Tàpies : “sommes‑nous tous des monstres ?”

Inédit paru dans la Quinzaine n°63

On ne va pas bien loin en traitant en général des rapports de l’artiste avec les Etats : chaque système politique a ses pièges où prendre les artistes. Le prestige de la culture, les échanges internationaux sont tels qu’il est devenu difficile pour les pouvoirs de mettre carrément sous le boisseau les artistes ‑ surtout les peintres ‑ qui ne donnent pas entièrement satisfaction au Pouvoir. Aussi doit‑on ruser. C’est cette ruse qui semble caractériser les rapports que le gouvernement franquiste entretient avec ses artistes, en particulier avec les peintres catalans, de Miro à Tàpies, pour prendre comme exemples deux représentants prestigieux de deux générations différentes.

Aujourd’hui, il existe à Barcelone un Musée Picasso, demain sera créé un Musée Miro grâce à la donation de ses oeuvres que ce peintre vient de faire au peuple de sa ville natale. Dans les deux cas, ces personnalités suspectes ‑ et pour cause ‑ ont été l’objet de tentatives de récupération de la part des autorités qui entendent bien, à présent, patronner leurs manifestations. Tout récemment Miro a déjoué l’une de ces tentatives, en tombant opportunément malade le jour de l’inauguration par le ministre de l’information de l’importante rétrospective de son oeuvre qui vient de s’ouvrir à Barcelone. Pour les plus jeunes, qui ont bénéficié de l’aide de l’Etat qui les a exposés dans les Biennales internationales, leur situation, vue de loin, pourrait paraître plus simple : sans passé “chargé” ne participent‑ils pas de la gloire de l’Etat, dont ils constituent l’un des meilleurs gages à l’étranger ? L’article du Catalan Tàpies répond à cette question. Tàpies prend rarement la plume ; il l’a fait exceptionnellement pour répondre dans Destino ‑ important hebdomadaire catalan, particulièrement poursuivi par le pouvoir ‑ à un article que le commissaire général de l’Espagne dans les Biennales et expositions internationales (appelé ci‑dessous “l’oracle”) avait donné il y a quelques semaines au journal madrilène A B C. Cette publication nous a paru particulièrement intéressante au moment où s’ouvre à la Galerie Maeght une exposition de papiers, lithographies et collages de Tàpies.

J’ai le sentiment d’être venu au monde en entendant ‑ venue du ciel de Castille et d’ailleurs ‑ la rumeur de la “déshumanisation de l’art”, “l’impopularité de la nouveauté”, en entendant le prestige d’Ortega employé à l’appui de toutes les tentatives de dévaluation de l’art d’avant‑garde : “Folle fantaisie de minorités, sans racine dans la masse”?

Puis les choses prirent un tour plus grave : et ce qui avait été prêché ici au temps d’une dictature ‑ celle de Primo de Rivera ‑ est trouvé par un de ces fatalismes de l’histoire, confirmé et aggravé sous la forme de l’accusation d’ “art dégénéré” du côté d’autres totalitarismes, toujours plus raffinés et plus sanglants, qui s’appelèrent Hitler, Mussolini ou Staline. Il ne s’agissait plus alors de petites querelles sur la validité sociale d’une nouvelle forme d’art : ce fut l’ordre de sa totale extermination.

Ici cependant, le temps n’est pas loin où mentionner les noms de Picasso et de Miro, c’était conspirer. Et les critiques entendent encore parfois murmurer à leurs oreilles : “Attention, ne parlez pas trop des abstraits”, quand paradoxalement ‑ ou sans paradoxe ‑ ils étaient encouragés à l’exportation.

Ensuite, on a dit dans notre pays que tout avait changé, que les peuples étaient bien installés dans leur économie de consommation, que les Etats forts de leurs nouveaux catéchismes veillaient à notre confort, nous dirigeaient vers ce que nous devons désirer, penser et, bien sûr, voir et comprendre dans les oeuvres d’art. Quant à la nouveauté, rapidement on la digère, on la maquille, on la range au Musée, on l’enregistre dans les greniers de l’Histoire pour qu’elle soit inoffensive. Ou, encore, on prend sur un même cliché une oeuvre nouvelle et une pitrerie de Dali pour que le bon peuple voie bien que l’art nouveau n’est que pantalonnade. Sans doute montre‑t‑on ces oeuvres dans les compétitions internationales, ça oui, parce que le monde est plein d’ânes à qui l’on donne le son qu’ils réclament. Mais on pense qu’en vérité tout cela n’est pas sérieux et on mélange alors “les manoeuvres des galeries, les jeux des clans, les grands prêtres, les vaches sacrées qui tirent toutes les ficelles”.

Puis, un beau jour, voici que dans les colonnes d’ABC on proclame la grande découverte : “la société… n’a rien à faire des élucubrations des artistes dans leurs ateliers”.

L’artiste d’avant‑garde saisi d’angoisse médite, repasse ses souvenirs et en arrive à cette conclusion : que pouvait‑il arriver d’autre et pourquoi se plaint‑on maintenant du divorce alors que l’on avait si bien dirigé les vents ?

