Artaud sans fin – Cahiers d’Ivry

ANTONIN ARTAUD

Artaud sans fin, un article de FRANÇOIS-RENÉ SIMON (Ql n°1053 du 15 janvier 2012)

C’est une publication tout à fait singulière que celle des Cahiers d’Ivry. Un livre pari, un livre (de) fou en deux volumes, 2 350 pages, papier fin, 2,35 kg, facsimilés en nombre, mise en pages qui tente de suivre au plus près celle des manuscrits avec des blancs au cœur du texte et une transcription des mots tels qu’ils sont écrits, souvent sans accent ni apostrophe, la vitesse prenant le pas sur l’orthographe. Rassurez- vous, c’est volontaire et on s’y habitue très vite. 

ANTONIN ARTAUD, CAHIERS D’IVRY (FÉVRIER 1947MARS 1948), Édition d’Évelyne Grossman, T. 1 Cahiers 233 à 309 (1 162 p.), T. 2 Cahiers 310 à 406 (1 180 p.) Gallimard, 38 euros chaque (34,50 euros jusqu’au 29 février) 

Mais avant d’ouvrir ce livre, un peu d’histoire. C’est à l’hôpital psychiatrique de Rodez, où il a été transféré en 1943, qu’Antonin Artaud reprend au début de l’année 1944 une activité créatrice interrompue depuis son tragique voyage en Irlande, en 1937, au terme duquel il a été interné d’office (Sotteville-les-Rouen puis Sainte-Anne puis Ville-Évrard puis Rodez après un transfert par ChezalBenoît). À partir de février 1945, il prend pour support à ses écrits et à ses dessins de simples cahiers d’écolier que lui fournit l’administration hospitalière, hormis le premier qui est un bloc sténo. Il les plie parfois en deux pour les transporter dans une poche de son manteau. Ces cahiers deviendront le prolongement de lui-même et il en remplira 406 jusqu’à sa mort, dans la nuit du 3 au 4 mars 1948. À l’exception de huit d’entre eux, détenus – c’est le cas de le dire – par des collectionneurs, ils font partie du legs Paule Thévenin déposé à la BnF. Paule Thévenin, chargée par convention de la publication des Œuvres complètes, a assuré et assumé seule (ce qui lui sera assez reproché) le décryptage, l’annotation et l’édition de ces cahiers, du volume XV au volume XXV. Mais en 1991, les ayants droit d’Artaud, son neveu Serge Malausséna et son épouse, s’opposent à la parution du tome XXVI au prétexte qu’ils ne peuvent exercer leur droit de regard moral. Procès, disparition de Paule Thévenin (en 1993), levée du veto et parution du tome XXVI (en 1994) mais assortie de l’autorisation de l’ayant droit pour les cinq tomes restant déjà préparés. Pour eux, nouvelle et définitive interdiction du neveu : la transcription de Paule Thévenin ne rendrait pas compte de la réalité des cahiers, il y aurait même manipulation – et donc falsification – des textes. Voilà, très brièvement résumée, “l’affaire Artaud” (1). On en serait encore là, dans cette paralysie éditoriale, si Évelyne Grossman, professeur à Paris7, n’avait pas réussi à amadouer l’ayant droit en substituant à l’approche passionnelle et solitaire de Paule Thévenin la caution de sa démarche “scientifique” et plus collective (collègues, doctorants et étudiants sont remerciés à la fin de l’ouvrage). L’étau se desserra progressivement et sous la houlette de l’universitaire parurent successivement le volume « Quarto » (2004), 50 dessins pour assassiner la magie (2004), le remarquable facsimilé d’un Cahier d’Ivry (2006) et quelques (ré)éditions en poche, le tout chez Gallimard, éditeur historique. Sans vouloir raviver la polémique, nous n’oublions pas Paule Thévenin pour autant, sans qui dieu sait ce qui serait arrivé aux écrits et aux dessins d’Artaud qu’elle s’empressa de mettre à l’abri le matin même de sa mort (2).

