La Quinzaine littéraire n°1054 – du 1er au 15 février 2012

EN PREMIER

Entretien, Un tombeau pour des disparus, propos recueillis par Norbert Czarny

IVAN JABLONKA HISTOIRE DES GRANDS-PARENTS QUE JE N’AI PAS EUS, Seuil, coll. « Librairie du XXIsiècle », 440 p., 24 euros

Maître de conférences en histoire contemporaine et animateur du club de réflexion « La République des idées », Ivan Jablonka est surtout connu pour ses travaux sur l’enfance et la jeunesse, et pour un essai sur Jean Genet, Les Vérités inavouables de Jean Genet, paru au Seuil en 2004 (1).

ROMANS, RÉCITS

Un faux air de rien, un article de AGNÈS VAQUIN

CHRISTIAN GAILLY, LA ROUE ET AUTRES NOUVELLES, Minuit, 126 p., 13 euros

Et revoilà Christian Gailly avec La Roue et autres nouvelles, en tout huit, guère plus de dix pages chacune, ciselées.

 «Une muraille de langage», GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT

JEAN-MICHEL MAUBERT, IDIOME, Maurice Nadeau, 216 p., 20 euros

Le personnage principal de ce roman, Thomas, est affronté au langage. Tel qu’il se manifeste proche et impénétrable à la fois dans l’intimité familiale, le langage n’est que du sens dérobé : « le plus étonnant pour moi, concernant la famille, c’était quand ils se tenaient tous assis dans la pénombre ; et que sortait de leurs bouches une sorte de psalmodie dont le rythme lent et sinueux, dont le timbre sombre d’une gravité sépulcrale contaminait l’air lui-même ». Il ne parvient pas à apprendre de langue étrangère, et tente, lui, le jeune frère, de comprendre le journal tenu par ses deux sœurs jumelles mortes et qui lui paraît indéchiffrable.

«Quand les premières roses fleurissent à Beyrouth, elles annoncent le printemps à Damas (1)», un article de BENOIT LAUREAU

DOMINIQUE EDDÉ, KAMAL JANN, Albin Michel, 454 p., 22 euros

CHARIF MAJDALANI NOS SI BRÈVES ANNÉES DE GLOIRE, Seuil, 188 p., 16 euros

« Le Liban (le MoyenOrient dans son ensemble) est inexplicable, (…) il est réfractaire à toute logique et en avance sur l’avenir. » Dominique Eddé dans Kamal Jann et Charif Majdalani, avec Nos si brèves années de gloire, en font une fois de plus la démonstration. Pourtant, chacun à leur manière, ces deux auteurs d’origine libanaise éclairent cette réalité inextricable et entreprennent, au travers de leurs fresques théâtrales et des personnages singuliers qui les composent, de démêler l’histoire et le présent de ces pays qui ne cessent de se transformer au rythme des saisons.

«Je» de guerre, un article de WILLIAM IRIGOYEN

MARIO CUENCA SANDOVAL, LE VOLEUR DE MORPHINE, trad. de l’espagnol par Isabelle Gugnon Passage du NordOuest, 210 p., 19 euros

Édité pour la première fois en France, l’Espagnol Mario Cuenca Sandoval signe un roman ayant pour cadre la Corée en proie à la guerre (1950-1953). Mais le conflit n’est qu’un prétexte pour aborder des questions littéraires, notamment la création de personnages et les liens qui les unissent – ou non – à l’écrivain.

Fictions minuscules, un article de HUGO PRADELLE

JUAN MARSÉn CALLIGRAPHIE DES RÊVES, Caligrafía de los sueños, trad. de l’espagnol par JeanMarie SaintLu Christian Bourgois, 416 p., 20 euros

Un roman qui, plongeant une fois de plus dans la Barcelone de l’aprèsguerre civile, rassemble des enjeux intimes et mémoriels tout en affirmant très haut une certaine conception de la fiction et de ses débordements salutaires.

Un classique contemporain, un article de NORBERT CZARNY

PATRICK MODIANO Cahier de l’Herne, coordonné par Maryline Heck et Raphaëlle Guidée 280 p., 39 euros

Une anecdote pour commencer : inscrit à son insu par son père en hypokhâgne à Bordeaux, Modiano avait donné comme nom de correspondant, pour l’administration du lycée, François Mauriac. On connaît mal l’auteur de L’Horizon si on ne prend pas en compte son goût pour la mystification, la blague ou la provocation. Le Cahier de l’Herne qui vient de paraître éclaire aussi cette facette.

