limites de l’interprétation (1990), dans la potentialité presque infinie des interprétations, il y a des conjectures approuvées par le texte et d’autres qui ne le sont pas.
FAIRE ADVENIR
L’interprétation des lois un jeu sous contrainte, un article de FRANÇOIS OST
Hans-Georg Gadamer a écrit que seuls les juristes et les théologiens n’avaient jamais oublié ce qu’interpréter voulait dire. Cette proximité des juristes et des théologiens est à la fois flatteuse et inquiétante. Flatteuse, en raison de l’impressionnante tradition herméneutique qu’a suscitée, dans les religions du Livre, le commentaire des textes sacrés. Inquiétante, dans la mesure où d’emblée la scientificité de l’interprétation des textes juridiques semble mise en doute – soupçon confirmé par le fait que la science du droit se qualifie elle-même de « doctrine », voire de « dogmatique ».
Entretien avec Pascal Rophé : Servir le compositeur
propos recueillis par Thierry Laisney
Grand interprète notamment de la musique de son temps, le chef d’or- chestre Pascal Rophé a été directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Liège et poursuit aujourd’hui une carrière internationale. Il a créé tout récemment, à l’Opéra-Bastille, Akhmatova de Bruno Mantovani. Nous l’avons interrogé sur la question de l’interprétation musicale.
Le danseur du sen, un article de HEDDY MAALEM
Il en irait des chorégraphes comme des écrivains, certains font des livres pleins de mots morts et d’autres écrivent. Il en va ainsi des danseurs, ceux qui enchaînent des mouvements vides et puis ceux qui dansent : les interprètes.
Du bon usage de l’interprétation en psychanalyse, un article de ALAIN MANIER
L’interprétation – die Deutung – est un des concepts centraux de la théorie psychanalytique et désigne une des interventions décisives du psychanalyste dans la conduite de la cure. C’est donc un objet bien connu, à propos duquel s’est développée une importante littérature.
Changer de sujet pour mieux interpréter, un article de THIERRY LAISNEY
Dans un très intéressant article (1), le philosophe australien Paul Thom défend l’idée selon laquelle la démarche interprétative peut requérir une légère modification de l’objet d’interprétation, sans que cela relève de la malhonnêteté ou d’un défaut de concentration.
LA DIMENSION INTERSUBJECTIVE
L’interprétation comme dialogue, un article de JEAN LACOSTE
Loin de se confondre, me semble-t-il, l’interprétation et le commentaire relèvent de démarches distinctes, voire opposées, même s’il s’agit, dans les deux cas, d’une activité seconde ou parasite de l’esprit, d’une réflexion venant après coup, d’une lecture, comme on dit souvent aujourd’hui. Le commentaire – un terme dans lequel on retrouve la racine mens, c’est-à- dire esprit, et le préfixe cum, avec – fait comme si le sens d’un texte (ou d’un événement, ou d’un comportement) était déjà là, présent, établi, objectivé, à la fois sacré et figé ; il appartient au commentateur d’expliciter ce sens par des gloses, des scolies, des annotations, et de prendre ainsi place dans la série souvent longue de ceux qui, déjà, ont ainsi enrichi le texte. Comme la longue série des commentateurs d’Aristote ou de Kant.
Pour l’interprétation, un article de JÉRÔME GLICENSTEIN
En 1964, Susan Sontag publie « Against Interpretation » (Contre l’in- terprétation), un article qui contribuera à lui donner une certaine renommée dans le monde intellectuel américain (1). Le texte en question cherche à aller à l’encontre d’une certaine forme d’enseignement de l’art et de la littérature où l’attention au contenu – et l’interprétation qui en est faite dans les commentaires critiques – primerait sur l’appréciation de la forme en tant que telle. L’interprétation serait en quelque sorte ce qui met à distance les œuvres et empêche d’en avoir une expérience « authentique ».
Des interprétations théâtrales, un article de MONIQUE LE ROUX
Interprétation du comédien, interprétation du metteur en scène, inter- prétation du spectateur : prépondérance de l’une ou conjugaison harmo- nieuse dépendent du statut du texte dramatique selon les époques et les esthé- tiques, de l’existence même d’un texte représenté, actuellement facultative dans bien des spectacles et performances.
LIRE ENTRE LES LIGNES
Les ambivalences rabelaisienne, un article de GÉRARD MILHE POUTINGON
Rabelais et l’interprétation On a l’habitude de considérer la Renaissance comme un mouvement de glorification de l’homme. Le Discours de la dignité de l’homme (1486) de Pic de la Mirandole en témoigne. Dans le Pantagruel, premier roman de Rabelais, la lettre de Gargantua célèbre l’homme, doté par Dieu de « grâces et prérogatives ». Ce mouvement va de pair avec un appétit de connaissances, un élan vers un « abysme » de savoir dont la lettre de Gargantua se fait également l’écho. Les hommes du XVIe siècle estiment en effet que, si la connaissance est une clé pour l’interprétation du monde, c’est également d’elle que dépend notre humanitas : grâce aux connaissances acquises par une saine éducation, déclare Érasme, « on ne naît pas homme, on le devient » (De pueris).