Voici donc édités d’un seul coup d’un seul les cent soixante-quatorze derniers cahiers. Ils datent de février 1947 à mars 1948 et on pouvait se demander si on les verrait un jour. Voir est le terme qui convient puisque cette édition reproduit en facsimilé environ six à sept pages de chaque cahier, dont la présentation suit un plan établi pour tous : description du cahier et, parfois, sommaire / facsimilé moyen format / transcription / facsimilé(s) petit format / notes. La transcription se veut fidèle à l’insouciance de l’orthographe, aux alinéas extrêmement fréquents (rarement plus de deux ou trois mots par ligne, hormis pronoms et conjonctions) avec un goût très prononcé pour les listes. Fidélité enfin à la disposition des fragments, aux enchevêtrement d’écriture, à la discontinuité. Quant au double colonnage, il s’explique par la fréquence des alinéas et sans doute aussi par le besoin économique de gagner de la place. Ce travail de mise en pages ne facilite pas la lecture. Il y a d’ailleurs chez Évelyne Grossman un parti pris de faire éprouver au lecteur l’aventure graphologique d’Artaud, l’expérience aussi de son déchiffrement problématique, « afin que chacun, écrit-elle, en sentant la difficulté, s’éprouve analphabète », adjectif par lequel Artaud lui-même qualifiait l’écriture de ses glossolalies.

Faut-il faire un sort à part aux innombrables dessins et graffitis qui hantent ces pages comme une autre forme d’écriture ? Ce serait injuste à l’égard de quelqu’un qui déclarait ne plus pouvoir écrire sans, en même temps, dessiner. Mais comment faire autrement ? Comment échapper à la tentation de vouloir les décrypter eux aussi, de leur trouver une improbable identification ? Et pourtant, Artaud nous prévient : la plupart d’entre eux « ne figurent rien, / ne défigurent rien / […] et ne représentent / absolument rien », mais on ne peut s’empêcher de scruter ces « trumeaux / ardents / corrosifs / jaillis / de je ne sais quel / tourbillon […] et destinés à ne / plus bouger ». Cercles, hachures, traits, maigres, gras, démultipliés, dessins qu’on croirait tracés au clou et qui vous laissent imaginer cercueils, flammes, dents, corps, vis, os, testicules, machines à fendre, à percer, à griffer, et puis çà et là, une silhouette à forme vaguement humaine, un visage ou plutôt une tête, esquissée, ou achevée et sans trop de peine on y devine souvent un autoportrait. D’ailleurs, comment mieux évoquer ces « grisgris » qu’en laissant la parole à leur auteur : « Ils sont entremêlés / à des pages, / couchés sur des pages / où l’écriture / tient le 1er plan de / la vision, / l’écriture : / la note fiévreuse, / effervescente, / ardente / le blasphème / l’imprécation. / D’imprécation / en imprécation / ces pages / avancent / et comme des corps de / sensibilité / nouveaux / ces dessins / sont là / qui les commentent / les aèrent / et les éclairent. »

Car c’est tout de même l’écriture, autrement dit le texte, qui fait l’essentiel de ces cahiers et de ceux qui les ont précédés. Les mêmes obsessions – dieu, le corps, les envoûtements, les internements, les douleurs – y reviennent avec force : c’est l’époque où Artaud, de retour à Paris, réexiste non seulement sur le plan de l’expression mais aussi publiquement. Il a recommencé à publier (notamment les Lettres de Rodez à Henri Parisot et divers textes dans des revues comme Les Quatre Vents ou IIIe convoi), à enregistrer à la radio. Le 13 février 1947, il est même remonté sur scène pour dire son Histoire vécue d’Artaud-Mômo lors d’un bouleversant « tête-à-tête » avec le public. Ces cahiers comportent ainsi les divers « avant-textes » – nom « scientifique » pour brouillons – de son Van Gogh, de Suppôts et suppliciations, de son émission Pour en finir avec le jugement de Dieu, de textes qu’on trouve aujourd’hui dans l’édition « Quarto » (indispensable complément de ces Cahiers) comme L’Histoire vraie de Jésus-Christ, Paris-Varsovie, Le Théâtre et la Science, etc. Des projets de lettres, à André Breton, à Albert Camus, au directeur de Samedi Soir, contre la Kabbale, des notes sur Colette Thomas et autres amis de sa sortie, des preuves de ses multiples tentatives de désintoxication, jalonnent également ces pages comme autant de liens avec le réel, qu’Artaud ne perd jamais de vue.