Mais voilà dans les hautes chancelleries de l’esthétique-lumière tamisée par des rideaux grenat, bureaux poussiéreux des procureurs de Kafka ‑ on ne se satisfait pas facilement et surtout il faut tirer son épingle du jeu. La faute est aux artistes : ils n’ont pas compris la société, ils se sont retirés dans leur tour d’ivoire, se sont laissés fasciner “par les obscurs abîmes des intérêts commerciaux !”

Je ne sais pas si nous, Catalans, ‑ que ce soit avec notre gros bon sens ou notre folie à la Gaudi ‑ nous avions appris à voir sous un autre jour ces artistes devenus tout d’un coup asociaux et cupides. Et s’il se trouve des gens, même ici, pour se flatter des pures délices de l’esthétique, il en est d’autres qui ne peuvent oublier que Guernica fut une élégie pour un peuple souffrant et, qui, mystérieusement, reste pour l’humanité entière un symbole durable. Nous ne pouvons pas oublier non plus ‑ si vivantes et si proches ‑ les cinquante Meninas que Picasso vient d’offrir au peuple de Barcelone, ni tous les dons qu’il a faits pour contribuer à la lutte des peuples contre le mensonge, la guerre, la pourriture, l’oppression, et pour la justice, la paix, la pureté et la liberté.

Nous n’oublions pas que Miro a mis aussi son génie créateur au service du peuple espagnol au moment où la République se trouvait menacée. Et nous ne pouvons pas oublier non plus tout ce qu’ont fait des artistes plus jeunes… et tout ce qu’ils n’ont pu faire et qu’ils auraient voulu faire.

Mais l’oracle continue : “Il existe un divorce tous les jours plus profond entre la société et l’art” et “je ne crois pas que la responsabilité en incombe à la société parce que les artistes ne sont pas des victimes incomprises”.

Serais‑je la proie du “sommeil de la raison” ? Parlerait‑on, dans les écoles, sans que nous le sachions, de l’art nouveau, des nouvelles formes de la poésie et du théâtre ? Est‑ce que les journaux leur donneraient plus de papier qu’aux amours des princesses ? Combien la télévision leur consacre‑t‑elle de minutes, comparé au temps qui est donné à ce que l’on appelle la “fête nationale” ou à tous ces lavages de cerveau que constituent ses programmes ?

Où se trouve vraiment la cause du divorce ? Et désire‑t‑on vraiment la réduire ?

L’oracle insiste : “l’artiste n’a pas su comprendre la société”. Oh, noirceur des rêves ! Ne sommes‑nous tous que des monstres ? N’y a‑t‑il aucun artiste digne de ce nom qui n’ait jamais été sérieusement habité par les problèmes, les luttes, les expériences de la société de son temps, ou qui ne veuille s’unir avec toutes les forces progressistes pour parvenir à sa transformation et à son amélioration ? N’est‑ce pas l’art qui donne à l’homme la possibilité d’appeler les choses par leur nom ?

Et voici le moment des prophéties : “On peut noter certains signes sur un chemin sûr (c’est celui qui ont pris ceux qui) se sont attaqués avec un courage et une formation supérieures à ceux de leurs prédécesseurs, aux problèmes de la société d’aujourd’hui”.

C’est là la solution ? Un art‑purgation ? Sur ce point il faut reconnaître que les nobles gardiens de l’ordre esthétique se montrent conséquents. La société a si bien évolué que l’on peut mettre au jour sans péril les recoins les plus obscurs et les plus torturés du subconscient érotique. Ne fût‑ce qu’ils sont seulement à la remorque des avant‑dernières expositions de l’étranger, on pourrait dire que nos gardiens jaloux connaissent même Freud ou Marcuse, et tout ce qu’apportent les ingénieuses opérations de désublimation massive pour domestiquer nos impulsions vitales, agressives, révolutionnaires et les renvoyer à la bergerie.

Mais voici proposée une autre solution : la multiplication indéfinie des objets pour rendre l’art populaire. Quelle bonne idée pour favoriser le commerce ! L’oeuvre d’art entrera dans le monde des gadgets, de la frivolité standardisée : tous les foyers décorés, polis, chargés des mêmes objets inutiles. Ne vaudrait‑il pas mieux distribuer à chacun et une fois pour toutes la camisole de force qui nous laissera la seule liberté de marcher au pas ?

Si c’est à cette société‑là que l’on fait allusion lorsque l’on parle de l’éloignement de l’artiste à l’égard de la société, il est certain qu’il ne l’a pas comprise et qu’il ne la comprendra jamais.

Heureusement, l’artiste a porté son regard dans un autre monde, sur d’autres formes plus pures qui ne sont ni contaminées, ni endoctrinées, sur une société où son oeuvre ne servira pas de décor à la mode, de purge de mauvaises pensées, d’instrument de propagande, de récolte de lauriers pour l’Etat, mais pourra contribuer véritablement à un développement harmonieux, en union avec tous ceux qui, dans toutes les disciplines, luttent pour la libération et le perfectionnement de l’homme.

A toutes les époques ‑ à de rares exceptions près ‑ l’artiste véritable, le poète, le grand penseur, doit fuir au plus loin le monde des fonctionnaires ‑ dans la Chine des Song, à la cour de Philippe II ou dans la Tchécoslovaquie d’aujourd’hui ‑ pour montrer à tous qu’il existe un lieu où les jeux et les intrigues des hautes chancelleries de l’art disparaissent devant la blancheur immaculée qui lui sert d’inspiration.

Antoni Tapies

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