Entretien avec Thierry Marchaisse : Une « métalecture » de la Recherche
propos recueillis par Thierry Laisney
Dans son essai Comment Marcel devient Proust (Epel, 2009), Thierry Marchaisse (1) propose une interprétation logico-philosophique du chef- d’œuvre de Proust. Au fil d’une enquête où il entretient un suspense digne d’un roman policier, il montre de quelle façon la Recherche constitue ce qu’il appelle un « roman à théorème ».
CHERCHER LE VRAI
Waterloo désinterprété et réinterprét, un article de PASCAL ENGEL
Quelle meilleure illustration des difficultés de l’interprétation des événements historiques, mais aussi de celles de l’interprétation en général, que la bataille de Waterloo ? Dans un essai formidable et passionnant (1), le philosophe et économiste Philippe Mongin revisite l’historiographie de ce pont aux ânes de la stratégie militaire et du récit historique. Il nous invite à reprendre à nouveaux frais les problèmes classiques de l’épistémologie de l’histoire et renouvelle avec brio une réflexion qui de Dilthey et Weber à Aron et Ricœur, en passant par Hempel, Dray et Collingwood (2) n’a pas cessé d’occuper philosophes et historiens.
L’art d’interpréter selon Leo Strauss : la vérité à l’épreuv, un article de GÉRALD SFEZ
Le discours interprétatif est le plus fréquemment entendu soit comme un discours sans règles, exposé à la pluralité indéfinie des points de vue, soit comme un discours incertain en attente d’une vérification qui per- mettrait de trancher et de mettre fin au registre interprétatif. L’intérêt de la pensée de Leo Strauss est de tenir le discours interprétatif pour un discours possédant sa consistance propre et définitive, en étroit rapport par lui-même avec le discours de vérité comme avec tout vivre ensemble. Strauss propose une méthode rigoureuse de l’art d’interpréter avec ses procédures propres et rationnelles.
ÉTENDUE DU DOMAINE DE L’INTERPRÉTATION
Faut-il choisir entre expliquer et comprendre , un article de GISÈLE SAPIRO
De l’interprétation des actions humaines Les actions humaines peuvent-elles être « expliquées » ou doivent- elles être « interprétées » pour pouvoir être « comprises » ? Cette question a divisé les sciences humaines et sociales depuis la fin du XIXe siècle.
Lire un texte mathématique, un article de FRÉDÉRIC PATRAS
Pas de lecture sans interprétation : aucun texte n’a la neutralité sty- listique, grammaticale, historique ou sémantique qui nous permettrait de pré- tendre accéder sans hésitation à une signification univoque et conforme aux intentions de son auteur. Soit. La chose est entendue dès qu’il s’agit d’une œuvre poétique ou littéraire. Mais qu’en est-il des textes scientifiques et, plus spécifiquement encore, des textes mathématiques dont les contenus semblent, pour l’essentiel, dépourvus de ces ambiguïtés qui font tout le sel, l’intérêt et la difficulté des diverses théories de l’interprétation ? La question, on va le voir, est beaucoup plus complexe et moins innocente qu’il n’y paraît, véhiculant même un certain nombre d’enjeux actuels, parfois très concrets.
FANTASMER
N’interprétez pas, prêtez l’oreille, un article de THOMAS DOMMANGE
Il y a en toutes choses la lettre et l’esprit, la chair et le souffle, la ligne et l’élan qui a permis son tracé. La lettre de la musique est dans son système de notation, dans les signes inscrits sur la partition, son esprit dans l’animation de ces mêmes signes. De l’esprit aussi, la partition parfois porte la marque dans des annotations en mots qui indiquent quel souffle doit mettre en mouvement le discours musical.
Le déni du hasard, être héroïque face aux coïncidence, un article de GÉRALD BRONNER
L’homme est avant tout un animal qui confère un sens aux choses… même lorsqu’elles en sont dépourvues. Il y a quelque chose d’héroïque à vouloir contrarier cette pente naturelle de l’esprit humain. C’est précisément à cette épreuve que nous confronte la coïncidence entendue comme la co-occurrence, due au hasard, de deux événements.






Ceux qui ne croient pas au hasard ne sont pas des aliénés mentaux ! M. Bronner opère une sorte de hold up cognitif en s’appuyant sur ce qu’il comprend du darwinisme et du hasard.
Traiter d’« aliénation mentale » la disposition d’esprit qui prête un sens intentionnel aux aléas de la vie me paraît une outrance pleine de mépris envers des personnes qui ont opté pour un sens différent de la vie. Ce n´est pas, comme on voudrait nous le faire croire, une preuve supérieure de rationalité et de courage épistémique…
Voir explication sur http://www.jlml.fr
Bien cordialement