Tomas Tranströmer – “Baltiques”
octobre 6, 2011 5 Commentaires
Enfin présent en France, un article de Gérard Noiret
La publication en poche des oeuvres complètes de Tomas Tranströmer, donne l’occasion à tout un public de rencontrer l’un des poètes européens les plus traduits (en 55 langues) et les plus reconnus au monde, qui jusque-là devait aux Éditions du Castor Astral et à leur revue Jungle d’être présent en France.
Tomas Tranströmer
Baltiques
trad. du Suédois par Jacques Outin, Gallimard (poésie)
Né en 1931, vivant à Stockholm, psychologue de formation, cet écrivain, s’est imposé en Suède dès son premier livre (17 poèmes) en 1954. S’il figure aujourd’hui aux côtés d’un Mario Luzi, d’un Adonis, ou d’un Édouard Glissant, parmi les poètes nobellisables, il ne le doit ni à une vaste production, ni à des démarches. Ses oeuvres complètes (1954 – 2004) tiennent en 300 pages et ont d’autant moins été défendues par leur auteur que celui-ci, frappé en 1990 par une attaque d’hémiplégie, a vu la maladie accentuer son penchant pour la discrétion et son immersion – elle est un fil conducteur aussi évident que les paysages de Suède – pour la musique. Lors de la soirée qui lui fut consacrée en octobre 2004 au Centre Culturel Suédois, il ne put que jouer du piano d’une main et remercier la salle d’une phrase brève.
DE LA FONTE DES NEIGES Eau qui croule qui coule fracas vieille hypnose. Le torrent inonde le cimetière de voitures, rutile derrière les masques. Je serre fort le parapet du pont. Le pont : ce grand oiseau de fer qui plane sur la mort.
Découvrir 50 années d’un parcours poétique, en traduction, dans une mise en page comportant inévitablement une compression des blancs, est une entreprise ardue. Il semble utile de soumettre une piste de lecture en proposant de repérer la place décisive qu’occupe ce qu’on nommera une écriture de la sensation déphasante, pour la distinguer des poétiques relevant du savoir, de l’émotion, de l’automatisme ou de l’oraculaire. Qui, un jour, dans une gare n’a pas été saisi par l’incapacité de savoir quel train démarrait : le sien ou celui d’en face ? Et qui, troublé par l’expérience, n’a pas élargi une seconde ce trouble ? Même si son art s’est affirmé à partir des années 60, Tranströmer a, depuis toujours, fait de ces moments particuliers le moteur de sa poésie.
QUELQUES MINUTES Le pin bas des marais tient haut sa couronne : un chiffon noir. Mais ce qu’on voit n’est rien à côté des racines, du système de racines disjointes, furtivement reptiles. Immortelles ou demi-mortelles. Je tu il elle se ramifient aussi. Au-delà de ce qu’ils veulent. Au-delà de Métropolis. Du ciel laiteux de l’été, il tombe de la pluie. C’est comme si mes cinq sens étaient branchés à un autre être se déplaçant avec autant d’obstination que ces coureurs vêtus de clair dans un stade où ruisselle la nuit.
Ce parti pris, reliant à travers les siècles et les mondes, Basho le Japonais à Roberto Juarroz l’Argentin, est des plus contraignants.
Premièrement, il soumet le poète au hasard et le fait dépendre de la conjonction (rare) de facteurs (indéterminés), en aucun cas programmables. Par définition, le travail et la mobilisation consciente de connaissances doivent intervenir après, sous peine de produire des ersatz. Un tel impératif explique fondamentalement la minceur de l’oeuvre.
Je suis couché sur mon lit les bras en croix. Je suis une ancre confortablement enfouie qui retient l’ombre profonde au-dessus d’elle, cette grande inconnue dont je participe et qui est certainement plus importante que moi.
Deuxièmement, il l’oblige à situer dans le temps, dans un lieu et dans une culture particulière le noyau dur qui, isolé, ne suffirait pas à faire-poème. C’est pour cela que chaque texte comporte la description du contexte dont il procède, et que Tranströmer affirme “ne rien inventer”. C’est pour cela que l’on peut penser aux prélèvements de l’archéologie moderne qui, loin de se contenter de la trouvaille, préserve le contexte au dépens du sensationnel. Quelle que soit l’admiration que l’on porte aux derniers haikus – en tant que tels -, ils doivent être insérés dans le mouvement global de la création.
De 17 poèmes à La Grande Énigme, en passant par Accords et traces (1966), Visions nocturnes (1970) et Baltiques (1970) puis La place sauvage (1983) et Pour les vivants et les morts (1989), il y a une logique d’écriture. A l’inverse d’un Juarroz qui creusa la seule verticalité, ou des adeptes des trois vers du haiku, Tranströmer a exploré les différentes possibilités de notation de la temporalité…, de mise en vibration des métaphores selon leur place… Distiques, quatrains, épopée, proses, séries numérotées…, la diversité des formes s’expliquant alors autant par cet approfondissement et par le refus de répéter ce qui a été conquis, que par la variété (voyages nombreux, écoute régulière de musiques, intérêt pour l’entomologie et la botanique) des thèmes et des occasions.