Mon oncle d’Amérique, LILIANE KERJAN

MARCEL THEROUX JEU DE PISTES, The Confessions of Mycroft Holmes : a Paperchase, trad. de l’anglais par Stéphane Roques Plon, coll. « Feux croisés », 238 p., 21 euros

Distingué en Angleterre par le prix SomersetMaugham, le second roman de Marcel Theroux paru en France séduit par l’entrelacs de ses énigmes littéraires, l’humour des pastiches, la filature des secrets des familles au hasard de manuscrits en fragments et de correspondances remisées au grenier. Le vaetvient entre l’Angleterre et la NouvelleAngleterre des années cinquante permet de toucher à l’identité, en explorant un savoureux cabinet de curiosités. Candides et excentriques, un oncle et un neveu, dans un romanvalise à double fond, offrent au lecteur une délicieuse tasse de thé.

Doux-amer, un article de CLAUDE FIEROBE

EDNA O’BRIEN, SAINTS ET PÉCHEURS, Saints and Sinners, nouvelles trad. de l’anglais, (Irlande) par PierreEmmanuel Dauzat Sabine Wespieser, 228 p., 21 euros

Le titre ne renvoie pas à un classement, les « saints » d’un côté, les « pécheurs » de l’autre, mais sonne plutôt comme le rappel salutaire des deux postulations qui coexistent au cœur de la créature humaine : la sainteté (un peu), le péché (davantage). Or ces notions ne correspondent pas vraiment à la réalité d’un terrain psychologique d’où la religion a parfois été écartée. Ceci dans le cadre d’une émancipation féminine qui, en Irlande sans doute plus qu’ailleurs, s’est depuis longtemps heurtée à un catholicisme envahissant et borné.

POÉSIE

«Poésie».Qu’est-ce à dire?,GÉRARD NOIRET  

JEAN-PIERRE BOBILLOT POÉSIE SONORE, Le clou dans le fer, 136 p., 14 euros

Poésie est un mot dont il faut se méfier lorsque l’on veut parler de la poésie dans sa diversité et ses contradictions. Sous des allures de neutralité éclectique, il dissimule toujours une sélection, une hiérarchie partisane. Il finit toujours par nous faire croire que la Terre n’a qu’un continent.

HISTOIRE LITTÉRAIRE

Robinson, le misanthrope heureux, un article de MAURICE MOURIER

DANIEL DEFOE, ROBINSON CRUSOÉ, Nouvelle traduction de Françoise du Sorbier Albin Michel, 420 p., 22 euros

Fallait-il proposer une traduction nouvelle du chef-d’œuvre publié en 1719 par un journaliste pamphlétaire anglais d’origine flamande, impliqué jusque-là dans les querelles byzantines, à la fois religieuses et politiques, qui déchirent alors le royaume, sur fond de succession dynastique confuse entre Stuarts et princes d’Orange ? La version française de 1836, celle du « Lycanthrope » Pétrus Borel, jamais remaniée malgré son ultraromantisme, avait-elle décidément fait son temps ? La réponse est oui, et le parfait travail de Françoise du Sorbier, qu’elle commente et justifie dans sa Postface, rend à ce texte majeur des « Lumières » anglaises commençantes sa simplicité et son efficacité d’origine.

Portraits de Saint-Simon, CATRIONA SETH

JEAN-MICHEL DELACOMPTÉE, LA GRANDEUR SAINT-SIMON, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 224 p., 19 euros

Les agrégatifs de lettres qui se soumettront en 2012 à un concours dont les origines remontent à l’Ancien Régime ont à plancher, parmi d’autres, sur un extrait des Mémoires de SaintSimon, en l’occurrence un passage un peu inattendu, l’Intrigue du mariage de Monseigneur le duc de Berry. S’ils n’y trouveront aucun des croquis brillants qui émaillent les écrits les plus célèbres de l’auteur, ils devineront cependant en creux des aspects essentiels de sa personnalité.

ARTS

Un passeur des frontières, GILBERT LASCAULT

WERNER SPIES UN INVENTAIRE DU REGARD Écrit sur l’art et la littérature, trad. de l’allemand par 13 traducteurs Gallimard, coffret cartonné illustré de 10 vol., 4 356 p., 1 508 ill. coul., 159 euros

Historien de l’art, grand connaisseur des œuvres du XXe siècle, lecteur inlassable, amoureux des images surprenantes et des textes imprévus, Werner Spies (né en 1927 à Tübingen) étudie les aventures et les caprices de la création du XXe siècle.

