Tomas Tranströmer – "Les souvenirs m’observent"

Enfin présent en France,  un article de Marie Etienne

Les Souvenirs m’observent est à la fois le titre d’un poème, dans La Place sauvage, de 1983 et celui d’un récit autobiographique qui date aussi des années 80, à l’origine destiné aux filles de l’auteur.

Tomas Tranströmer

Les souvenirs m’observent

trad. du Suédois par Jacques Outin Le Castor astral

Lors "d’un matin de juin", raconte-t-il dans le poème qui ne comporte que huit vers, "alors qu’il est trop tôt / pour s’éveiller et trop tard pour se rendormir", il sort de sa maison "dans la verdure saturée / de souvenirs, et ils me suivent des yeux", pareils aux animaux de la forêt dans laquelle ils se fondent, "parfaits caméléons".

Dès le titre on entend une voix légèrement inquiète, celle d’un homme cerné par sa mémoire, ses souvenirs, qu’on dirait hors de lui, habitant l’extérieur, le monde environnant auquel ils se confondent.

Tout est curieux dans le récit, à la fois décalé et précis. L’auteur compare sa vie à une comète dont la tête lumineuse correspond aux années accessibles à l’effort de remémoration, tandis que la petite enfance est un noyau compact, difficile d’accès au point qu’y pénétrer apparaît périlleux et donne l’impression d’approcher de la mort.

"Mon souvenir le plus ancien est celui d’un sentiment, un sentiment de fierté" : on lui annonce qu’il a trois ans et qu’il est grand garçon. Suit juste après le portrait de l’aïeul de "71 ans plus vieux que moi". Remarque qui permet à Tomas Tranströmer de placer la naissance du grand-père dans l’Histoire, du moins celle de l’Europe, puisqu’elle coïncide avec la prise de la Bastille et la composition par un certain Mozart de son quintette pour clarinette !

Tout au long du récit mais aussi de Baltiques, son oeuvre poétique, on a le sentiment de converser avec un homme que l’on connaît si bien qu’on pourrait être lui, qu’on s’approprie ce qu’il raconte. N’a-t-on pas, comme lui, écrit et dessiné des "histoires en images" quand on avait 8 ans ? Ne s’est-on pas perdu au centre d’une ville et retrouvé tout seul en parcourant des kilomètres, quand on avait 5 ans ? Ne s’est-on pas préoccupé, à l’école primaire, du grand danger "qu’il y avait à être pris pour quelqu’un de différent" ? N’a-t-on pas éprouvé la dureté d’une vie d’écolier pour qui, dès 8 heures du matin, "le ressort était impitoyablement tendu avant que la journée ne commence" ? N’a-t-on pas traversé, pendant l’adolescence, le tunnel d’une angoisse effrayante, qui ressemblait à s’y méprendre à la folie ? "Cette terreur était de toute évidence provoquée par le pouvoir absolu de la souffrance." N’a-t-on pas pris parti, sans bien connaître ni comprendre la politique et les événements qu’elle engendrait, contre la guerre et le nazisme ? (A la suite d’une remise en cause des alliés, l’enfant Tranströmer regarde "d’un air maussade la lampe du plafond. Elle avait la même forme que les casques anglais : celle d’une assiette à soupe.") L’humour n’est jamais loin !

Outre cela, cette familiarité, cette empathie avec l’auteur, notons encore que Les souvenirs m’observent a le grand intérêt de montrer comment l’oeuvre poétique s’enracine dans l’enfance de la plus étroite façon. C’est ainsi qu’on retrouve dans Baltiques la capacité qu’il avait tout enfant, ainsi qu’il le raconte, d’être à la fois très intériorisé et ouvert sur le monde, "Tout rappelle l’histoire : notre actualité. Nous sommes immergés, à l’écoute"; d’avoir à la fois un goût précis, scientifique même, de la nature, et la conscience d’une transcendance : "Il vieillit durant les nuits et les jours de soleil et de pluie / en passe de se muer en plante, en chou pommé, de s’unir à la terre. / Comme un souvenir qui peu à peu en nous se transforme".

Ses longues visites, quand il était petit garçon, dans les musées et les bibliothèques auraient pu faire de lui un homme des sciences de la terre mais il choisit la profession de psychologue et la pratique de l’écriture. C’est ainsi qu’il devient un poète aux composantes paradoxales et peu courantes. Profondément lié ou plutôt relié au dehors, en même temps qu’immergé dans sa vie intérieure, sa poésie se risque haut et loin, en direction du fantastique, de la métaphysique, sans perdre jamais pied, sans cesser d’être juste et profonde. "Un sentier vient se blottir contre moi (…) un scarabée s’est mis au soleil (…) Sous ses élytres luisants, les ailes reposent, aussi judicieusement repliées qu’un parachute empaqueté par un spécialiste." Comme l’écrit Renaud Ego dans une brillante postface à Baltiques, Tomas Tranströmer ne cesse de déchiffrer, tout au long de son oeuvre, le palimpseste de notre monde.

"Dès l’âge de onze ans et jusqu’à mon quinzième anniversaire, je collectionnai les insectes, surtout les scarabées (…) Je n’avais bien entendu aucun point de vue esthétique sur mes captures – car c’était de la science -, mais je fis de nombreuses fois l’expérience du Beau sans vraiment le savoir. Je progressais à l’intérieur du Grand Mystère (…) Je commençais par aller à l’école primaire de Katarina Norra (…) J’espérais tout le temps que les cours prendraient fin, pour que je puisse enfin me jeter à corps perdu dans ce qui m’intéressait vraiment : l’Afrique, l’univers sous-marin, le Moyen Age… A l’école, les planches murales étaient en fait les seules choses à vraiment me fasciner. Je leur vouais un véritable culte. Mon plus grand bonheur, c’était d’accompagner l’institutrice dans la réserve et d’en ramener un tableau de carton usé. On pouvait alors entrevoir les autres planches qui y étaient accrochées. J’en fabriquais de semblables à la maison, dans la limite du possible (…) Je sentais le danger qu’il y avait à être pris pour quelqu’un de différent, parce qu’au plus profond de mon être, je supposais que je l’étais vraiment. J’étais dévoré de passions qu’aucun garçon normal ne devait avoir." (Les Souvenirs m’observent)

(c) Quinzaine Littéraire – Tranströmer Tomas "Les souvenirs m’observent". Un article de Etienne Marie "Enfin présent en France" Poésie (contemporaine) — Edition (oeuvres complètes) — En premier. Revue n°888 parue le 16-11-2004

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