La Quinzaine n°1046 – du 1er au 15 octobre 2011

ROMANS, RÉCITS

Murakami et l’ivresse du feuilleton, un article de MAURICE MOURIER

HARUKI MURAKAMI, 1Q84 (deux volumes) trad. du japonais par Hélène Morita, avec la collaboration de Yôko Miyamoto Belfond, vol. I : 534 p., 23 euros ; vol. II : 526 p., 23 euros

Il y a toujours eu au Japon, pays où la lecture baisse, comme partout, mais reste néanmoins frénétique si on la compare à la nôtre, une littérature populaire pléthorique et, à la différence de nos journaux, les principaux quotidiens nippons, qui tirent à des millions d’exemplaires (pour une population d’à peine le double de celle de la France), n’ont jamais cessé de publier des feuilletons. Dans ce contexte particulier, Haruki Murakami jouit d’un statut lui aussi particulier. Son succès, dès son premier livre, Écoute le bruit du vent (1979, non traduit en français), a été immédiat et ne s’est jamais démenti.

Révolution, un article de HUGO PRADELLE

ANTONI CASAS ROS, CHRONIQUES DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION, Gallimard, 320 p., 17,90 euros

Un roman profus, revigorant et inquiet qui interroge un monde en proie à une certaine décadence tout en réfléchissant ce que sont les corps qui s’y déploient. Casas Ros allie un régime de l’idée pure à une prose étrangement poétique pour développer une réflexion profonde et expérimentale sur le désir, la politique, la violence, la douleur, la réalité, la joie et la liberté.

« Très loin », un article de NORBERT CZARNY

HÉLÈNE LENOIR, PIÈCE RAPPORTÉE, Minuit, 192 p., 14,50 euros

Une bague, la couleur sucrée du colza, un billet de loto gagnant, quelques objets reviennent comme autant de motifs dans Pièce rapportée. Et puis se rencontrent des êtres que tout devrait unir, que tout sépare. On est en famille, chez les Bohlander, et Elvire n’est pas une Bohlander : c’est une pièce rapportée.

Renaissances, un article de NORBERT CZARNY

DAVID GROSSMAN, UNE FEMME FUYANT L’ANNONCE, trad. de l’hébreu par Sylvie Cohen Seuil, 668 p., 22,50 euros

Souvent, dans les Annonciations du Moyen Âge, Marie semble reculer devant l’ange Gabriel, comme si la nouvelle qu’il apportait était néfaste ou inquiétante. On sait ce qu’il en est, en réalité. Le mouvement d’Ora, dans Une femme fuyant l’annonce, le dernier roman de David Grossman, est plus net. Elle s’en va de chez elle avant que des messagers n’annoncent le pire, la mort d’Ofer, son fils. Et ce départ sera une forme de renaissance plus qu’une dernière fuite.

Sauvé par les mots, un article de MAURICE MOURIER

ALAIN FLEISCHER, SOUS LA DICTÉE DES CHOSES, Seuil, 473 p., 22 euros

À première vue, ce sont des nouvelles, au nombre de 29, de longueur très différente, suivies d’un essai sur la fureur de collectionner et de 9 portraits de collectionneurs, dont l’auteur. Pourquoi donc nommer l’ensemble « roman », sinon par coquetterie paradoxale, ou pour conjurer l’impression de dispersion que les activités multiples d’Alain Fleischer, cinéaste, photographe, artiste plasticien, écrivain, ne manquent pas de susciter depuis un quart de siècle qu’il produit, sans relâche et dans tous les genres ?

Un univers simple et dépaysant, un article de MONIQUE BACCELLI

MICHELA MURGIA, ACCABADORA, trad. de l’italien par Nathalie Bauer Seuil, 212 p., 17 euros

Accabadora, un mot qui sonne comme une malédiction, un mot qui inquiète et intrigue : s’agit-il d’un lieudit, d’un personnage ou d’une mystérieuse pratique ? Le suspens étant habilement maintenu, nous ne le saurons qu’au milieu du récit, après avoir pénétré dans un univers simple et dépaysant.

Confessions d’un ange manichéen, un article de BENOIT LAUREAU

FRANÇOIS BEAUNE, UN ANGE NOIR, Verticales, 277 p., 17,90 euros

« Toutes ces oreilles braquées sur moi. Ne vous inquiétez pas, vous aurez les faits, tous les faits (…). Toute Ma vérité… » Le lendemain d’une soirée passée avec Alexandre Petit, un de ses collègues de travail, Elsa Colignon est retrouvée morte dans sa baignoire. Alexandre prend la fuite. Les premières pages d’Un ange noir rappellent Un an de Jean Echenoz, les premières pages seulement. Cette confession sous forme de déposition devient progressivement un journal d’apprentissage, de révélation au sens chimique du terme, où le protagoniste parti à la recherche d’un coupable ne trouvera que lui et sa noirceur.

