La syllabe noire : Antoni Tàpies par Georges Raillard

La syllabe noire d’Antoni Tàpies, un article de Marc Le Bot

 J’aime le titre que Georges Raillard donne à son livre (il y réunit en un volume, la suite des principaux textes qui, depuis vingt ans, sont les jalons de sa fréquentation constante et lucide de l’oeuvre d’Antoni Tàpies). J’aime ce titre qui convient si bien à ce livre et à l’oeuvre dont il parle. D’emblée, cette expression propulse nos pensées sur le registre d’une force, d’une violence, d’une démesure.

Georges Raillard, La syllabe noire de Tàpies, André Dimanche éd., 119 p.

Georges Raillard l’emprunte à Antonin Artaud. Elle figure dans le texte qu’Artaud, sous l’invocation de Paolo Uccello, publie en 1926 dans La Révolution surréaliste : “Je sens toutes les pierres du monde et le phosphore de l’étendue que mon passage entraîne faire leur chemin à travers moi. Ils forment les mots d’une syllabe noire dans les pacages de mon cerveau”. Les pierres, la matière phosphorescente, l’entraînement du chemin, la parole noire, chacun de ces mots peut prendre l’oeuvre d’Antoni Tàpies pour cible.

J’aime que le titre du livre nomme précisément : “la syllabe noire”. Cette expression marque un accouplement hors nature : la lettre, la syllabe encore insensée, le nom pas encore tout à fait prononcé et le noir d’une visibilité dont on ne sait pas si elle sera nommable ou innommable. L’oeuvre d’Antoni Tàpies est, elle aussi, toujours à l’orée du sens, à la lisière où se mêlent le sens et le non‑sens. Souvent, elle accouple ce qu’on sépare : la matière brute, l’objet ou ses débris, la trace, l’empreinte, le hiéroglyphe, le signe, la lettre, la figure. Peintre, sculpteur, architecte d’espaces symboliques, tel est bien l’artiste Antoni Tàpies.

J’aime qu’une note du livre de Georges Raillard m’apprenne que le mot “Tàpies” est un des noms du mur en catalan et que le livre, dans son entier, à chacun de ses croisements, à chacun de ses détours, me fasse prendre plus vivement conscience que, dans l’oeuvre de l’artiste, la pensée vient à chaque pas buter sur l’énigme qu’est elle‑même la pensée, comme on vient buter sur un mur.

L’énigme du mur

J’aime que le thème du mur, dans le livre de Georges Raillard, m’ait fait me souvenir d’un texte qui m’a toujours paru un des textes fondateurs de notre pensée moderne de l’art. Je le recopie ici, en hommage à Tàpies et au livre de Georges Raillard : “Si tu regardes des murs barbouillés de taches ou faits de pierres d’espèces différentes et qu’il te faille imaginer quelque scène, tu y verras des paysages variés, des montagnes, fleuves, rochers, arbres, plaines, grandes vallées et divers groupes de collines. Tu y découvriras aussi des combats et figures en mouvement rapide, d’étranges airs de visages et des costumes exotiques et une infinité de choses que tu pourras ramener à des formes distinctes et bien conçues.” (Léonard de Vinci, Carnets, II, p. 209).

De l’informe matériel, il faut s’élever à la forme. J’ai aimé que le livre de Georges Raillard rappelle avec obstination que le goût d’Antoni Tàpies pour la matière brute, pour les matériaux, les débris, ne fût jamais un “matiérisme” naïf qui chercherait à faire que mes yeux demeurent fascinés par l’informe d’un chaos visuel ; mais qu’au contraire l’oeuvre de Tàpies est toute ponctuée de traces, de signes, de figures qui, si beaucoup d’entre eux sont de sens incertain, toujours en appellent au sens et à la pensée vive.

J’ai aimé que, par là, le livre de Georges Raillard marque la portée éthique et même, au sens large du terme, la portée politique de l’oeuvre de l’artiste catalan. Car il fut bien placé, dans l’histoire et dans la géographie, pour savoir ce qu’il en est de l’art qui prétend ne chercher que le pur plaisir du sens de la vue, celui que Marcel Duchamp nomme l’art “rétinien”.

La pensée et son corps

Cette citation de Léonard, en somme, est elle-même une autre pierre capable de faire contrepoids à certains développements que Marcel Duchamp donne à sa pensée (Antoni Tàpies possède, dit Georges Raillard, un exemplaire de La Boîte verte dans sa bibliothèque) quand il voudrait, en particulier, que l’art du peintre s’engage hors des chemins du “rétinien” pour s’adonner à la “recherche de mots premiers (divisibles seulement par eux‑mêmes et par l’unité), de leurs équivalents dans le visible, c’est‑à‑dire dans une activité qui serait purement une combinatoire mentale. L’oeuvre d’Antoni Tàpies est bien plus proche de la pensée de Léonard. Pour lui, ce qui est “premier” est au contraire une “division” : la relation d’un regard avec un mur, l’attention de mon corps sensible à la matière sensible du monde d’où naissent toutes les pensées (et pour le peintre toutes les figures) que les hommes sont capables de penser.

Aussi ai‑je aimé une des expressions qui viennent sous la plume de Georges Raillard au moment où il cite Paul Klee qui, pour sa part, parle du travail de l’artiste qui “rend visible”, qui provoque du visible à partir de cette sorte d’autre mur qu’est la toile à peindre. Cette expression résume au mieux, me semble‑t‑il, un livre qui ouvre tant de voies d’accès à l’oeuvre d’Antoni Tàpies. Georges Raillard parle d’une “intelligence matérielle”. Car, en lisant ce livre, vous serez amené à vous ressouvenir que, dès les années 50, à cette époque où l’expressionnisme abstrait (en y comprenant certaines formes de l’ “art brut” et tout l’informel) était opposé à l’abstraction géométrique, le jeune Antoni Tàpies a pris d’emblée une position originale dont le livre de Georges Raillard montre bien qu’il ne l’a jamais abandonnée : faire que le travail de la pensée ne soit pas distingué du travail qui s’opère sur la matière ; affirmer, en travaillant toujours à ce que dans la matière affleurent les signes, que l’intelligence est bien, en ce sens, matérielle ; ou bien, aimerais‑je dire, que la pensée artistique est celle qui nous rappelle avec insistance que, toujours, c’est notre corps qui pense. Le moindre mérite du livre de Georges Raillard, puisqu’il rassemble des textes dont plusieurs sont anciens, n’est pas de nous rappeler que cette idée obsède l’oeuvre d’Antoni Tàpies dans son entier.

Georges Raillard La syllabe noire de Tàpies André Dimanche éd., 119 p.

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