L’art de vivre à Pompéi, un article de GEORGES RAILLARD

EXPOSITION POMPÉI UN ART DE VIVRE, 21 septembre 2011 – 12 février 2012 Musée Maillol, 61, rue de Grenelle, 75007 Paris, ouvert tous les jours Catalogue sous la direction de Patrizia Nitti Musée Maillol/Gallimard, 225 p., 200 ill., 39 euros

PUBLICATION EVA CANTERELLA et LUCIANA JACOBELLI POMPÉI UN ART DE VIVRE, trad. de l’italien par DenisArmand Canal Un volume aux belles illustrations pleines pages Éd. de l’Imprimerie nationale, 232 p., 59 euros

Un même titre, Pompéi un art de vivre, donné à une exposition, au catalogue et à un ouvrage publié simultanément. Beaucoup de chemins communs et des points de vue propres. Le pivot devrait être la mort, après l’ensevelissement sous les laves du Vésuve d’Herculanum et de Pompéi en l’an 79 de notre ère. En témoignent, enlacés, des corps surpris, ou bien un chien tirant sur sa chaîne.

Mais pardelà la mort la résurrection de la cité. Une vie saisie sans l’usure du temps. Elle pâtit maintenant du tourisme. Les images des livres en préservent l’éclat.

SOCIOLOGIE

L’ordre de la violence, un article de MICHEL PLON

MICHELA MARZANO, DICTIONNAIRE DE LA VIOLENCE, Puf, 1 546 p., 39 euros

DIDIER FASSIN, LA FORCE DE L’ORDRE, Seuil, 393 p., 21 euros

Pour être imposant, trois cents entrées, comporter des index abondants et précis permettant tout à la fois de s’y promener sans s’y perdre, de trouver ce que l’on peut y chercher mais aussi ce que l’on n’y cherchait pas, ce Dictionnaire de la violence, loin d’être un pensum est bien plutôt appelé à devenir une référence incontournable parce que tout en ne perdant jamais de vue l’actualité la plus immédiate, il s’inscrit dans le temps, dans l’histoire, dans les civilisations et les cultures, loin des modes éphémères.

PHILOSOPHIE

Chestov, une pensée vivante et violente, un article de CHRISTIAN MOUZE

LÉON CHESTOV, ATHÈNES ET JÉRUSALEM Un essai de philosophie religieuse suivi de « L’obstination de Chestov » par Yves Bonnefoy, trad. du russe par Boris de Schlœzer Nouvelle édition corrigée, présentée et annotée par Ramona Fotiade Le Bruit du Temps, 567 p., 29 euros

Devant les hommes et les dieux, sans se lasser, Léon Chestov répète son exigence : il faut qu’une chose, sous un même aspect, puisse à la fois être et n’être pas. C’est le cri de Job chassé, pourtant fidèle et honnête serviteur, et qui réclame à Élohim, contre toute raison humaine ou divine, contre toute attente raisonnable, son dû, c’estàdire toute sa richesse d’être, et qu’Élohim fasse ainsi que ce qui est ne soit pas.

HISTOIRE

L’extermination comme raison politique, un article de GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT

CHRISTIAN INGRAO, CROIRE ET DÉTRUIRE Les intellectuels dans la machine de guerre SS, Hachette, coll. « Pluriel », 700 p., 12 euros

Peu d’ouvrages permettent une vue aussi complète et pénétrante sur le système de destruction que fut la SS que ce livre Croire et détruire de Christian Ingrao. C’est une exploration extrêmement détaillée de la mise en place et de la pratique de l’extermination-germanisation à la base du nazisme. La SS en était à la fois l’organisatrice et l’instrument.

«Travailleurs de tous les pays…», un article de JEAN-JACQUES MARIE

MATHIEU LÉONARD, L’ÉMANCIPATION DES TRAVAILLEURS Une histoire de la Première Internationale, La Fabrique, 416 p., 16 euros

MICHEL CORDILLOT AUX ORIGINES DU SOCIALISME MODERNE La Première internationale. La Commune de Paris. L’exil, Éd. de l’Atelier, 256 p., 22 euros

La fondation à Londres le 28 septembre 1864 de l’Association internationale des travailleurs (AIT), plus tard dénommée Première Internationale, ouvre une nouvelle période dans l’histoire de l’humanité. Marx et Engels avaient affirmé dans le Manifeste du parti communiste écrit à la fin de 1847 : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte de classes (1). » Mais jusqu’en 1864 cette lutte de classes n’a, sauf épisodes éphémères et localisés, jamais connu de forme consciente organisée et durable.