À part écrire, un article de NATACHA ANDRIAMIRADO

ANANDA DEVI, LES HOMMES QUI ME PARLENT, Gallimard, 219 p., 16,90 euros

Voilà un récit délicat qui, à force d’incertitudes, de recherches et de questionnements, nous ouvre les yeux sur le travail d’un auteur tiraillé continuellement entre la réalité oppressante de ses proches et « l’irréalité » aspirante de son œuvre. Lorsque la contradiction est de mise.

Poussive liberté, un article de CLAUDE GRIMAL

JONATHAN FRANZEN, FREEDOM, trad. de l’anglais (ÉtatsUnis) par Anne Wicke L’Olivier, 718 p., 24 euros

HISTOIRE LITTÉRAIRE

De Berlin à Cracovie, une exploration, un article de GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT

ALFRED DÖBLIN, VOYAGE EN POLOGNE, trad. de l’allemand par Nicole Casanova postface de Heinz Grüber Flammarion, 382 p., 24 euros

Alfred Döblin, dont on connaît Berlin Alexanderplatz, n’était pas particulièrement disposé aux voyages. Médecin, il préférait soigner ses malades dans un quartier populaire de Berlin. Il va pourtant en Pologne en 1924, attiré par cette nation reconstituée en 1919, après trois cents ans d’occupation, russe d’un côté, allemande de l’autre et dont à l’époque, on ne sait pas grand-chose.

Tout sur Cardenio, un article de DOMINIQUE GOY-BLANQUET

ROGER CHARTIER, CARDENIO ENTRE CERVANTÈS ET SHAKESPEARE Histoire d’une pièce perdue, Gallimard, coll. « NRF essais », 400 p., 16 ill., 15,90 euros

Une seule chose est sûre concernant Cardenio, confirmée par les livres de compte : une pièce portant ce titre fut dûment jouée, et payée, là-dessus les livres ne mentent pas, en 1613 à la cour de Jacques Ier, lors du mariage de sa fille Élisabeth à l’Électeur palatin. L’absence du texte originel, et la longue durée de ses réécritures, en font pour Roger Chartier « une expérience de laboratoire ».

POÉSIE

De quoi la poésie est-elle le nom ? , un article de ALAIN JOUBERT

GUY CABANEL, L’IVRESSE DES TOMBES, Photographies de Barthélémy Schwartz Ab Irato, 55 p., 10 euros

LAURENT ALBARRACIN, LOUIS-FRANÇOIS DELISSE, Éd. des Vanneaux, coll. « Présence de la poésie », 265 p., 15 euros

PIERRE PEUCHMAURD, Éd. des Vanneaux, coll. « Présence de la poésie », 280 p., 18 euros

LOUIS-FRANÇOIS DELISSE, LE LOGIS DES GÉMAUX, Le Corridor bleu, 200 p., 18 euros

Depuis la disparition de la célèbre collection des « Poètes d’aujourd’hui » que Pierre Seghers lança dès l’après-guerre, et qui fit tant de bien pour l’approche et la connaissance de la poésie auprès des jeunes gens d’alors (voire de leurs aînés), il manquait décidément quelque chose dans le paysage de l’édition française. Il semblerait donc que ce vide soit en passe d’être comblé, comme nous le sommes nous-mêmes, mais autrement ! Les courageuses éditions des Vanneaux – qui officient à Montreuil-sur-Brêche –, ont pris le relais de Seghers et créé la collection « Présence de la poésie », en tous points semblable à son modèle : même format, longue introduction, cahier photographique, choix de textes et poèmes, bibliographie. Parmi les premiers élus, on compte déjà Jean Malrieu, Pierre Dhainaut, Gaston Puel, d’autres encore, plus Delisse et Peuchmaurd qui nous intéressent aujourd’hui. Mais, pourtant, ce n’est pas par eux que nous allons commencer !

ARTS

Le Septembre de Gerhard Richter, un article de GEORGES RAILLARD

ROBERT STORR, SEPTEMBRE, Une peinture d’histoire de Gerhard Richter, La Différence, 96 p., nb. ill., 20 euros

Septembre, c’est le titre d’un tableau peint en 2005 par Gerhard Richter, soit 4 ans après le 11 septembre 2001. Un texte en anglais accompagnait en 2010 l’ouvrage de Robert Storr. Le XXe anniversaire de cette « plaie ouverte au flanc de l’Amérique » donne lieu à la publication de l’analyse de Storr où se joignent l’acuité critique du commentateur de Richter et l’empathie avec un sujet défiant a priori l’analyse.