Comme toutes les autres, cette publication interroge : qui était Artaud, ou plutôt : quoi était Artaud ?, en gardant à l’esprit la menace d’Artaud lui-même : « le poignard d’enfer / contre qui a l’imbécillité de croire / tenir mon secret ou ma manière / et de savoir qui je suis et ce / que je peux dans ce que je peux ». La question du corps revient pour ainsi dire à chaque page, et peut-être aussi dans chaque dessin. On a d’ailleurs beaucoup parlé du corps d’Artaud, de sa transsubstantiation dans et par les mots. Et réciproquement : les mots d’Artaud feraient (seraient) corps : théâtre, expulsion par la voix, souffle. Ces cahiers, s’il en était besoin, remettent les pendules à l’heure : les maux du corps d’Artaud, du corps intoxiqué d’Artaud – opium, laudanum, héroïne et autres « poudres de survie » –, ce corps qui le démange et ce cancer qui le ronge par l’anus sont aussi une « effroyable maladie ». Il y a chez lui une proclamation réitérée de réinventer le corps, de le débarrasser de ses organes (« rien de plus inutile qu’un organe »), de « sortir le corps de l’humain ». Mais le lien s’impose entre les souffrances dont le corps d’Artaud fut le siège, depuis la méningite bénigne de son enfance jusqu’aux électrochocs, les états de manque, les coups, les affaminations, sans parler de cette condition même d’interné contre laquelle il ne cessa de récriminer et ce désir d’en finir avec le corps. Comment expliquer autrement cette haine troublante de la sexualité, point focal de tous les envoûtements qu’Artaud dit devoir déjouer quotidiennement ? Haine qui déclenche chez lui une violence verbale sans autre borne que son humour hautement sarcastique : « le monde aura donc été / le règne / intrasexuel / intratesticulaire / de l’ôtetoi de là que / je m’y mette / émission donc de gaz / ventriculaires / du sexe à cu / de l’entredeux / des 2 testicules / du renfoncement et / du prolongement des / testicules / car les sexes une / bonne fois rentreront / l’un dans l’autre / et ce sera / fini ». Le corps douloureux d’Artaud inspire en permanence chorégraphes et psychanalystes. Les premiers lui donnent le leur, de corps, en parfaite santé, passons. Les seconds lui donnent la parole, la parole théorique, psychanalytique, « la contre-parole » pour reprendre le terme de l’un d’eux à propos de la langue glossolalique d’Artaud (3). Entre psychose et paranoïa, hystérisation et nouage borroméen, c’est à qui nous forcera à lire ce qui est écrit en comprenant ce qui n’est pas dit. Artaud a voulu se refaire, de fond en comble. Ne pas naître d’Antoine Roi et d’Euphrasie à Marseille en 1896 mais de lui-même et de toute éternité : « Je ne viens pas d’un père et / d’une mère faits d’un / dédoublé qui s’unifie / sur le dos vertébral / du soi-même de son enfant / je viens de moi / vraiment de moi / et les enfants que je fais / viennent aussi de cette / volonté noire de mon moi / qui à force d’application / arrache à l’écorce / précordiale de la / nature moins noire / que moi / de quoi / enfin / constituer une personne / en vie / ainsi plus de souffrance / plus de maladie / de dysenterie / de suffocation / de souffle court / de souffle long / plus rien / que moi / (tout de mon long). » C’est naturellement sur un plan symbolique que cette non-métamorphose a lieu, mais elle a force de réalité par le langage, où, on le sait depuis Mallarmé, « rien n’aura lieu que le lieu ». Sans y croire, on lit ces élucubrations comme si elles n’en étaient pas car la langue d’Artaud est toujours la langue du vrai. Et c’est parce qu’elle est la langue du vrai qu’on la lit et qu’on l’écoute, quoi qu’elle nous dise.