LES SOUVENIRS M’OBSERVENT Un matin de juin, alors qu’il es trop tôt pour s’éveiller et trop tard pour se rendormir. Je dois sortir dans la verdure saturée de souvenirs, et ils me suivent des yeux. Ils restent invisibles, ils se fondent dans l’ensemble, parfaits caméléons. Ils sont si près que j’entends leur haleine, bien que le chant des oiseaux soit assourdissant.
Mais il est évident qu’un poème dépasse les questions de langage. Outre un avertissement de Kjell Espmark, ces oeuvres complètes bénéficient d’une pré et d’une postface particulièrement pertinentes quant aux significations et à la portée de l’oeuvre.
C’est d’abord Jacques Outin, le traducteur depuis 1984 qui pointe un aspect déterminant “…Comme la musique intérieure et celle des compositeurs, la poésie semble être le lieu privilégié où l’espace et le temps se télescopent pour luire un instant dans une irrémédiable épiphanie – où tout semble possible, mais où rien n’est interprété…” Puis Renaud Ego, en douze pages d’une constante justesse, développe des hypothèses nourries notamment par le “Principe d’incertitude de Werner Heisenberg, selon lequel on ne peut connaître simultanément la position et la trajectoire d’une particule puisque l’éclairage nécessaire pour l’opération dégage une énergie suffisante pour en modifier la trajectoire) : “… (Tranströmer) tire aussi les conséquences de cette incertitude : si le réel surgit seulement dans le miroir d’une subjectivité qui se métamorphose elle-même, alors le monde objectif cesse. Seules demeurent possibles des situations transitoires, celles où la rencontre instantanée de l’être avec le monde redéfinit toujours les conditions de leur dialogue. Tranströmer l’affirme fortement : “Deux vérités s’approchent l’une de l’autre. L’une de l’intérieur / l’autre de l’extérieur / et on a une chance de se voir en leur point de rencontre.” “Rien n’existe en dehors des positions successives que toute chose occupe dans le faisceau de toutes les perceptions. Il n’y a même plus de “parti pris des choses “possible, seulement un “parti pris des situations” dans lesquelles le scintillement des choses un instant nous apparaît.” Avec plusieurs livres publiés simultanément, plusieurs soirées de lecture publique et des émissions de radio, on peut espérer, que deux décennies après son apparition en France, Tranströmer, va connaître un élargissement significatif de son lectorat et de sa notoriété. Ce serait une question de justice au regard de sa qualité et des efforts de son premier éditeur. Ce serait également une chance pour notre littérature. La découverte d’une poésie ni lyrique, ni critique, ni post-moderniste, ni hostile à la Technique, ni quoi que ce soit de répertorié, pouvant apporter une énergie neuve. On doit néanmoins demeurer prudents. Les conditions d’accueil se sont plutôt restreintes pour ce qui demande de l’écoute, une compréhension des articulations et un ralentissement. Le consumérisme et le spectaculaire règnent (presque) en maître. Et “l’événement” de ce mois d’octobre est plus l’affaire d’un grand lecteur – André Velter – disposant d’une collection puissante, et de quelques proches, que d’un quelconque, hélas, mouvement de fond !
EN MARS – 79 Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots mais pas de langage je partis pour l’île recouverte de neige. L’indomptable n’a pas de mots. Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens ! Je tombe sur les traces des pattes d’un cerf dans la neige. Pas des mots, mais un langage. Tomas Tranströmer. Baltiques. traduit du suédois par Jacques Outin. Poésie / Gallimard
(c) Quinzaine Littéraire – Tranströmer Tomas “Baltiques”. Un article de Noiret Gérard “Enfin présent en France” Poésie (contemporaine) — Edition (œuvres complètes) — En premier. Revue n°888 parue le 16-11-2004






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Tomas Tranströmer, presque inconnu en France, enfin a eu ce prix Nobel tant mérité.
Grand par l’ énergie de ses poèmes, de leur mise en vibration, désormais reconnu dans le patrimoine poétique mondial, c’est un visionnaire puissant dont le souffle émane de l’espace intérieur/extérieur, celui du mouvement global de la création.
Prof. Emile Karailiev
On dirait un guerrier viking blessé, à la sensibilité japonaise.
Bonjour !
Grande joie pour les amateurs de poésie et de haïku, ce prix Nobel amplement mérité attribué à Tomas Tranströmer !
Porté par l’obscurité.
Je croise une grande ombre
dans une paire d’yeux.
Tout est dit de notre condition humaine, dans ce magnifique haïku de Tomas Transtrômer (La Grande Enigme), merci aussi à son fidèle traducteur Jacques Outin !
Comme dit plus haut Guillaume Béard c’est vraiment un : “Guerrier blessé, à la sensibilité japonaise”. Merci enfin à Tomas Tranströmer de nous faire si bien “percevoir la précarité du vivant…”
Jean-Louis d’Abrigeon