Ana Mendieta, le sang et le feu, un article de GEORGES RAILLARD

EXPOSITION ANA MENDIETA, BLOOD & FIRE, Galerie Lelong, 13, rue de Téhéran, 75008 Paris 8 septembre – 8 octobre 2011 Catalogue illustré de 80 pages, 25 euros

Ana Mendieta, moins présente en France que dans la plupart des grands musées du monde, était une artiste qu’on ne saurait réduire à des images simples. Pour la définir, les commentateurs recourent à des oxymores. Elle-même en use : Identity and the Silueta series, Subjectivity and Materiality in the work of Ana Mendieta… La galerie Lelong, à New York et à Paris, depuis vingt ans met en valeur cette artiste. L’exposition présente offre des vues troublantes sur le corps disparate de cette œuvre.

PHILOSOPHIE

Le philosophe et sa religion, un article de MARC LEBIEZ

HILARY PUTNAM, LA PHILOSOPHIE JUIVE COMME GUIDE DE VIE, trad. de l’anglais (États-Unis) par Anne Le Goff Cerf, 160 p., 19 euros

Quoique la philosophie fasse de la raison son outil et sa règle, ce qui fait que l’on ressent une affinité avec tel philosophe plutôt qu’avec tel autre relève souvent bien plus de motifs subjectifs que de raisons objectives. Nous apprécions bien sûr qu’il raisonne, mais pourquoi nous convainc-t-il quand les raisonnements d’un autre nous paraissent sonner faux ? S’agissant de Putnam, c’est peut-être justement sa sensibilité à cet aspect des choses qui a suscité la sympathie.

La barbarie, la philosophie et ses faussaires, un article de MARTINE VERLHAC

ÉDITH FUCHS, DÉRIVES POLITIQUES DANS LA PENSÉE ALLEMANDE DU XXe SIÈCLE, Préface de Bernard Bourgeois Le Félin, 544 p., 35 euros

Sommes-nous sortis de la sidération qui depuis la chute du nazisme nous a saisis devant la faillite de la pensée qui l’a accompagné ? Édith Fuchs, récusant l’amalgame entre ceux que Platon distinguait comme chiens et loups, va nous proposer une hypothèse éclairante. Suivant en cela Franz Neumann qui dans son Béhémoth affirme qu’aucun philosophe n’est responsable du nationalsocialisme, elle affronte la question. Elle met à l’épreuve la nature philosophique des pensées à l’appui du nazisme. Le fil d’Ariane qu’elle saisit est une hypothèse éclairante : de même qu’il y eut un ton de grand seigneur employé en philosophie, elle détecte un flatus vocis qui n’ayant rien d’une simple façon de parler, serait solidaire d’une entreprise en son principe antiphilosophique et politiquement délétère.

PSYCHIATRIE

Délire et Politique, un article de PATRICK FAUGERAS

LAURE MURAT, L’HOMME QUI SE PRENAIT POUR NAPOLÉON Pour une histoire politique de la folie, Gallimard, coll. « Hors série Connaissance », 384 p., 24,90 euros

Ce livre est irritant, irritant parce qu’il nous empêche de l’aimer comme nous aimerions le faire, tant il promet et tant il déçoit. S’il nous rappelle avec raison et bonheur, en ces temps néokantiens où sévit un positivisme échevelé, que politique et folie sont des événements qui ne peuvent être pensés l’un sans l’autre, par ailleurs, au revers de cette sympathie qu’il soulève, il déçoit par l’ambition du projet qu’il se propose d’affronter à l’aide de catégories et d’outils qui mériteraient bien souvent d’être un peu plus affinés. La belle écriture et un penchant prononcé pour une poétique de l’archive au rythme de laquelle l’auteure avoue sensuellement et candidement se laisser aller contribuent, à regret, à rendre encore plus incertain le propos de cet ouvrage.

HISTOIRE

Penser la Résistance, un article de LAURENT JOLY

PIERRE LABORIE, LE CHAGRIN ET LE VENIN La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues, Bayard, 354 p., 21 euros

L’assertion fait sourire d’un air entendu : fervents admirateurs du maréchal Pétain sous l’Occupation, les Français sont subitement devenus gaullistes en 1944 ; passifs, voire complices de l’action criminelle des autorités allemandes et de Vichy, ils se sont complaisamment laissés bercer par le mythe d’une France résistante durant plus de vingt-cinq ans, jusqu’à ce qu’un film magistral, Le Chagrin et la Pitié, vienne les secouer et leur renvoyer une image fidèle mais peu reluisante d’eux-mêmes. Telle est, à grands traits, la « vérité établie », diffusée par les médias et les manuels scolaires, sur le comportement des Français durant les années 1940-1960. Une somme de clichés accumulés dont l’historien Pierre Laborie s’attache à « repérer les logiques et les lieux de fabrication ».