Fin de l’Occident?, un article de CHRISTIAN COMELIAU

IAN MORRIS, POURQUOI L’OCCIDENT DOMINE LE MONDE… POUR L’INSTANT Les modèles du passé et ce qu’ils révèlent sur l’avenir, trad. de l’anglais par Jean Pouvelle L’Arche, 768 p., 39 euros

Ian Morris est professeur à Stanford. Il a travaillé plus particulièrement, comme archéologue et historien, sur la culture grécoromaine et la Méditerranée, ainsi que sur l’histoire planétaire ; il se présente d’ailleurs lui-même comme le partisan résolu d’une approche « globale » et multidisciplinaire de l’histoire, dont il croit important de découvrir les grands schémas (« the big patterns ») plutôt que les seules spécificités régionales. L’ouvrage qu’il propose aujourd’hui peut ainsi paraître excessivement ambitieux : en un peu plus de 700 pages, il tente de résumer plus de 15 000 ans d’histoire, d’identifier les principaux éléments d’interprétation qui pourraient expliquer la suprématie actuelle de l’Occident, et d’en dégager les leçons principales pour esquisser certains éléments de l’avenir de l’humanité.

CINÉMA

Le grand Bob, un article de LUCIEN LOGETTE

ROBERT ALTMAN, Rétrospective du 18 janvier au 11 mars 2012 Cinémathèque française, 47, rue de Bercy, 75012 Paris

La Cinémathèque française nous a offert un automne en demi-teinte, ni l’exposition autour de Metropolis ni la programmation sur les cités futuristes n’ayant de quoi galvaniser. Certes, il y eut les rétrospectives consacrées à Fritz Lang, Blake Edwards et Leopoldo TorreNilsson, grand réalisateur argentin oublié, mais pour les vieux de la vieille qui ont déjà suivi ces mêmes rétrospectives au temps d’Henri Langlois, il n’y avait pas de quoi tenter le voyage jusqu’à la rue de Bercy. Certes, il convient que les jeunes générations fassent connaissance avec le patrimoine, mais on aimerait que la direction de l’auguste maison songe un peu plus aux amateurs de découvertes non certifiées. Les séances « Histoire insolite du cinéma français », qui, sous la direction érudite de Jacques Lourcelles, réunissaient chaque mois depuis dix ans les amateurs des films français des années 30, hors de tout critère esthétique – il s’agissait à chaque fois d’un titre restauré par les Archives du Film et jamais projeté depuis sa sortie –, ont été supprimées, la centaine d’aficionados ne constituant sans doute pas un public rentable.

THÉÂTRE

Improvisations, MONIQUE LE ROUX

D’après LARS NORÉN, SALLE D’ATTENTE, Mise en scène de Krystian Lupa Grand Théâtre de la Colline Jusqu’au 4 février Tournée jusqu’au 29 février 2012

ARNAUD MICHNIAK, DÉJÀ LÀ, Mise en scène d’Aurélia Guillet Petit Théâtre de la Colline Jusqu’au 18 février

Conformément à sa mission, la Colline présente deux créations contemporaines, très différentes, mais également fondées sur des improvisations par de jeunes acteurs : Salle d’attente, inspiré de Catégorie 3.1 de Lars Norén, mis en scène par Krystian Lupa, et Déjà là d’Arnaud Michniak par Aurélia Guillet.

VITRINES

JEAN-YVES POTEL

KAZIMIERZ MOCZARSKI, ENTRETIENS AVEC LE BOURREAU, trad. du polonais par JeanYves Erhel Préface d’Andrzej Szczypiorski, Postface d’Adam Michnik Gallimard, coll. « Folio », 640 p., 12 euros

JACQUES FRESSARD

JUAN FILLOY, OP OLOOP, trad. de l’espagnol (Argentine) par Céleste Desoille Monsieur Toussaint Louverture éd., 253 p.,18,50 euros

MICHEL PLON

 SOLANGE MÉZAN ,LA MANOUBA, Léo Scheer, 75 p., 16 euros

CLAUDE FIEROBE

FLANN O’BRIEN THE BEST OF MYLES, trad. de l’anglais (Irlande) par Rosine Inspektor et Patrick Reumaux Les Belles Lettres, 318 p., 19 euros

ÉDITIONS ÉTRANGÈRES

«Un rêve tué par des imbéciles», un article de SONIA COMBE

EDITH ANDERSON, LOVE IN EXILE An American Writer’s Memoir of Life in Divided Berlin (1), Steerforth Press, 1999, 408 p., 29,50 $

New York, 1944 : une jeune journaliste de gauche tombe amoureuse d’un émigré allemand. Max Schroeder est un écrivain bohème de la République de Weimar qui, poussé par les circonstances, est entré au Parti communiste. Dès la fin de la guerre, il retourne en Allemagne pour y construire le socialisme – un socialisme dont il ne cessera de désespérer – entraînant Edith Anderson. Bénéficiant du regard de l’intérieur de son mari, elle livrera peu avant sa mort un des tableaux sans doute les plus justes sur les premières années de l’État estallemand, « un rêve tué par des imbéciles ».

Une Réponse à La Quinzaine littéraire n°1054 – du 1er au 15 février 2012

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