Il n’y a d’ailleurs pas que du symbolique dans les ratiocinations, les imprécations, les vitupérations, les récriminations d’Artaud. Il y a des interpellations de la réalité particulièrement réjouissantes à l’heure où l’on nous dispense en permanence la langue du faux, où l’on veut par exemple nous faire gober du dieu et de la spiritualité à tout bout de champ. Pour s’adresser à dieu, fiction suprême à laquelle lui-même avait un moment adhéré (à Ville-Évrard et à Rodez), Artaud invente le verbe « abjecter » et utilise l’insulte la plus enragée : dieu est un « singe » et son fils Jésus-Christ, alias « pet d’âne » (son nom en hébreu, soi-disant), une « petite merdasse d’étraillon ». La divinité en prend constamment pour son grade et peu importe que la fécalité occupe une place de choix dans ce registre : « merde et / je chie dedans / ouvre ton anus / Vierge de la / pine que / j’encage ton / cerveau d’un / ratelier sans dents ». Ne nous y trompons pas, Artaud est un révolté absolu et ce depuis ses premières années surréalistes. Révolté contre la société, contre « le monde de la sanie bourgeoise, de la petitesse mesquine et de l’envie », révolté contre sa propre civilisation, contre la vie, contre « l’insupportable condition humaine » comme l’avait éprouvé, lui aussi, André Breton. Les envoûtements dont il souffre, qui d’entre nous ne saurait les reconnaître dans les moyens de plus en plus grossiers et en même temps de plus en plus sophistiqués qu’utilisent les maîtres du monde, s’aliénant eux-mêmes pour mieux nous aliéner : « L’on s’étonne dans les / quotidiens / et il y a cent mille quotidiens / qui ne molvent que des / balivernes / et qui donnent [chaque] jour / à la conscience / humaine / sa prolifique platée / de sottises, de cancans, / de fausses nouvelles, / on s’étonne que la vie / aille aussi mal / et qu’est-ce que c’est que la vie / qu’est-ce que c’est que le mal / dans la vie / qu’est-ce que c’est que le / mal de vivre, / le mal de vivre dans la vie, / et comment vivez-vous / tous dans votre vie / et qu’est-ce que vous y faites dans la vie / et à quoi vous sert-elle la vie / à quoi vous sert-il de vivre, / et pourquoi vit-on ? »

Le dispositif éditorial des Cahiers d’Ivry, version Évelyne Grossman, est censé nous faire appréhender la folie d’Artaud, ou sa réalité, ou la réalité de sa folie. Y parvient-il davantage que ce qui fut publié avant lui ? Peut-être. Mais il faut espérer que sa fidélité à la morphologie du texte ne confine pas Artaud dans un cercle de spécialistes, lui qui destinait sa parole au plus grand nombre. Car on n’en finira jamais avec Antonin Artaud, comme on peut le présager de son ultime écrit : « le même personnage / revient donc chaque / matin (c’est un autre) accomplir sa / révoltante, criminelle / et assassine, sinistre / fonction qui est de / maintenir / l’envoûtement sur / moi / de continuer à / faire de moi / cet envoûté / éternel / etc. etc. »

On peut se reporter, malgré ses partis pris, au « journal ethnographique » de Florence de Mèredieu, L’Affaire Artaud, ainsi qu’à notre propre commentaire de ce livre sur le blog « Les loups sont fâchés », http://www.lesloupsediteurs.fr/blog/

Note sur une « manipulation ». Le cahier 235 (février 1947) comporte des fragments inédits et d’autres publiés (dont les divers états de « C’est en prévention d’être dieu… »). D’abord par Paule Thévenin dans le tome XIV** des Œuvres complètes, pages 132 à 154 et pages 279 à 284 pour ce qui est des notes. Ensuite par Évelyne Grossman dans le volume « Quarto », pages 1 410 à 1 425, tel que publié par Paule Thévenin mais sans notes. Enfin la transcription du manuscrit occupe les pages 40 à 61 des Cahiers d’Ivry, accompagnée de 38 notes. Antonin Artaud s’était servi de ce cahier pour dicter la leçon définitive de son texte, prévu pour Suppôts et suppliciations. Il en a corrigé la dactylographie, ce qui explique les différences entre le manuscrit et les textes imprimés. Paule Thévenin les a scrupuleusement éditées et commentées dans ses notes. Elle a aussi rassemblé les fragments dispersés dans le cahier quand ils tournaient autour d’un même thème. Alors, manipulation ou « patient travail » d’une « subjuguée », comme le reconnaît Évelyne Grossman ?

Michel Bousseyroux, « Fous aliés », conférence prononcée à Rodez le 15 octobre 2011 : « Le cas d’Antonin Artaud nous enseigne sur la problématique du corps et de la fécalité dans la psychose paranoïaque. Et de son traitement […] par l’écriture en caractères gras dont les “syllabes inventées” ont une fonction de limitation fonctionnelle de l’imaginaire. »

ANTONIN ARTAUD, CAHIERS D’IVRY (FÉVRIER 1947MARS 1948), Édition d’Évelyne Grossman, T. 1 Cahiers 233 à 309 (1 162 p.), T. 2 Cahiers 310 à 406 (1 180 p.) Gallimard, 38 euros chaque (34,50 euros jusqu’au 29 février)

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