HISTOIRE

Le stalinisme français, un article de JEAN-JACQUES MARIE

JEAN MARIE GOULEMOT et PAUL LIDSKY, HEIL DE GAULLE ! Histoire brève et oubliée du stalinisme en France, Librairie Vuibert, 176 p., 17 euros

Sous le titre un peu provocateur Heil De Gaulle ! Jean Marie Goulemot et Paul Lidsky publient une histoire, brève et oubliée comme ils le soulignent, du stalinisme en France jusqu’en 1956. S’ils n’apportent pas de ces révélations sensationnelles, systématiquement présentées comme « tirées des archives » et qui trop souvent n’ajoutent rien ou presque à ce que l’on peut savoir, ils présentent sous une forme à la fois synthétique, claire et vivante, une image du stalinisme français jusqu’aux premiers moments de sa décomposition à travers plusieurs de ses manifestations tapageuses.

CINÉMA

«Oh! What a lovely war… », un article de LUCIEN LOGETTE

L’Amérique en guerre, La Seconde Guerre mondiale filmée par Frank Capra, John Huston, William Wyler, John Ford, George Stevens, Anatole Litvak, Joris Ivens. Coffret 6 DVD (sortie le 4 octobre) Éd. Montparnasse, 40 euros

« Les jeunes Américains se révéleront non seulement égaux, mais supérieurs aux soldats totalitaires si on leur donne des réponses quant à la question de savoir pourquoi ils sont en uniforme et si les réponses qu’ils obtiennent valent la peine qu’on se batte et qu’on meure pour elles. Et ça, Capra, c’est votre boulot. » Lorsque le général Marshall, chef d’état-major des armées, tient, en février 1942, ce discours au réalisateur de Mr. Smith au Sénat, la situation est critique : deux mois plus tôt, l’attaque japonaise sur Pearl Harbour a anéanti une bonne partie de la flotte américaine du Pacifique et l’industrie militaire US n’a pas encore les moyens de constituer une armée capable d’intervenir. Mobiliser : c’est à cette tâche que va s’atteler Frank Capra, qui, quoique découvrant le genre documentaire, va en signer la première série véritablement moderne, Why We Fight.

THÉÂTRE

« D’un 11 septembre à l’autre », un article de MONIQUE LE ROUX

MICHEL VINAVER, 11 SEPTEMBRE 2001, Mise en scène d’Arnaud Meunier Théâtre de la Ville Les 10 et 11 septembre

ALAA EL ASWANY, J’AURAIS VOULU ÊTRE ÉGYPTIEN, Mise en scène de Jean-Louis Martinelli Théâtre Nanterre-Amandiers Jusqu’au 21 octobre

« D’un 11 septembre à l’autre » : tel est le nom du projet qui a abouti, au Théâtre de la Ville, à la mise en scène de 11 septembre 2001 de Michel Vinaver par Arnaud Meunier, avec des lycéens de Seine-Saint-Denis. Dans la même période Jean-Louis Martinelli, directeur de Nanterre-Amandiers, a créé, dans cette autre banlieue, J’aurais voulu être égyptien, une adaptation de Chicago, roman écrit par Alaa El Aswany dans l’ombre portée sur la condition des musulmans en Occident par les attentats aux États-Unis.

MUSIQUE

Faisons un rêve, un article de THIERRY LAISNEY

SYLVIE MAMY, ANTONIO VIVALDI, trad. de l’italien par Louise Boudonnat Fayard, 864 p., 35 euros

Faisons un rêve. Pas celui d’aller à Venise : contrairement à ce que croit l’auteur, on peut certainement comprendre et aimer Vivaldi sans rien connaître de sa ville natale. Mais faisons le rêve que les ouvrages consacrés aux compositeurs parlent vraiment de leur musique et pas seulement des mille circonstances qui ont accompagné chacune de leurs œuvres.

LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

JOURNAL EN PUBLIC, un article de MAURICE NADEAU

BONNES FEUILLES

Walter Benjamin à Ibiza, un article de JEAN SELZ

À l’occasion de l’exposition « Benjamin Archives » au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, où il sera question des séjours, durant son exil, de Benjamin à Ibiza, il est souvent fait allusion aux souvenirs de Jean Selz, un de ses compagnons et traducteurs dans cette île. Walter Benjamin à Ibiza a paru dans le numéro 11 des Lettres Nouvelles en 1954. Nous en avons partagé l’intégralité en deux parties. Ci-dessous la première.

3 Réponses à La Quinzaine n°1046 – du 1er au 15 octobre 2011

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